Si vous demandez à un cortège de fans de Formule 1, qu'ils soient de simples (télé)spectateurs ou des observateurs avisés du milieu, quelle est la plus belle lutte de l'histoire du sport, il y a de fortes chances que l'on vous réponde Dijon 1979 avec Gilles Villeneuve contre René Arnoux. Or, si cette bataille est aujourd'hui légendaire, elle n'a pas fait que des heureux sur le moment...

"Ça ne marchera jamais... »

Alors que la caravane de la Formule 1 posait ses valises en Bourgogne, la saison 1979 s'annonçait très ouverte avec un duel Ligier-Ferrari. D'un côté, Jacques Laffite et Patrick Depailler avaient dominé le début de saison avec l'excellente JS11. De l'autre, la Ferrari 312T4 brillait par sa polyvalence et sa fiabilité. Jody Scheckter devançait ainsi Laffite, tandis que Depailler et Villeneuve restaient ex-aequo. Hélas pour les Bleus, Depailler fut grièvement blessé dans un accident de deltaplane et son expertise technique allait grandement leur manquer. De plus son remplaçant Jacky Ickx eut le plus grand mal à s'adapter aux monoplaces à effet de sol et n'allait pas beaucoup aider l'équipe.

En parlant d'effet de sol, les Lotus, si conquérantes l'année passée, n'étaient plus que l'ombre d'elles-mêmes. Colin Chapman ne maîtrisait plus aussi bien la technologie qu'il avait imposée voici deux ans. Si Carlos Reutemann se maintenait parmi les premiers, ce n'était que grâce à sa régularité et son panache. Mario Andretti, champion en titre, avait déjà baissé pavillon. Avec des Tyrrell sur la pente descendante et des Brabham de moins en moins fiables, il fallait plutôt chercher du côté de Williams et de Renault pour trouver une opposition future. L'équipe anglaise commençait petit à petit à exploiter son potentiel et sa FW07 ne demandait qu'à briller, ce qu'elle fit après cette course justement.
Du côté français, c'était plus contrasté car le score restait vierge. Le moteur turbo peinait toujours à finir les courses sans soucis. La "théière jaune" continuait d'attirer les moqueries des adversaires anglais, ce en dépit des efforts de Jean-Pierre Jabouille, désormais complété par René Arnoux. Le premier s'est d'ailleurs placé en pole en Afrique du Sud, aidé il est vrai par la haute altitude. Aussi, Renault disposait d'une nouvelle monoplace (la RS10) et toutes les forces étaient maintenant concentrées sur le programme F1. Le constructeur menait de front Formule 1 et Endurance dans un premier temps, d'où des progrès timides d'un côté. Heureusement, Didier Pironi et Jean-Pierre Jaussaud finirent par triompher aux 24 Heures du Mans 1978 sur l'Alpine A442B.

Image : F1-history.deviantart

La patience est une vertu

Dijon était donc une étape importante puisque Renault jouait à domicile. Le Losange se devait de rassurer à la fois les supporters et les dirigeants, peu enclins de voir la Régie se traîner dans la masse. Les qualifications se chargèrent de les rassurer : non seulement Jabouille signa une nouvelle pole position mais Arnoux se plaça à ses côtés ! Le Français améliora le record du tour de cinq secondes par rapport à Andretti en 1977. Un signe de l'escalade des vitesses provoquée par l'effet de sol, ce qui allait poser problème plus tard. Les Ferrari suivirent en compagnie des Brabham de Niki Lauda et Nelson Piquet, au détriment des Ligier et Lotus, transparentes. Elles le resteront dimanche.
Grâce aux succès de Ligier en début de saison et aux progrès de Renault, on dénombra 120 000 spectateurs tout autour du circuit pour la course. Ils ne furent pas déçus, ce malgré un départ inquiétant, puisque Villeneuve déborda les deux Renault d'entrée de jeu. Arnoux se fit même enfermer et pointa neuvième à la fin du premier tour. Nullement démonté, le Grenoblois remonta un à un ses concurrents et, mine de rien, annonça la couleur pour la fin de course. Jabouille, lui, ne fut pas aussi nerveux, son pilotage étant aux antipodes de celui d'Arnoux. L'un est agressif et flamboyant, l'autre réfléchi et calculateur. C'est pourquoi le "Grand Blond" sembla suivre Villeneuve sans aucun effort, sans brusquer sa monoplace, conscient qu'il avait le potentiel pour dépasser le moment venu. De toute façon, il était de notoriété publique que Villeneuve était tout sauf soigneux avec sa machine !
Au bout d'une quarantaine de tours, Jabouille s'imposa sans grande difficulté et n'allait plus quitter la tête. Villeneuve ne pouvait qu'avouer sa défaite. Le Québécois n'étant de toute façon pas porté sur les coups fumeux pour défendre sa position. Le problème, c'est que sa délicatesse légendaire (comprenez : son manque de délicatesse) fit de lui une proie facile pour Arnoux, jusque là bien installé en troisième position. Ses pneus comme ses freins n'en pouvaient plus. Il fallait bien s'appeler Gilles Villeneuve pour maintenir cette Ferrari sur la piste à un bon rythme et résister à une Renault en pleine forme... ou presque. Arnoux vit une de ses pompes à essence déjauger dans certaines courbes, notamment celle précédant la ligne droite des stands. En gros, les deux se retrouvaient plus ou moins à égalité pour se disputer la deuxième place.

