Les moments clés de la plus grande rivalité de l'histoire du sport automobile sont connus de tous. Monaco 1984, les accrochages de Suzuka 1989 et 1990, la réconciliation d'Adélaïde 1993, le message d'Imola 1994, etc. Il est du coup plus facile de passer sous silence d'autres situations moins médiatisées mais tout aussi significatives. Cette première réconciliation, intervenue en 1991, en est un bel exemple.

Été 1991. Ayrton Senna mène au Championnat du Monde. Ce qui aurait dû être une promenade de santé après quatre victoires consécutives en début d'année est devenue une partie d'échecs. Sa McLaren-Honda est désormais dépassée en terme de performance par la Williams-Renault et Nigel Mansell grignote petit à petit l'écart le séparant du Champion du Monde en titre. Le brésilien se doit de capitaliser, ce qui n'était pas dans son caractère.

A côté, Alain Prost poursuit un chemin de croix que lui-même n'aurait pu anticiper. Ferrari a pêché par conservatisme technique et les intrigues politiques tendent à aggraver le problème. Résultat, le Français court encore après sa première victoire de la saison et il semble acquis qu'il ne l'obtiendra qu'en cas de faux pas de ses adversaires. Dans tous les cas, un quatrième titre est désormais mission impossible. De quoi renforcer les démons intérieurs qui triturent l'esprit du Professeur.

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Le Grand Prix d'Allemagne confirma la tendance entrevue lors des dernières épreuves. Mansell domina la course, sans jamais être inquiété par qui que ce soit. Son coéquipier Riccardo Patrese compléta le triomphe de Williams avec sa deuxième place, non sans s'être débarrassé avec aisance de Senna et Prost, alors en pleine bataille. Les deux ne purent achever leur effort : comme à Silverstone, Senna tomba en panne d'essence dans le dernier tour, payant la consommation excessive de son V12 Honda. Prost lui, cala dans une échappatoire après avoir failli heurter son éternel rival.

Car oui, c'est à Hockenheim que les deux champions croisèrent à nouveau le fer après une demi-saison d'abstinence en la matière. Cette fois, pas de lutte pour la victoire comme lors de leurs plus belles années mais pour la dernière marche du podium, puis la quatrième place.
Pas de quoi tirer sur la corde et franchir la ligne jaune en terme de pilotage pouvait-on penser. C'était mal connaître Senna, le plus déterminé à garder un pilote derrière soi quitte à prendre des libertés avec la bienséance. A plus forte raison si le pilote en question était Alain Prost, le pilote qui l'obsédait depuis pratiquement le début de sa carrière, comme on l'apprit bien après.

Senna passa donc l'essentiel de sa course à contenir Prost, jusqu'à le ralentir ostensiblement en ligne droite à en croire ce dernier. Au 38è tour, le français tenta l'extérieur de la première chicane mais le Brésilien se décala sur lui au dernier moment. Surpris, le pilote Ferrari tira tout droit et cala son moteur dans le dégagement. Ironiquement le même où Senna conclut sa course, faute de carburant. Les deux se retrouvèrent donc de l'autre côté du rail, pour mieux s'ignorer. Avec les plaies de Suzuka encore vives, il leur semblait inutile d'essayer de raisonner l'autre face à face.

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En revanche, chacun fit connaître son opinion devant les micros. La franchise naturelle de Prost se maria avec sa frustration liée à la situation actuelle, le tout assaisonné de son mépris envers les tactiques de Senna. Non seulement il dénonça son pilotage et l'accusa d'être responsable de sa sortie mais il se permit même de menacer le brésilien. « Je n'ai rien à perdre, je ne peux plus gagner le titre. Au prochain coup, s'il agit de la même façon, je le mets dehors ».

