Le fan de Formule 1 aime être surpris. Il aime l'inattendu. C'est aussi pour cette raison qu'il aime la pluie car elle permet justement de chambouler le classement et de voir certains pilotes occuper des positions dont ils n'auraient jamais pu rêver dans des circonstances ordinaires. Le Grand Prix d'Europe 2007 en reste l'un des exemples les plus frappants.

Une saison disputée

En cette saison, deux équipes sortaient du lot : McLaren et Ferrari. D'un côté, le champion en titre Fernando Alonso qui se défendait avec vaillance mais qui commençait à sentir la pression avec son équipier Lewis Hamilton, probablement le meilleur débutant de l'histoire de la Formule 1. De l'autre, Kimi Räikkönen continuait de courir après un titre qui lui échappait sans cesse et Felipe Massa comptait bien prendre son envol après avoir appris sur les genoux de Michael Schumacher.
Derrière, BMW était l'équipe la mieux armée pour profiter de leurs défaillances avec le régulier Nick Heidfeld et l'explosif Robert Kubica, tandis que Renault digérait aussi mal le départ d'Alonso que le passage aux Bridgestone (Michelin s'était retiré l'année précédente), quelque soit le talent de Giancarlo Fisichella et Heikki Kovalainen.

Dans le fond de grille, on retrouvait l'équipe Spyker, qui deviendra par la suite Force India. Après l'intermède Midland, le constructeur néerlandais de voiture de luxe a repris l'ancienne Jordan en association avec le patron de l'entreprise informatique Lost Boys (dont le logo figurait sur les dernières Arrows), le tout sous la houlette du mercenaire Mike Gascogne qui possédait une certaine expertise. Leur compatriote Christijan Albers fut tout naturellement conservé dans l'opération mais entre une baisse de régime face au rookie Adrian Sutil et des sponsors qui finirent par couper le robinet à dollars, son baquet devint un siège éjectable au soir de Silverstone. En attendant de trouver un nouveau cochon payant, Spyker choisit de faire confiance à un pilote connaissant parfaitement le prochain tracé qui était le Nürburgring.

Une famille du milieu

Image : F1-history.deviantart

Image : F1-history.deviantart

Entre en scène Markus Winkelhock. Un nom qui n'est pas inconnu dans le milieu du sport auto puisqu'il renvoie à deux personnalités. En premier lieu Manfred, le père, qui fit surtout sa carrière chez l'équipe allemande ATS dans les années 80. S'il accomplit quelques belles performances, il lui fallut compter sur la disqualification de deux pilotes en 1982 pour conquérir ses deux seuls points au Brésil. L'équipe avait du potentiel entre un moteur BMW turbo et l'ingénieur Gustav Brunner qui se fit remarquer par la suite chez Ferrari et Minardi. Adrian Newey lui attribue même le mérite de la première véritable F1 en fibre de carbone grâce à une meilleure exploitation du matériau que McLaren et John Barnard, qui l'avaient imposé.

Hélas les moyens étaient insuffisants, la fiabilité limitée et le patron Gunther Schmidt était ingérable au point d'écraser un aileron avant afin que ses mécaniciens ne le testent pas... Manfred périt en 1985 durant une course d'Endurance, discipline où il connut plus de succès. Idem pour son frère Joachim, vainqueur des 24 Heures du Mans 1999 avec BMW et grand nom en Tourisme (DTM comme BTCC) mais ayant systématiquement échoué en pré-qualifications avec AGS en 1989.

Markus, lui, n'était pas le plus vaillant du lot bien qu'il restait un honnête pilote. Quatrième en F3 Euro Series en 2003, il finissait derrière Ryan Briscoe et Christian Klien mais devant Timo Glock et Nico Rosberg. Il s'est aussi placé troisième lors du nouveau championnat de Formule Renault 3.5 en 2005, remporté par Robert Kubica. Reste qu'à 27 ans bien sonnés, on n'attendait pas grand chose de lui, d'autant qu'il allait probablement ne faire qu'une seule course. Mais quelle course !

Un début de course apocalyptique

Si les qualifications apportèrent déjà de l'intérêt à la course avec Hamilton ne partant que dixième après un gros crash en Q3, c'est bien la pluie qui apporta son grain de sel. Celle-ci commença à tomber dès la fin du tour de formation, poussant ainsi Spyker à rappeler son nouveau pilote afin qu'il parte des stands avec les pneus intermédiaires. Après tout, il n'avait rien à perdre et les prévisions semblaient indiquer que l'averse serait suffisamment violente pour justifier cette anticipation.
Le premier tour apporta son lot d'émotions avec Heidfeld accrochant son propre équipier (très bonne pub pour BMW à domicile), Hamilton victime d'une crevaison après un départ canon, plusieurs contacts impliquant entre autres Nico Rosberg et Rubens Barrichello et enfin cette fameuse pluie qui fit rater la chicane au poleman Kimi Raïkkönen... ainsi que l'entrée des stands ! Le finlandais était quitte pour un tour en trop, là où la majorité des pilotes s'équipèrent en conséquence.

