Dans un monde idéal, les meilleurs pilotes se retrouveraient dans les meilleures équipes. Cependant, en plus de 60 ans d’histoire, ces équipes ont connu des passages à vide et se sont retrouvées avec des noms plus obscurs dans leur garage. L’inconscient collectif a zappé ces associations de sa mémoire. Pas l’histoire.

Cavaliers désarçonnés

Ferrari n’est pas étranger aux passages à vide. Les tifosi préféreront retenir les titres d’Ascari, Lauda ou Schumacher mais d’autres n’oublieront pas l’absence de titres mondiaux de 1984 à 1998 ou de 1965 à 1974. Ce n’est donc pas surprenant que quelques sans-grades aient collaboré avec Ferrari à ces époques. Et dans le lot, on retrouve plusieurs transalpins, qui n’ont pas connu le même succès que les Alboreto, Musso ou Bandini.

Par exemple, Ignazio Giunti semblait destiné à un bel avenir en 1970. La Ferrari 312B allait retrouver les premières lignes et sa première participation a été récompensée par une quatrième place à Spa-Francorchamps. Hélas, deux facteurs ont mis fin à son ascension. Premièrement, la Scuderia voulait également éprouver Clay Regazzoni et le Suisse fut si convaincant qu’il finit la saison à la place de Giunti. Deuxièmement, la fatalité s’est chargée de rappeler Ignazio à la raison début 1971, lors d’une épreuve d’Endurance. Un accrochage avec la Matra de Jean-Pierre Beltoise aux 1000 km de Buenos Aires ne lui laissa hélas aucune chance de survie. La presse italienne se déchaîna sur le Français, qui en fut quitte pour quelques courses de suspension.

Trois ans plus tard, Ferrari touchait à nouveau le fond en dépit des efforts de Jacky Ickx. Son équipier Arturio Merzario arrivait donc au pire moment pour se faire remarquer. Ses six points furent insuffisant pour garder son volant. Au final, le pilote au Stetson est davantage connu pour son sauvetage de Niki Lauda lors du crash du Nurburgring en 1976 que pour son passage chez les rouges. Notons qu’il a aussi fait ses gammes chez Williams en 1974, non sans se qualifier troisième à Kyalami ou se placer quatrième à Monza. Preuve s’il en est qu’Arturio en avait sous le capot quand l’occasion se présentait.

Rouge pâle

@ Scuderia Ferrari

Néanmoins, la période noire la plus reconnue de Ferrari reste celle du début des années 1990. Entre le limogeage abusé d’Alain Prost, l’enterrement de la carrière d’Ivan Capelli et les espoirs gâchés de Jean Alesi, la Scuderia s’est attirée beaucoup de moqueries avant l’arrivée de Jean Todt. Gianni Morbidelli et Nicola Larini ont également participé à ce naufrage, en tant que pilotes d’essais mais aussi en suppléants. Morbidelli, alors pilote Minardi, relaya Prost à Adélaïde en 1991, pour la course la plus courte de l’histoire, se contentant donc d’un demi-point. Il en marqua davantage pour Footwork, finissant d’ailleurs troisième quatre ans plus tard, là aussi en Australie. Sa carrière s’acheva chez Sauber en 1997, après avoir pris la suite de… Larini.

Nicola roula principalement sa bosse dans les équipes italiennes désœuvrées (Coloni, Osella, Lamborghini) mais eut droit à deux intérims pour la Scuderia. Le premier survint fin 1992 après le départ de Capelli, sur une Ferrari au moteur désastreux. Aucun miracle à ce moment. Ce fut beaucoup mieux début 1994 lorsqu’il suppléa Alesi, blessé en essais privés. C’est ainsi que Larini monta sur le podium à Imola. Un exploit que tout le monde tend à oublier pour des raisons évidentes…

Cadeaux empoisonnés

@ Williams Grand Prix

Chez Williams, il est moins surprenant d’y retrouver des noms plus confidentiels. L’équipe vendait son baquet au plus offrant durant ses premières années, à l’époque où l’écurie n’était pas encore engagée sous son nom propre. Généralement, son vrai point de départ est situé en 1977, lorsque Williams repartit sur des bases neuves après un premier rachat par Wolf. Sauf que le châssis était encore une ancienne March, ne laissant que peu de marge de manœuvre à Patrick Neve. Le Belge a surtout été engagé grâce au soutien des brasseurs locaux et sans être ridicule, il n’a pas non plus brillé. Il finira à la porte des points à Monza mais ce fut tout. Alan Jones lui succéda au volant du premier vrai châssis Williams et l’histoire était en marche.

Plus tard, une fois le statut d’écurie de pointe obtenu, Williams s’efforça de choisir les meilleurs éléments. Les seconds couteaux n’étant réellement engagés qu’en cas de dépannage. Derek Daly en sait quelque chose, lui qui fut recruté en catastrophe en 1982 après la retraite anticipée de Carlos Reutemann. Au moins Keke Rosberg, qui n’était pas non plus le premier choix de l’équipe, parvint à se faire un nom avec le titre mondial. Daly, lui, acheva sa carrière en F1 cette année-là. Là encore, l’inconscient collectif a préféré associer l’Irlandais à un autre moment clé : le carambolage de Monaco 1980. Cette saison, Daly alterna les performances intéressantes et les cabrioles spectaculaires chez Tyrrell. Oncle Ken s’attarda davantage sur la deuxième partie.

