Il semblait communément admis que Bernie Ecclestone ne se retirerait qu’une fois décédé. Pourtant le rachat de la Formule 1 par Liberty Media l’a contraint de baisser pavillon avant l’heure. Un départ qui permet de mieux mesurer l’impact du grand argentier sur la discipline.

En effet, il est difficile d’imaginer la F1 sans Bernie Ecclestone. Le bonhomme l’a toujours fréquentée d’une manière ou d’une autre. Manager de Stuart Lewis-Evans puis du champion 1970 Jochen Rindt, directeur de Brabham pendant deux décennies et finalement détenteur des droits commerciaux, Ecclestone était omniprésent. Mais Bernie joua surtout un grand rôle dans l’expansion de la Formule 1.

Le compliment le plus souvent adressé à son égard est que sans lui, la Formule 1 n’existerait plus aujourd’hui, ou du moins pas sous la forme qu’on la connaît. Bernie est d’ailleurs le premier à s’en féliciter, lui qui a un jour prétendu que tous les patrons d’écurie étaient devenus millionnaires grâce à lui. Ce à quoi Ron Dennis répondit qu’il avait déjà atteint ce cap avant de reprendre McLaren. Mais dans les faits, nul ne peut nier la réussite et l’influence du Britannique.

Une intuition salvatrice

© Martin Lee

En effet, lorsque Bernie prit les rennes de Brabham en 1971, la Formule 1 était encore un sport d’initiés. Les journaux en parlaient certes mais son impact restait limité. Les diffusions télévisées étaient sporadiques : la BBC ne diffusait aucune course en direct jusque 1978 ! Or Bernie avait compris mieux que quiconque qu’un tel sport avait tout pour attirer plus de foules. «Il réunit tous les éléments importants : le glamour, le clinquant, la vitesse et une pointe de danger ». Et il avait également compris que la télévision était le parfait dispositif pour maximiser cet impact. Ainsi, déjà fortuné, il se chargea par exemple d’assurer les frais de production pour que la BBC daigne au moins diffuser le Grand Prix de Grande Bretagne.

L’art de la négociation et du commerce, Bernie le maîtrisait depuis sa tendre enfance où il revendait des motos d’occasion. Il s’efforçait même de soigner la forme avec une concession propre comme un sous neuf là où les autres bâtiments ne brillaient pas pour leur propreté. Des années après, c’est lui qui négocia le contrat de Jochen Rindt lors de son transfert chez Lotus, non sans quelques accrochages avec Colin Chapman. Il découvrit ainsi le microcosme des Grands Prix et comprit qu’il lui fallait détenir une équipe pour maîtriser tous les rouages. Ce fut chose faite en 1971, profitant de la retraite de Jack Brabham.

Little big man

© F1-history.deviantart

A partir de là, Bernie réussit à fédérer les équipes et à imposer leur point de vue sur les aspects commerciaux et extra-sportifs. Les patrons d’écuries le laissèrent faire, n’ayant pas le même goût des affaires qu’Ecclestone. L’ascension fut progressive. Les directeurs d’équipes finirent par négocier directement avec les organisateurs quant à la tenue de telle ou telle course. La Commision Sportive Internationale (ancien organe sportif de la FIA) fut mise de côté. C’est lorsqu’ils finirent par réclamer une plus grande part du gâteau au vu de l’augmentation des recettes télévisuelles que le conflit gronda. Le Grand Prix du Canada 1975 fut même annulé suite au refus des dirigeants canadiens d’accorder cette augmentation.

Les autorités dirigeantes montèrent progressivement au créneau mais la guerre froide se réchauffa une fois Jean-Marie Balestre au pouvoir. L’explosion de l’effet de sol et des performances associée à l’apparition du moteur turbo devinrent les prétextes idéales à la fameuse guerre FISA/FOCA. Un affrontement où chacun repartit à égalité : le pouvoir décisionnaire pour les uns, les droits commerciaux pour les autres. Les Accords Concorde de 1981 devinrent ainsi le point de départ de la Formule 1 telle qu’on la connaît. C’est d’ailleurs cette même année que Brabham renoua avec la couronne mondiale grâce à Nelson Piquet.

Télé la question

Zak Brown Bernie Ecclestone F1

© Sky Sports

Le problème, c’est qu’une fois cet objectif atteint, que restait-il à faire ? Plus grand chose en vérité, et cela, Bernie l’a reconnu assez vite. En 1999, il avouait déjà ne plus avoir de souhait ou d’ambition particulière. Selon lui, « j‘ai amené la Formule 1 au niveau où je voulais la voir ». A partir de là, l’influence positive d’Ecclestone s’est progressivement effacée et l’image d’Epinal d’un Bernie seulement motivé par le gain financier s’est installée dans la conscience collective des fans. L’émergence de pays ne lésinant pas sur les dépenses en est une illustration parmi d’autres. Bernie n’hésita pas à déserter les contrées refusant l’augmentation progressive de la facture…

On notera néanmoins que la F1 payante, aujourd’hui normalisée avec Sky Sports et Canal +, était un souhait de Bernie depuis quelques temps. A la fin des années 90, il a monté son propre centre de diffusion, aboutissant à la F1 digitale en pay per view. Le téléspectateur pouvait ainsi jouir de nouveaux points de vue, en zappant même d’une caméra à une autre. L’idée a fait son chemin dans quelques pays (dont la France avec Kiosque) mais l’affaire ferma boutique fin 2002 à cause d’un nombre d’abonnés trop faible. Bernie évoquera un « marketing pas assez clair et des chaînes tentant de s’éliminer mutuellement ». Ce fut la dernière fois où le petit homme fut en avance sur son temps.

Dépassé par les événements ?

© F1-history.deviantart

Aujourd’hui, la Formule 1 doit faire face à l’explosion des réseaux sociaux et d’Internet en général. Une vague que Bernie n’a pas pu ou su gérer. Il suffit de voir le retard pris par la discipline pour ouvrir ne serait-ce qu’une page officielle sur Facebook ou un compte sur Youtube. Un retard rapidement constaté par Liberty Media, et que le groupe semble pouvoir combler à moyen terme.

Souvent, les journalistes ont posé la question à un million de dollars à Bernie : qu’en sera t-il de la F1 une fois Ecclestone parti ? Sa réponse resta sensiblement la même : elle continuera à exister et à grandir. En 2010, il ironisa « J’espère qu’ils trouveront un autre bon vendeur de voitures d’occasion ». Est-ce réellement ce dont la Formule 1 de demain a besoin ? Seul l’avenir nous le dira.