La carrière de Felipe Massa ne fut peut-être pas aussi fructueuse que le brésilien aurait voulu, mais elle fut suffisamment longue, d'où un palmarès des plus honorables. Pourtant, le vice-champion du Monde 2008 a bien failli être mis sur la touche après une année seulement au plus haut niveau.

En 2001, la Formule 1 voyait l'irruption de la "classe biberon". Jenson Button avait surpris son monde l'année précédente chez Williams, en dépit de son jeune âge (20 ans) et d'une expérience limitée. Ainsi, ses agents, David et Steve Robertson proposèrent à Peter Sauber un rookie encore plus vert : un finlandais de 21 ans avec 23 courses de monoplaces dans les pattes !
Les managers parvinrent à convaincre Sauber du bienfait de son engagement et ce Scandinave nommé Kimi Räikkönen devint la révélation de l'année. Plus loin dans le peloton, un jeune espagnol (19 ans...) répondant au nom de Fernando Alonso faisait un aussi bon boulot pour Minardi.

"Massa ? Un pilote vite, rusé et fou"

© Sauber

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Leur succès incita ainsi les équipes à continuer sur leur lancée et à enrôler des pilotes à peine sortis de l'adolescence. Sauber avait besoin de remplacer Räikkönen, en partance pour McLaren, et jeta son dévolu sur Felipe Massa. Ce brésilien de 20 ans n'avait pourtant pas fait de vagues et pour cause : il dominait la F3000 italienne, discipline globalement ignorée par les observateurs. Cependant, il semblait détenir une bonne pointe de vitesse et signa de très bons chronos en essais privés au Mugello. Convaincu de détenir la nouvelle perle rare, Sauber l'embaucha aux côtés de Nick Heidfeld. Présent lors d'un test, Jean Alesi évoqua Massa en ces termes : "Il est vraiment impressionnant. Il est vite, rusé et fou !"

Comme son prédécesseur, Massa partageait la même faculté d'adaptation. Il n'avait besoin que de quelques tours pour prendre en main un nouveau circuit et tourner dans des chronos compétitifs. Mais la comparaison s'arrêtait là. Là où Kimi étonnait par un caractère placide et taciturne, absorbant la pression comme une éponge, Massa n'était pas du même métal.
Plus latin et plus fougueux, il laboura le gravier à de nombreuses reprises durant l'hiver, tandis que Räikkönen évitait les pirouettes la majorité du temps. Son patron d'équipe en F3000 évoqua "un pilote plus fragile à l'extérieur". Un signe prémonitoire.

Le calme avant la tempête

© Sauber

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Pourtant, tout commença idéalement. Massa se qualifia devant Heidfeld à Melbourne pour ses débuts, marqua son premier point lors de sa deuxième course et en ajouta deux autres à Barcelone, pour la cinquième manche. Il se permit d'ailleurs quelques belles manœuvres sur Jarno Trulli à Imola ou sur son propre équipier à Spa.
Équipier qu'il devança à la régulière au Nürburgring. Tout semblait aller dans le meilleur des mondes. Sauf que le rythme ne suffisait pas. En vérité, sa saison 2002 devint comparable à celle de Romain Grosjean une décennie plus tard. A savoir un rythme globalement convaincant, mais bien trop d'erreurs.

Il fut d'ailleurs fréquemment sanctionné par les commissaires sportifs, à une époque où les pénalités ne s'étaient pas encore généralisées. Outre deux "Drive Through" en France pour un départ anticipé puis pour avoir coupé la ligne droite de sortie des stands, il fut également sanctionné à Monaco après avoir poussé Enrique Bernoldi dans l'échappatoire. Il devint même le premier pilote à avoir écopé de la pénalité reléguant un pilote de 10 positions sur la grille de départ du Grand Prix suivant.
Le brésilien avait croisé le fer avec Pedro de la Rosa et ceci avait débouché sur un accrochage. L'espagnol s'en plaignit "Il faisait les choses les plus inexplicables que j'ai jamais vues sur un circuit !". Mais il n'était pas le seul à avoir condamné Massa de la sorte.

Ne pas brûler les étapes...

© Sauber

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Ainsi, lors du prochain Grand Prix à Indianapolis, Massa n'était pas présent. Pour contourner la sanction adressée à son pilote, Sauber engagea à sa place Heinz-Harald Frentzen, libéré par une équipe Arrows en état de mort cérébrale. A ce moment, l'équipe avait déjà décidé de remplacer Massa par le vétéran allemand. Le team suisse considérait son pilote comme trop irrégulier et trop immature. Une décision prise dès la mi-saison à Silverstone et pour cause : Massa commit pas moins de quatre tête-à-queues ce jour-là !
De plus, son feedback technique semblait insuffisant et l'équipe déplorait son manque de sérieux. On rapporta qu'il préférait plaisanter avec les secrétaires au lieu d'écouter ses ingénieurs. En résumé : Massa n'était pas encore prêt pour la Formule 1 et sa pointe de vitesse ne changeait rien.

Cette décision de Sauber fut accueillie diversement dans le monde de la Formule 1. Certains estimaient que l'équipe suisse torpillait la carrière d'un jeune prometteur. Après tout, les erreurs faisaient partie du jeu et Massa allait apprendre de celles-ci. Rubens Barrichello déplora le caractère versatile de la presse locale, qui a catalogué Felipe comme un "Super Senna" avant de le descendre une fois mis en difficulté par Sauber.
Cependant, ce même Barrichello relata un incident moins reluisant. "A Imola, Massa avait passé plus de temps dans l'herbe que sur la piste. Il m'a projeté tellement de saletés dans la figure que je ne voyais plus rien. Ma combinaison était pleine de terre, si bien que je l'ai menacé de lui envoyer la note du teinturier la prochaine fois !", non sans humour.

Limites du système ?

© Sauber

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Cette saison inaugurale mi-figue mi-raisin eut un curieux effet boomerang. On se rendit compte que ces jeunes pilotes pouvaient certes aller vite mais tous ne pouvaient pas brûler les étapes comme un Räikkönen. Devant les performances mitigées de Massa, les équipes freinèrent leurs ardeurs et se reportèrent sur des débutants plus expérimentés, voire des vétérans !
Outre Frentzen préféré à Massa chez Sauber, Toyota recruta Olivier Panis et Christano Da Matta, champion ChampCar âgé de... 28 ans ! Il fallut attendre les bons débuts de Nico Rosberg en 2006 et Sebastian Vettel en 2007 pour relancer la mode.

Entre temps, après un transfert avorté chez Jordan, Massa rongea son frein à bonne école : Ferrari. La Scuderia l'avait officieusement placé chez Sauber et comptait déjà le récupérer pour le former si besoin. Il passa donc la saison 2003 à parfaire son background technique et à gagner en expérience. Sauber en prit bonne note et le reprit en 2004. Les erreurs devinrent plus rares et Felipe prouva qu'il avait sa place dans l'élite. En 2006, il devint le second de Michael Schumacher et remporta ses premiers succès. On connaît la suite.