Le 6 octobre représente une date symbolique pour le sport automobile français, à plusieurs titres.

Pour les observateurs les plus expérimentés, il sera question de la disparition de François Cevert, le grand espoir tricolore à qui on promettait le titre mondial, à plus forte raison avec la retraite de son mentor Jackie Stewart. Par la suite, d’autres excellents pilotes de l'Hexagone comme Jacques Laffite ou Didier Pironi ont caressé ce rêve de près, sans réussir à l’atteindre. Mais le 6 octobre 1985, l’attente des supporters français a pris fin grâce à Alain Prost.

Celui que l'on allait appeler le Professeur n'en était d'ailleurs pas à son coup d'essai. Dès 1982, pour sa troisième saison, sa Renault était en position de force avec son moteur turbo survitaminé face aux atmosphériques, là où Ferrari perdit successivement Gilles Villeneuve et Didier Pironi. C'était sans compter une brouille avec son équipier René Arnoux qui ne respecta pas la consigne d'équipe au Paul Ricard (ironiquement, c'est Prost qui fut pointé du doigt pour son attitude après coup) et un système électronique d'injection maison qui ne tenait que trop rarement la distance. 1983 aurait dû lui revenir, mais la direction de la Régie commença à se désintéresser du projet F1, ne prenant donc aucune décision pour augmenter les chances de réussite de l'équipe et ne portant pas réclamation contre Brabham-BMW malgré leur essence non-conforme.

Prost comprit qu'il fallait changer d'air et rejoignit McLaren qui remontait la pente avec son prometteur moteur TAG-Porsche. C'était le bon moment puisque l'équipe de Ron Dennis domina la saison avec douze victoires en seize courses, dont sept pour Prost face à ni plus ni moins que Niki Lauda, cinq fois victorieux. Surnommé "l'Ordinateur", l'Autrichien fut une évidente source d'inspiration pour son jeune équipier, l'élève dépassant rapidement le maître qui dut puiser dans ses ressources pour finir avec un demi-point d'avance sur son adversaire ! Le légendaire Grand Prix de Monaco interrompu à mi-distance explique cet écart incongru et encore aujourd'hui, on débat sur l'importance de cette course dans la décision finale, entre la moitié des points attribués et le rythme de l'étoile montante Ayrton Senna et du trop tôt disparu Stefan Bellof face au Français, toujours prudent sur piste humide.

Prost finit par toucher au but en 1985. Cette année-là, Lauda fut hors du coup, malchanceux et à court de jus, tandis que McLaren n'était plus aussi dominateur, si bien que la Ferrari du régulier Michele Alboreto mena un temps le championnat. C'était sans compter sur l'ingérence caractéristique de la Scuderia de cette époque : avec un Enzo Ferrari en fin de vie, les luttes de pouvoir étaient légion et influaient trop souvent sur les performances en piste, ce qui permit à Prost de prendre le large. Ainsi, suite à sa troisième place à Spa-Francorchamps, Prost pouvait s’assurer le titre deux courses avant la fin de la saison.

La course du Français s’annonçait facile sur le circuit anglais de Brands Hatch pour le Grand Prix d’Europe puisqu'il lui suffisait de marquer deux points de plus qu’Alboreto, largué sur une Ferrari laissée à l'abandon. Or tout ne s’est pas passé comme prévu, comme l’a relaté le Professeur dans son livre "Maître de mon destin".

"Ahurissant, c’est bien le terme qui convient au Grand Prix d’Europe que je vécus de mon cockpit. Déjà au feu vert, Rosberg, qui n’avait jamais manqué un départ de sa carrière, hésita devant moi. J’avais décidé d’être « normal », c’est à dire ni trop incisif, ni trop prudent. Et voilà qu’un quart de seconde après le signal du starter, j’étais en travers dans l’herbe, en train d’éviter Rosberg. Finalement, il arracha sa Williams, je contre-braquais violemment dans l’herbe pour me rétablir, et je rentrai prudemment sur l’asphalte en essayant d’éviter la meute qui passait déjà ventre à terre".

"Je devais viser au minimum les cinq premières places et j’étais quatorzième au bout du premier tour, ça commençait bien ! Il y avait de quoi être furieux contre la terre entière : le seul départ que je ne devais pas manquer ! Bref, il n’y avait plus qu’à rouler"

N’étant pas universellement reconnu comme un pilote enthousiasmant du point de vue du pilotage, Prost avait là une occasion de prouver qu’il savait également attaquer à outrance et doubler. Ce qu’il fit : en dix tours, le Français remonta de la quatorzième à la sixième place, devant Alboreto justement, malgré une McLaren instable selon lui. Son ami Jacques Laffite sur sa Ligier en profita et déborda son compatriote. Cependant Alboreto dut rendre les armes, moteur explosé. Un poids en moins sur les épaules de Prost.

Changeant de pneus vers la mi-course pour chausser des pneus tendres - les pilotes étaient libres de conserver ou non tel type de pneus à ce moment - le Professeur reprit son élan en assurant une ultime place d’honneur. Remonté jusqu’à la troisième place, il laissa Rosberg, l’entremetteur du départ, le déborder : une quatrième place lui suffisait.

"J’accélérai une dernière fois dans le virage de Clearways pour recevoir le drapeau à damiers. C’était le 6 octobre 1985, et j’étais Champion du Monde, le premier Champion du Monde Français de l’Histoire de la Formule 1".

"Je n’eus pas, je crois, de gestes débordants ou frénétiques. Je me souviens que, sous ma visière, mes yeux étaient embués. Le signe d’une joie profonde et intense que je voulais ressentir d’abord pour moi tout seul, avant de penser aux miens, à tout ceux qui m’avaient aidé. Et puis, sans sortir de mon cockpit, ce fut le champagne. Puis le podium, qui cette fois avait une quatrième marche, celle du Champion du Monde. Et enfin, les tourbillons de la fête..."

Il put rejoindre alors trois pilotes qui allaient compter parmi ses futurs coéquipiers : Keke Rosberg, qui devait remplacer Niki Lauda chez Mclaren pour 1986. En deuxième place, Ayrton Senna, que Prost souhaitait déjà à ses côtés, et qu’il retrouva en 1988 pour le meilleur et pour le pire. Et enfin pour sa première victoire en carrière, Nigel Mansell qui allait souffrir en 1990 chez Ferrari aux côtés du Français, avant de se retourner contre son équipier. Mais c’est une autre histoire...