Senna répondit avec désinvolture. Pour lui, cette envolée lyrique du Professeur démontrait qu'une fois de plus, Prost était incapable de se remettre en question. « On connaît Prost à force, ce n'est jamais sa faute. C'est soit la voiture, les pneus, l'équipe, les mécaniciens, la piste, l'essence ou les autres pilotes ». Non sans ajouter qu'avec son freinage manqué, il aurait pu provoquer un sérieux accrochage. Le fossé semblait donc davantage se creuser entre les deux pilotes, si c'était encore possible.

C'est alors que Jean-Marie Balestre, président de la FI(S)A, se décida à éteindre l'incendie après avoir surtout contribué à le propager au cours des dernières années. Celui qu'on eut tôt fait de présenter comme un supporter de Prost se fâcha tout rouge lorsque son compatriote se permit de remettre en cause son autorité.
Alain déplorait en effet l'absence de sanction envers les pilotes de pointe là où Aguri Suzuki et Mauricio Gugelmin avaient reçu des amendes pour des incidents de moindre importance lors des courses précédentes. En réponse, Prost reçut une course de suspension avec sursis, plus pour avoir contesté l'impartialité de la FIA qu'envisagé un futur contact volontaire...

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Deux semaines plus tard, en Hongrie, Prost et Senna s'adressèrent enfin la parole après que la FIA ait organisé une rencontre en terrain neutre, à savoir l'hospitalité Williams ! Les deux échangèrent leurs points de vue durant une heure et demie avant de présenter leurs conclusions face aux médias. Prost reconnut que la défense de Senna lors de sa sortie était tout à fait valable et qu'il avait commit une erreur, non sans prétendre que cette situation a été amplifiée par certains journalistes.

Mais surtout, Prost fit comprendre qu'il souhaitait sincèrement repartir sur des bases neuves avec Senna. « Le sport se portera mieux si nous parvenons à régler ces différends entre nous. Dans ce type de relation, il faut être honnête et objectif. J'ai fait des erreurs par le passé, assez souvent en fait. Pour être tout à fait sincère, je ne peux pas le considérer comme un ami à l'heure actuelle mais on ne sait jamais. Tout peut arriver ». Des mots à forte résonance quand on connaît la suite et fin de leur histoire.

Senna acquiesça : « Ce n'est pas encore une paix, c'est juste le début. Trop de problèmes personnels sont intervenus par le passé. Nous avons essayé d'aller au delà de tout cela, d'améliorer la situation. De manière générale, il est important d'apprécier son travail et de ne pas développer d'émotions négatives et destructrices ». Et il tendit la main à son rival, qui la serra sans hésiter, avant une légère accolade.

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Pour la fin de saison, Prost réserva ses griefs envers son équipe, jusqu'à la fameuse tirade du « camion » qui servit de prétexte à son licenciement anticipé. De son côté, Senna remporta son troisième titre, aidé en partie par les erreurs de Williams et Mansell. Avant d'admettre ce qu'il avait vainement tenté de nier douze mois plus tôt : oui, il avait volontairement heurté Prost à Suzuka en 1990, en réponse à l'acharnement de la FIA à son encontre depuis le premier accrochage de 1989.
Puis à Adélaïde, il réclama – et obtint – l'arrêt de la course en raison des conditions météo bien trop dangereuses, là où deux ans plus tôt, il avait encouragé le déroulement de l'épreuve dans des circonstances similaires. Signes d'une certaine évolution du personnage très souvent considéré comme un illuminé par ses détracteurs. Deux sérieux accidents en essais à Mexico et Hockenheim où il avait fini brièvement à l'hôpital (plus un en jet-ski) n'étaient certainement pas étrangers à ces changements.

D'autres controverses virent le jour après coup, notamment le refus de Prost d'avoir Senna comme équipier chez Williams en 1993. Mais au plus fort de leur hostilité, on pouvait déjà percevoir le respect et la bienveillance que les deux éprouvaient l'un envers l'autre, quoique souvent écrasés par les enjeux et le contexte.