Intérims mal payés

@ Flickr

Autre incongruité : on sait que Jean-Louis Schlesser a connu son unique course à Monza en 1988 car son accrochage avec Ayrton Senna priva McLaren du sans-faute. On oublie cela dit qu’à Spa, c’était Martin Brundle qui avait remplacé Nigel Mansell, se rétablissant d’une varicelle. Hélas pour lui, le moteur Judd n’allait pas le propulser sur le podium, quelque soit le talent de Martin. Sa septième place fut même obtenue grâce à la disqualification des deux Benetton pour essence non conforme. Brundle n’allait retrouver un bon matériel qu’en 1992 mais pas avec le coéquipier le plus facile à aborder…

C’est d’ailleurs à Spa qu’Antonio Pizzonia fit la meilleure course de sa carrière en frôlant le podium avant une casse mécanique. Le Brésilien avait attiré quelques regards en formules de promotion et en testant pour Williams. Hélas son passage chez Jaguar en 2003 ne fut pas concluant. S’il conserva une certaine régularité en suppléant Ralf Schumacher en 2004, il ne fit pas aussi bien en 2005 pour remplacer Nick Heidfeld. Ses deux points à Monza furent suivis de sorties de piste à répétition. On n’allait plus le revoir de sitôt, même pas en essais privés. En 2007, le monde de la F1 l’avait déjà oublié quant, au hasard d’une conversation avec son ancien équipier Mark Webber, David Coulthard l’appela « Pizza machin » !

Marc Gene, lui, continua de limer le bitume pour Ferrari une fois sa carrière de titulaire conclue. Or, après deux saisons honorables pour Minardi, l’Espagnol effectuait ce travail de l’ombre pour l’équipe anglaise. Comme Pizzonia, son premier intérim fut satisfaisant : cinquième à Monza en 2003. Le second le condamna, en faisant de la figuration pendant deux courses sur une Williams bricolée en 2004. Au moins s’est-il distingué en remportant les 24 Heures du Mans pour Peugeot en 2009.

Des petits tours et puis s’en vont

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Si McLaren soignait mieux ses pilotes que Williams, cela ne veut pas dire que Teddy Mayer ou Ron Dennis n’aient pas eu à engager l’un ou l’autre pilote peu côté. Peter Gethin est par exemple reconnu pour sa victoire de Monza 1971, grâce au plus petit écart de l’histoire (1 centième de seconde pour rappel). Une victoire acquise pour BRM après… avoir été dégagé de McLaren. L’Anglais avait en fait remplacé le défunt Bruce McLaren douze mois plus tôt. N’ayant pas le même talent que Denny Hulme et subissant les contraintes d’une équipe en reconstruction, il ne fit que de la figuration. Au moins, son compatriote Brian Redman eut la politesse de marquer trois points de plus en 1972 lorsque Peter Revson préférait courir aux Etats-Unis. Le Britannique fait d’ailleurs partie des pilotes n’ayant décroché qu’un seul podium en carrière : troisième à Jarama en 1968 sur Cooper.

Les autres suppléants ne firent pas aussi bien. Lorsque Mike Hailwood se blessa au Nurburgring en 1974 sur la troisième McLaren (mettant ainsi fin à sa carrière), il avait marqué douze points et signé un podium à Kyalami. En comparaison, McLaren fut si déçu de son remplaçant David Hobbs que l’équipe le limogea après deux courses. Dommage, car il y avait une place à prendre avec la retraite de Denny Hulme. Jochen Mass finit ainsi la saison et devint le N°2 d’Emerson Fittipaldi, nouveau champion du Monde. Hobbs eut au moins le mérite de piloter dans moult disciplines, de la monoplace en Endurance, touchant même à la NASCAR.

Jobs d’été

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Philippe Alliot et Jan Magnussen n’eurent droit qu’à une course pour McLaren mais la brièveté de l’intérim n’avait au moins rien à voir avec leurs performances. Les deux prenaient la suite de Mika Hakkinen, respectivement suspendu après le carambolage de Hockenheim en 1994 et convalescent suite à une appendicectomie en 1995. Alliot ne put voir l’arrivée à Budapest et acheva sa carrière chez Larrousse, où il fit l’essentiel de sa carrière. Magnussen, à l’inverse, l’entama à Aïda et finit dixième, non loin de son équipier Mark Blundell. Le Danois était alors considéré comme un grand espoir. Une réputation qui s’évapora après une saison et demi chez Stewart…

Mais aucun de ces noms ne remporte la distinction du pilote le plus obscur de l’histoire de McLaren. En effet, à Long Beach en 1980, il fallait remplacer Alain Prost, blessé au poignet à Kyalami. L’équipe donna alors sa chance au dénommé Stephen South. Il échoua à se qualifier pour… sa seule apparition en Formule 1. Dommage car avec la quatrième place de John Watson, il y avait de quoi se faire remarquer. N’est pas Markus Winkelhock qui veut !