Image : F1-history.deviantart

Un acrobate contre un lance-flamme

Le turbo Renault gardait cependant assez de souffle pour que René se hisse à la hauteur de Gilles en bout de ligne droite. Villeneuve resta à ses côtés quelques secondes le long de la première courbe mais finit par céder. Certains pensaient que le doublé Renault était acquis. C'était oublier la bonne forme du 12 cylindres "boxer" (à plat) de Ferrari. Et surtout oublier la combativité de Gilles Villeneuve, surnommé "l'Acrobate" par Arnoux lui-même et roi au jeu du "à qui freine le plus tard". C'est ainsi qu'il reprit son bien, non sans totalement bloquer sa roue avant-gauche. Ce qui n'allait pas arranger sa situation mais qu'importe ! Sur le moment, sa manœuvre suicidaire fut couronnée de succès. Il ne restait plus qu'un tour...
L'un comme l'autre l'avait compris, il fallait repousser ses limites pour conquérir cette position. Chacun étant décidé à prendre le dessus, l'un pour le doublé Renault, l'autre par principe. Arnoux réédita sa manœuvre précédente au premier virage... sauf que Villeneuve lui tint tête au tournant suivant ! Le Français dut virer au large et cassa une attache moteur sur un vibreur mais resta deuxième... Ceci avant que Villeneuve ne s'infiltre dans un trou de souris et se tamponne à la Renault ! Le virage suivant redonna l'avantage à Arnoux, placé à l'intérieur. Qu'à cela ne tienne, Villeneuve plongea au prochain ! Cette fois, c'était bien fini puisque la RS10 ne réussit pas à aspirer la 312T4, n'étant plus suffisamment alimenté en essence. Pendant ce temps, on oublia presque que Jean-Pierre Jabouille faisait triompher le moteur Renault. La caméra télévisuelle capta de justesse l'arrivée du pilote devant ses mécaniciens...
On s'extasiait de cette victoire historique qui annonçait des jours heureux pour la Régie. La "théière jaune" était devenue le "lance-flamme" selon l'expression de Gilles Villeneuve, admiratif devant cet exploit. A côté, certains craignaient que la violence de la lutte l'opposant à Arnoux ait fâché l'un des deux concernés. On s'attendait même à ce qu'ils continuent le combat hors piste ! Sauf que les deux pilotes étaient de très bons amis et que ce sont leur estime et leur connaissance mutuelles qui leur ont permis de s'agiter ainsi sans dépasser les limites. Pourtant, ce n'était pas l'avis de tous...

Image : F1-history.deviantart

Un mauvais exemple ?

En effet, lors de l'épreuve suivante à Silverstone (qui consacra Williams pour la première fois), Arnoux et Villeneuve furent convoqués à la direction de la course. Ni l'un ni l'autre ne connaissait le motif de cette convocation. En vérité, il s'agissait de quelques membres du GPDA, l'association des pilotes, qui leur reprochaient leur lutte de Dijon ! Niki Lauda fut particulièrement virulent en parlant d'une conduite dangereuse qui a "donné une mauvaise image du sport automobile". Une remarque qui fit bien rire Villeneuve, là où Arnoux souligna, non sans raison, que Lauda pouvait être rassuré. Une telle bataille ne se serait jamais produite avec lui puisqu'il aurait levé le pied bien avant...

Plus tard, Gilles eut ce commentaire on ne peut plus clair : "Nous nous battions pour la seconde place et c'était le dernier tour. Personne d'autre n'était concerné, nous seuls savions où nos voitures en étaient. Si quelqu'un a quelque chose à dire, qu'il vienne me le dire en face". Comble de l'ironie, plus tôt dans l'année, un journaliste interrogea Villeneuve et Bernie Ecclestone sur la qualité des courses en évoquant un ennui de plus en plus présent. Les deux démentirent cette théorie...

Si Arnoux échappa plus ou moins à ce tir aux pigeons, Villeneuve ne fit que confirmer sa réputation de trompe-la-mort, qui attira autant de compliments que de reproches. Son escapade sur trois roues à Zandvoort reste peut-être le meilleur témoignage de cette ambivalence. Les uns saluaient son acharnement, les autres dénonçaient son absence de réflexion. Ses exploits divers et sa droiture exemplaire hors piste finirent par convaincre le plus grand nombre et sa mort en 1982 contribua à laisser une marque indélébile dans le cœur de beaucoup de supporters. Aujourd'hui, Dijon 1979 est cité comme l'exemple à suivre quand il est question d'une bataille entre deux pilotes. Un moment d'histoire que l'on rappelle tous les deux jours à René Arnoux à en croire l'intéressé !

Ce jour-là, "la précision et le grand art étaient coéquipiers l'un de l'autre" dit-il joliment. On ne pourrait dire mieux.