Sauf qu'à l'issue du deuxième tour apparut une vision surréaliste, confirmée par le classement officiel : Markus Winkelhock menait la course ! La réalisation télé n'avait pas captée son pari réussi, d'où un bel effet de surprise lorsque la monoplace orange déboula toute seule sous une averse de plus en plus grande. C'est d'ailleurs au troisième tour que la situation devint tragi-comique, avec pas moins de six monoplaces prenant la direction de l'échappatoire du premier virage, Hamilton compris.

Une septième s'ajouta au paquet avec Vitantonio Liuzzi qui s'arrêta pile à côté d'une grue, une vision qui ne peut que glacer le sang avec le recul... A noter que les deux pilotes Toro Rosso furent concernés par l'aquaplanning, si bien que le communiqué d'après course de l'équipe se résuma à "Rien à dire aujourd'hui", évitant de signaler l'altercation physique entre Scott Speed et le patron Franz Tost. L'américain fut licencié après coup et remplacé dès le Grand Prix suivant par un certain Sebastian Vettel.

 

Devant cette douche allemande, le Safety Car fut de sortie, Winkelhock ayant eu le bon réflexe de repasser aux stands pour s'équiper de pneus pluie. Il s'agissait de s'assurer de rester en piste, même avec une course neutralisée. Pour ajouter au caractère surréaliste de l'épreuve, Hamilton fut dégagé par une grue, reposé sur la piste, et repartit comme si de rien était !

L'anglais n'avait rien heurté, avait su maintenir son moteur vivant à bas régime et comme il se situait dans une portion dite "dangereuse", il était légal de le dégager, tel Michael Schumacher en 2003 sur le même circuit. Sauf que Schumacher n'était au fond d'une échappatoire et qu'on n'eut guère besoin de le tracter pour l'occasion ! Pour couper court à toute polémique, les autorités supprimèrent cette règle par la suite... ce qui se retourna contre Hamilton lorsqu'il échoua dans l'entrée des stands à Shanghai plus tard dans la saison...

Un rêve inachevé et une pluie taquine

La direction de course finit par brandir le drapeau rouge. Avant que l'on resserre le peloton, Winkelhock avait accumulé plus de 33 secondes d'avance ! Sauf qu'avec une course relancée, il allait avoir plus de mal à tenir son rang. De plus, il préféra garder ses pneus pluie alors que l'averse laissa rapidement place au soleil, lequel sécha la piste tout aussi rapidement. Ainsi, au restart, Winkelhock ne put rien faire face à Felipe Massa et Fernando Alonso et son hydraulique le lâcha quelques boucles plus loin. Fin d'une belle aventure pour l'un des moments les plus incongrus de l'histoire récente de ce sport.

Avec le passage à une piste sèche, la course devint plus traditionnelle, quoique rythmée par la remontée de Lewis Hamilton qui avait concédé un tour de retour et chaussé les pneus secs un poil trop tôt. Il fit le choix inverse lorsque la pluie revint en fin de course puisqu'il s'équipa de gommes pour piste humide trop tard et finit à la porte des points. Et la fin de saison tend à prouver qu'un point ou deux lui auraient été utiles. A côté, Kimi Räikkönen pouvait regretter son abandon (même cause que pour Winkelhock) sur le moment mais le final lui fut plus profitable.

Restent Massa et Alonso qui se disputaient la tête de course à distance, avant que l'averse ne redistribue les cartes. A ce moment, l'espagnol était souverain et n'hésita pas à jouer des coudes avec son futur équipier pour prendre la tête et l'emporter. S'estimant trop serré par le brésilien, Alonso ne manqua pas d'enguirlander Massa pour la cause avant la cérémonie du podium, non sans avoir copieusement ignoré Ron Dennis.
Le feu couvait chez McLaren et allait d'ailleurs éclater à Budapest lorsque Dennis punit Hamilton pour non respect des consignes au cours des qualifications, au grand dam du père de ce dernier et de la FIA, trop contente d'interférer : l'affaire d'espionnage battait son plein.

Avec les BMW retardées, Red Bull tira son épingle du jeu avec la troisième place de Mark Webber et la cinquième de David Coulthard (pourtant parti vingtième), encadrant un Alex Wurz trop content de marquer les derniers points de sa carrière. A noter la dernière place de Jarno Trulli, victime des errements stratégiques de Toyota durant toute l'épreuve : son équipier Ralf Schumacher était reparti de son premier arrêt avec deux pneus intermédiaires et deux pneus rainurés ! Comme quoi, Williams n'a rien inventé.