"Lole" n'est plus. Carlos Reutemann nous a quittés le 7 juillet 2021 à 79 ans. Individu énigmatique pour les uns, personnage de grande élégance pour les autres, une chose est certaine : il fut un des plus grands pilotes de sa génération. Sa carrière en témoigne, même en l'absence du titre mondial qu'il aurait sans aucun doute mérité.

Carlos Reutemann, une carrière multi-facettes

Un pilotage bien à lui

@ Deviantart.com/f1-history

Si le pilotage d'une Formule 1 est bien entendu loin de se résumer à une simple opposition de styles, on aime malgré tout confronter les pilotes instinctifs aux réfléchis. Les premiers fonceraient tête baissée et pied au plancher quitte à ne jamais prendre la même ligne deux fois de suite. Les seconds, plus consciencieux, fabriqueraient petit à petit leur trajectoire idéale et sans effort inutile. Reutemann se place dans la deuxième catégorie. Et en bon perfectionniste, il possédait ses habitudes bien à lui.

Par exemple, en qualifications, il pouvait enchaîner jusqu'à trois tours à vitesse modérée avant de finalement faire parler la poudre. Non sans raison. « Réaliser un tour parfait ne consiste pas chez moi à arracher un temps en espérant que tout se passe bien, mais plutôt à bien penser à chaque bosse, chaque point de corde, ressentir le moindre contour, le moindre changement de surface. Ce que je ne peux faire qu'en roulant lentement, enregistrant mentalement chaque information ».

Avec cette préparation, Reutemann pouvait ainsi visualiser la sortie d'un virage avant même d'entamer celui-ci, lui permettant de placer sa monoplace au millimètre près. Il était de ces pilotes tels Alain Prost ou Jim Clark qui ne donnaient pas l'impression d'aller vite visuellement, jusqu'à ce que le chronomètre prouve le contraire.

Cette osmose pouvait même prendre par surprise ses supérieurs. Lors de sa chevauchée solitaire de Rio 1978, Pierre Dupasquier (Michelin) et Mauro Forghieri (Ferrari) s'agitèrent pour le faire ralentir en fin de course, tant son rythme était suffisant. A sa descente de voiture, il s'étonna de leur comportement « Pourquoi faisiez-vous tous ces gestes ? Pour me faire ralentir ? Mais j'étais déjà tellement lent ! ».

Michelin lui doit d'ailleurs sa première victoire en Formule 1, écrivant discrètement une page d'histoire. C'était aussi le succès initial du pneu à carcasse radiale.

Des performances surprenantes

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Avec cet état d'esprit et un palmarès comptant deux fois plus de victoires que de poles, on pourrait croire que Carlos était davantage un pilote de course qu'un spécialiste du tour rapide. C'est oublier qu'il fait partie d'un club très fermé, encore aujourd'hui : celui des pilotes en pole pour leur première course. Moins de quatre ans après Mario Andretti et vingt-quatre avant Jacques Villeneuve, Reutemann fit la joie de son public en se plaçant en tête de file à Buenos Aires. On ne pouvait mieux célébrer le retour du Grand Prix d'argentine au calendrier.

Hélas pour ses pairs, il ne sut confirmer le lendemain. Optant pour la même gamme de pneus tendres qu'en qualifications, il dut changer ses gommes et finit septième. Il fallut attendre deux ans avant le premier succès, à Kyalami. Mais on ne pouvait douter du talent de Reutemann, d'autant que sa Brabham n'était pas un foudre de guerre à ce moment.

Un autre tour majeur de sa carrière intervint en fin de carrière, au Grand Prix d'Italie 1981. Alors en pleine lutte pour le titre mondial, Reutemann semblait avoir perdu l'élan de son excellente première moitié de saison. En témoignent un accrochage parfaitement évitable avec Jacques Laffite à Zandvoort et un seul podium sur les sept dernières épreuves. Déjà catalogué comme un pilote marchant au moral, on imaginait sans mal l'argentin fatigué d'une équipe Williams toujours décidée à choyer Alan Jones.

