Bien qu'il n'ait remporté "que" deux titres mondiaux, Jim Clark a fait main basse sur les années 60. Ses rivaux n'ont même pas cherché à contester ce fait. Pourtant, entre Graham Hill, Jack Brabham, John Surtees et Denny Hulme pour ne citer que des champions du Monde de cette période, les talents ne manquaient pas. Et de cette décennie, le plus grand gâchis est incontestablement Dan Gurney.

Au mauvais endroit au mauvais moment

Jim Clark en témoigna lui-même : il était le seul pilote qu'il redoutait. Cet Américain, ancien G.I ayant participé à la Guerre de Corée, a été biberonné par les courses européennes, au même titre que Phil Hill, Champion du Monde 1961 et Richie Ginther, qui mena le projet Honda au succès en 1965. Informé d'un test avec une Maserati, Enzo Ferrari envoya un observateur pour assister à l'essai et l'engagea après coup ! Sa première saison fut très convaincante avec deux podiums mais Gurney choisit de quitter la Scuderia pour BRM... où il ne marqua pas le moindre point, la monoplace étant au choix trop lente ou trop fragile.

Il fut ensuite de l'aventure Porsche en 1961-1962 et continua à accumuler les places d'honneur, du moins lorsque la mécanique tenait. Il toucha au but au Grand Prix de France 1962, un an après avoir frôlé la victoire, pour ce qui reste la seule victoire du constructeur allemand en tant que constructeur. Celui-ci jeta l'éponge en fin d'année, estimant les coûts trop élevés pour réussir dans cette entreprise. En attendant, Ferrari avait dominé l'année 1961 et BRM s'imposa en 1962. Nouvelle illustration de la théorie "être au bon endroit au bon moment"...

Dan Gurney

© DevianArt - Dan Gurney / Rouen 1962

American Dream

Une autre équipe bénéficia de son apport pour progresser : Brabham, que Black Jack venait de lancer en Formule 1, constatant la chute de Cooper. C'est à Gurney que Brabham doit ses premiers succès en 1964 en France et lors de la finale au Mexique. Ironiquement, il obtint ces victoires grâce aux abandons de ses adversaires (notamment Clark) mais renonça lorsqu'il menait à la régulière. Ce fut notamment le cas en Belgique où une simple panne d'essence le stoppa dans sa chevauchée. Comme les ravitaillements étaient une denrée rare, Brabham n'avait prévu aucun bidon pour permettre au géant américain (1,86 m) de continuer...

Ce fut trois années de fortunes diverses : deux victoires mais beaucoup d'abandons en 1964 contre aucun succès mais une flopée de podiums en 1965. Puis vint le tournant de sa carrière. Gurney décida d'imiter Brabham et réaliser son rêve : imposer une F1 100% américaine. D'où l'équipe Eagle au moteur Weslake avec la splendide T1G à bec d'aigle et à la livrée bleu nuit. Le pari était beau mais il condamna à jamais Gurney : Brabham négocia parfaitement le virage des moteurs 3 litres avec son Repco homogène et remporta les titres mondiaux deux années de suite. Les observateurs de l'époque sont formels : s'il était resté, Gurney aurait été Champion du Monde à la place de Brabham et Hulme...

© DevianArt - Jim Clark / Dan Gurney - Spa 1964

L'aigle des circuits

Gurney inscrit cependant son nom dans l'Histoire puisque comme Brabham et McLaren, il s'imposa avec sa propre monoplace en 1967 à Spa Francorchamps.. après un abandon de Clark. Aucune importance, ses efforts étaient justement récompensés. Le pilote-journaliste José Rosinski en témoigna après coup, "Gurney est infiniment populaire et son manque de réussite persistant, alors que nul plus que lui ne déploie tant d'efforts pour la course, est véritablement choquant". Il faillit doubler la mise au Nurburgring mais un cardan l'en empêcha alors qu'il menait à la régulière. Ce n'était pas un hasard que l'Américain brille particulièrement sur ces juges de paix...

Hélas, ce fut sa dernière victoire, le moteur Weslake ne tenant que rarement la distance. Ne voulant plus investir en pure perte, Gurney se retira fin 1968 pour se concentrer sur l'USAC, grand père de l'IndyCar actuel. S'il ne remporta pas les 500 Miles d'Indianapolis, il s'imposa pour les 24 Heures du Mans en 1967 avec AJ Foyt peu de temps avant sa victoire en Belgique. Bien malgré lui, il y inaugura la tradition de la douche au champagne sur le podium en arrosant ses mécaniciens.

Malgré l'absence de titre mondial, Dan Gurney a marqué la Formule 1 et le sport automobile en général. C'était un grand pilote dans tous les sens du terme.