Le journaliste Johnny Rives écrivit que "de tous les championnats de F1 disputés jusque-là, celui de 1958 devait être le plus acharné, le plus indécis... et le plus dramatique". Ceci dans tous les sens du terme. Et soixante ans après, la saison 1958 garde tout son intérêt, ce à plusieurs niveaux.

Moss, champion sans couronne

Après trois saisons consécutives en tant que dauphin de Juan-Manuel Fangio au championnat, Stirling Moss crut toucher au but en 1958. Le Maestro s'était retiré (voir plus bas) et il était sans conteste le meilleur pilote du moment. Hélas pour lui, deux facteurs se sont ligués contre lui. Premièrement, la fiabilité relative de sa Vanwall, certes plus conquérante avec quatre victoires mais peu de points intermédiaires. Tout l'inverse d'un Mike Hawthorn plus régulier sur sa Ferrari en dépit d'un seul bouquet.

Deuxièmement, son esprit chevaleresque trop prononcé, même pour l'époque. Au Grand Prix du Portugal, son rival était parti en tête-à-queue, moteur calé. Cependant, il s'était relancé en roulant à contre-sens, la piste étant en descente dans cette direction. Les commissaires allaient le disqualifier mais Moss prit la défense d'Hawthorn, en faisant remarquer que sa manœuvre s'était effectuée dans l'échappatoire, donc valide. De plus, Hawthorn avait agi de la sorte... conseillé par Moss qui l'avait croisé en travers ! Une façon de faire comprendre que Moss voulait gagner sur la piste.

Le plus comique restant qu'au cours de ce même Grand Prix, Hawthorn avait signé le record du tour, qui valait un point à ce moment. Vanwall prévint Moss par panneau avec le signal « Hawthorn REC » (record). Or Stirling lut « Hawthorn REG » pour « régulier », ignorant ainsi l'avantage de son rival ! Et Mike remporta le championnat... pour un point.

L'année des espoirs brisés

@ Pinterest

Bien que durant les années 50, la mort était encore relativement acceptée comme faisant partie du jeu (« inscrite dans notre contrat » comme le dira plus tard François Cevert) , la saison 1958 fut particulièrement cruelle même pour l'époque. Ferrari resta l'équipe la plus sévèrement touchée puisqu'elle perdit deux de ses plus beaux espoirs. Et même trois indirectement.

Le premier étant Luigi Musso, que l'Italie rêvait de voir succéder à Ascari Or en tentant de suivre Hawthorn de trop près au Grand Prix de France, il perdit le contrôle de sa monoplace et la vie par la même occasion. Le photographe Bernard Cahier avança l'hypothèse que l'Italien avait pris ombrage de la trop bonne entente entre ses équipiers anglais, Hawthorn et Peter Collins. Aussi, il souhaitait à tout prix gagner à Reims pour combler d'importantes dettes suite à des investissements hasardeux. Avait-il trop tenté ? On ne le saura jamais.

Un mois plus tard, c'est justement un de ses voisins, Peter Collins, qui nous quitta à son tour. Connu pour son abandon volontaire de Monza 1956 afin que son équipier Fangio gagne le titre mondial, l'Anglais était unanimement apprécié pour sa bonhomie et sa correction exemplaire. Tout fut perdu au Nurburgring qui ne pardonnait aucune erreur. C'est cette perte qui précipita la retraite de Mike Hawthorn en fin d'année, étant le meilleur ami de Collins. Un autre décès allait le conforter dans sa décision : celui de Stuart Lewis-Evans lors de la finale au Maroc. Son manager était alors un certain... Bernie Ecclestone.

« On ne prend pas un tour à Fangio »

@ Jesse Alexander

A 47 ans, Juan-Manuel Fangio n'avait pas perdu la main. Au contraire, sa dernière victoire au Nurburgring en 1957 fut son apothéose. Il dépassa même ses limites et, en bon pragmatique et conscient des risques, comprit qu'il ne servait à rien d'insister. Aller plus loin aurait pu lui coûter, alors autant raccrocher. Il prolongea la fin de vie de Maserati (le constructeur avait fait faillite en fin de saison dernière) en pilotant devant les siens en Argentine, puis en France, où il avait débuté sa carrière européenne en 1948. Ou comment boucler la boucle.

Il finit quatrième, privé d'embrayage et avec le vainqueur Mike Hawthorn derrière lui, qui n'a pas bronché. Pourquoi n'avait-il pas débordé Fangio ? « Parce qu'on ne prend pas un tour à Fangio » dira le futur champion du Monde. Une des plus belles phrases de ce sport.

D'avant en arrière

@ F1-history.deviantart

Les monoplaces des années 50 sont souvent résumées à des baignoires sur roues. Un aspect accentué par la présence du moteur à l'avant, héritage des modèles d'avant-guerre. Pourtant, placer le moulin à l'arrière permettait une bien meilleure motricité. Pour le coup, mettre la charrue avant les bœufs était légitime !

C'est ce que Cooper prouva définitivement en 1959 avec le titre mondial de Jack Brabham. Mais le constructeur avait déjà fait des émules en 1958 en remportant les deux premières courses. Stirling Moss s'imposa en intérimaire en Argentine tandis que le Français Maurice Trintignant signa sa deuxième victoire à Monaco, terrain particulièrement adapté à son engin novateur. C'était une première pour une monoplace à moteur arrière. Comme Cooper tâtonnait encore un peu au cours de la saison, ses rivaux n'y prêtèrent pas une grande attention.

Fin 1959, ils devaient se rendre à l'évidence : la Formule 1 allait connaître sa première révolution.

Statistiques diverses
Pilotes : dernière victoire de Maurice Trintignant (Monaco) et de Mike Hawthorn (France), dernière course de Juan-Manuel Fangio (France) et de Mike Hawthorn (Maroc). Première course de Graham Hill (Monaco) et Phil Hill (France). Seule participation de... Bernie Ecclestone ! (Monaco)

Equipes : Première victoire de Cooper (Argentine), première course de Lotus (Monaco) et de Porsche (Pays-Bas), dernière victoire de Vanwall (Maroc).

Divers : premier et unique Grand Prix au Maroc, premier titre constructeur en Formule 1, premier et unique titre de Vanwall.