Selon Carlos, cette différence venait en grande partie du changement de pneumatiques, puisque Williams passa de Michelin à Goodyear en cours d'année. Et Reutemann s'avéra bien plus fringuant avec les gommes françaises que les produits américains : 37 points avec les premiers, seulement 12 avec les seconds...

Quelque soit la version privilégiée, il proposa un tour magistral en qualifications. Décidé à se rapprocher le plus possible des Renault turbo, il retira l'aileron avant de sa Williams et parvint à passer pied au plancher le deuxième Lesmo, certes plus ouvert qu'aujourd'hui. Ce n'était pas un pari hasardeux car il avait passé plusieurs jours de tests dans le parc italien à peaufiner les réglages de sa FW07C. Le résultat de ce travail se matérialisa en une deuxième place, entre les deux Renault à priori intouchables sur un tracé de puissance pure. Jones était lui cinquième et concéda une seconde à la régulière.

Hélas, on n'eut plus droit au même Carlos pour le reste de la saison.

Des cohabitations compliquées

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Cette réputation de lunatique lui colla éternellement à la peau. Ce fut même la description proposée par le compte officiel de la Formule 1 dans son hommage rétrospectif. Et si elle n'était pas partagée par tous les observateurs du milieu – Colin Chapman et le journaliste Peter Windsor s'y sont opposés plus d'une fois – elle vient en partie de relations conflictuelles avec ses équipiers.

Ce qui n'est pas si surprenant car l'argentin s'est confronté à certains pilotes plus binaires dans leurs raisonnements. Ils ne pouvaient qu'être déstabilisés face à quelqu'un de plus tourmenté, peu loquace et qui ne dévoilait pas toutes ses facettes.

En 1977, Niki Lauda en fit l'expérience après trois ans associé au joyeux Clay Regazzoni chez Ferrari. Ses propos, prononcés bien après en 2002, illustraient parfaitement le personnage tel qu'on aimait le représenter « C'était un type étrange à l'humeur changeante. Le genre de gars qui voulait qu'il pleuve quand il faisait beau et qu'il fasse beau quand il pleuvait ».

Cela étant, il convient de replacer ce clash de caractères dans le contexte d'une rivalité interne forcée par l'équipe. En effet Lauda avait perdu la confiance de Ferrari qui l'estimait trop marqué par l'accident du Nurburgring. Niki se voyait même relégué au rang de n°2 de Reutemann. Ainsi, il n'y avait guère de place pour instaurer une relation cordiale. Quand on lui demanda à l'époque s'il considérait Carlos comme un rival ou un équipier, Lauda trancha « Ni l'un ni l'autre ».

Reutemann ne fit rien pour arrondir les angles, bien conscient du danger que représentait Lauda pour ses chances de sacre. En Espagne, Niki dut déclarer forfait le matin de la course après qu'on lui décela une côte cassée. Et à en croire l'autrichien, Reutemann se fendit d'une visite de courtoisie « juste pour s'assurer que j'étais hors course et quitta les lieux un sourire en coin ». Inutile de préciser que la collaboration avec Gilles Villeneuve en 1978 fut bien plus apaisante.

Deux ans après ces billevesées, Reutemann rejoignit Lotus. Là encore, il s'opposa à un leader présumé, un champion du Monde bien établi dans l'équipe. Si en 1977, Lauda prit la mesure de son "équipier", ce fut tout le contraire ici avec Reutemann alignant les places d'honneur en dépit d'une Lotus 79 dépassée par ses concurrents, là où Andretti subissait les événements.

Et comme si cette stagnation technique ne suffisait pas, Andretti imposa à Chapman de choisir entre lui et Reutemann au cours de l'été. Ce dernier essaya en vain de placer l'italo-américian chez Alfa Romeo pour conserver Carlos. Mais celui-ci avait déjà un pied chez Williams. Où l'attendait une autre association prête à exploser...

Un contrat ? Quel contrat ?

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Quand Reutemann rejoignit Williams en 1980, c'était en pleine connaissance de cause, à savoir avec un contrat de n°2 d'Alan Jones. Non pas que Frank Williams estimait l'argentin grandement inférieur à l'australien. Mais ce dernier avait mené l'équipe à lui seul en 1978, devancé le vétéran Clay Regazzoni en 1979 et possédait le profil idéal pour Frank Williams et Patrick Head. Le pilote sûr de lui qui n'a guère besoin de soutien psychologique, fort en gueule mais droit envers l'équipe et donnant tout en piste. Cela semblait donc évident de lui offrir une position privilégiée. Et son titre mondial de 1980 conforta l'équipe dans son choix.

Sauf que Reutemann se savait en fin de carrière et surtout qu'il pouvait battre Jones à la régulière. Aussi, il avait contribué au titre constructeur de Williams et Jones avait remporté sa couronne. Il estimait donc avoir rempli sa part du marché et être en droit de tracer sa voie vers son propre triomphe. Il laissa la voie libre à Jones une dernière fois pour l'ouverture à Long Beach... sans remerciement de la part de l'équipe, puisqu'après tout, Reutemann ne faisait que respecter son contrat. Lequel précisait que Carlos devait donner la victoire à Alan s'il menait la course devant lui, à moins de posséder une avance substantielle.

Ce qui n'était pas le cas à Rio, d'où des panneaux « Jones-Reut » équivoques que Reutemann fit mine de ne pas voir. Avec la pluie torrentielle s'abattant sur le circuit ce jour-là, il aurait presque pu être convaincant s'il s'était excusé de la sorte. Mais Carlos assuma sa rébellion. Au grand dam d'un Jones qui boycotta le podium (accidentellement selon sa version) et commenta la situation avec sa franchise coutumière. « Je taperai dans les pneus pour le passer plutôt que d'attendre un comportement de gentleman de sa part […]. Ce contrat, il ne l'avait pas signé un pistolet posé sur la tempe ! ».

Fidèle à sa réputation de bonhomme rustre sans concession qu'il amplifia plus ou moins consciemment. il refusa catégoriquement d'aider son équipier de quelque façon que ce soit. Notamment pour la fameuse finale de Las Vegas, alors qu'il était hors jeu pour le titre et décidé à prendre sa retraite...

Mauvais numéro...

© JohnS / The Rolling Road

Pour certains, l'issue du championnat 1981 n'est pas tant une victoire de Nelson Piquet qu'une défaite de Carlos Reutemann. Encore aujourd'hui, il est difficile de savoir ce qu'il s'est concrètement passé à Las Vegas. Certes Carlos détestait la ville du pêché (« Un jour, Dieu lancera une bombe sur cet endroit » dira t-il un jour). Certes, on savait qu'Alan Jones ne serait d'aucune aide, le contraire même, et que Williams ne donnerait aucun traitement de faveur.

Reste qu'il partait en pole position. Et avec un Piquet diminué qui conclut sa course vidé de toutes ses forces en cinquième place, c'était une affaire conclue. Sauf que Carlos était plus loin encore, en huitième place. A un tour du vainqueur... Alan Jones. Une victoire que Williams célébra comme s'ils avaient remporté le titre mondial...

Divers avatars mécaniques furent évoqués, notamment des problèmes de boîte puisque Carlos perdit l'usage de certaines vitesses. Sauf que Williams infirma cette version. Bien des années après, en retrouvant son ingénieur Neil Oatley au cours d'une cérémonie, il l'assomma de questions : pourquoi lui a t-on donné tel châssis ? Pourquoi a t-on modifié les freins ? En clair, Carlos n'avait pas une monoplace gagnante entre les mains en ce dimanche 17 octobre 1981.

Était-ce délibéré de la part de Williams qui punissait sa désobéissance de Rio ? Ou est-ce que Carlos, si pointu dans son pilotage et précis dans ses réglages, n'avait aucune confiance dans sa voiture et s'est laissé glisser sur un tracé qu'il n'aimait pas ? Après tout, on voit encore aujourd'hui avec les mésaventures de Daniel Ricciardo à quel point un excellent pilote peut subir sa monoplace au lieu de l'épouser si celle-ci se révèle incompatible à ses habitudes et désirs. Cet épisode sera toujours sujet aux interprétations.

Pourtant, ce n'est pas à cette course que Carlos attribue la perte de son titre. Selon lui, le tournant intervint durant l'été à Hockenheim.

« J'ai parié que je perdrais le titre... »

@ Williams - Flickr

En arrivant en Allemagne, Reutemann est le favori désigné pour le titre. Il menait le championnat avec 43 points contre 26 pour Nelson Piquet et 24 sur Alan Jones, après avoir assuré une deuxième place à Silverstone. Si Frank Williams continuait de lui refuser un traitement préférentiel, il lui permit de bénéficier du meilleur moteur Cosworth pour la qualification.

Reutemann signa le troisième temps (meilleur des atmosphériques) avec ce bloc... avant que celui-ci ne lui soit retiré. En effet, Jones exigea de récupérer ce moteur pour la course, chose qu'il n'avait jamais faite jusque là selon Williams. « J'ai une chance sérieuse de remporter le titre et ils font joujou avec...» lâcha Carlos peu après...

Il ne croyait pas si bien dire. Il cassa son moteur au warm-up le dimanche matin, l'obligeant ainsi de se reporter sur un bloc déjà éprouvé pour la course. Reutemann ne fut jamais dans le coup et abandonna sur... casse moteur. Si Jones connut lui aussi des problèmes qui le firent glisser en fond de classement, Piquet remporta la course et reprit neuf points d'un coup. Carlos sentit alors le vent tourner, si bien qu'il fit le pari avec le journaliste Alan Henry qu'il... perdrait le championnat ! Il a au moins gagné ce pari...

Et la suite de la saison témoigna de ce changement de tournure, avec seulement six points engrangés sur les cinq dernières manches.

Des statistiques de champion

@ Deviantart.com/f1-history

Cela étant, en dépit de cet échec retentissant, le bilan de Reutemann n'était pas négatif pour autant. Déjà, dans un univers parallèle, ce titre aurait très bien pu être le sien en dépit de tous les événements précités... si la guerre FISA/FOCA n'avait pas fait autant de dégâts. En effet, il remporta le Grand Prix d'Afrique du Sud 1981, disputé sans les équipes affiliées à la FISA qui avaient boycotté la course.

Conscient du caractère particulier de l'épreuve, Reutemann demanda sur la grille de départ à Bernie Ecclestone – patron de la FOCA – de lui serrer la main si la course comptait pour le championnat. Bernie lui répondit par l'affirmative, franc comme un âne qui recule...

Or Reutemann devança la Brabham de Piquet ce jour-là, prenant en théorie trois points d'avance selon le barème en vigueur. Las Vegas se conclut avec une unité de différence en faveur du brésilien. Doit-on rappeler qui était le patron de Nelson... ?

L'ironie étant que l'autre Grand Prix « pirate » de cette période trouble fut Jarama 1980, avec Alan Jones vainqueur. Et encore aujourd'hui, Alan clame à qui veut l'entendre qu'il compte 13 victoires à son palmarès et non 12. Soit le même nombre que Reutemann, plus discret quant à cette victoire fantôme.

En parlant de palmarès, on tend à oublier que Reutemann prit une place de choix dans certaines statistiques. Lorsqu'il renonça au Grand Prix de Monaco 1981, ce fut la fin d'une une série de quinze courses consécutives dans les points ! C'était le record à cet instant, qu'il conserva jusqu'en 2002 suite à la chevauchée ininterrompue de Michael Schumacher. Quelques courses plus tard, lors du Grand Prix d'Italie déjà abordé, sa troisième place – derrière... Jones – fit de lui le pilote au plus grand nombre de podiums, à savoir quarante-quatre. Il venait de battre Jackie Stewart, ni plus ni moins.

S'il ne monta plus qu'une fois sur un podium après coup (Kyalami 1982) et si son deuxième meilleur ennemi Niki Lauda récupéra cette distinction deux ans après, cette performance témoignait d'une certaine régularité pour un pilote qu'on disait branché sur courant alternatif.

Enfin, lorsqu'il raccrocha son casque début 1982, il s'arrêta à 310 unités. Il était devenu le deuxième plus grand pilote sur ce point derrière Jackie Stewart (encore lui), recordman avec 360. Soit mieux que tous les autres champions du Monde des années 70... et Alan Jones.

C'est entre autres pour tout cela qu'on se souviendra de Carlos « Lole » Reutemann.

© Scuderia Ferrari - Carlos Reutemann