S'il n'a jamais été le pilote le plus talentueux de son époque, Gerhard Berger ne s'en est jamais caché. Il faut dire que l'Autrichien a couru en même temps que les Piquet, Mansell, Prost, Senna et Schumacher. Il était donc plus difficile de se faire une place au soleil parmi ces cadors, mais cela ne l'a pas empêché d'avoir une longue et fructueuse carrière avec 210 courses au compteur et 10 victoires en Grand Prix.

Au mauvais endroit au mauvais moment

De même, Berger a conduit pour Ferrari et McLaren et s'est permis le luxe de revenir chez la Scuderia. Avant que Schumacher ne le remplace, il était d'ailleurs le pilote ayant disputé le plus de Grands Prix pour la marque au cheval cabré. Hélas pour lui, dans les deux cas, Ferrari n'était pas au mieux de sa forme. De 1987 à 1989, il s'agissait de faire la transition après la disparition du fondateur Enzo Ferrari – Berger restant le dernier pilote qui a été personnellement recruté par le Commendatore – alors que de 1993 à 1995, l'équipe se reconstruisait progressivement sous l'influence de Jean Todt et n'allait en tirer des bénéfices que bien des années après. Il ne s'agissait donc pas de viser le championnat à ces moments précis.

Cependant Berger a eu le mérite durant sa première expérience en rouge de prendre le dessus sur Michele Alboreto qui était passé proche du titre en 1985. Si beaucoup ont suspecté le regretté Italien d'avoir perdu la flamme après cette défaite, il restait une valeur sûre qui permettait de mieux jauger Berger après de studieux débuts chez Arrows puis Benetton. L'Autrichien a d'ailleurs donné à l'équipe multicolore sa première victoire au Mexique en 1986, en profitant de pneus Pirelli taillés pour durer toute la course au contraire des Goodyear des McLaren, Williams et Lotus.

Quatre autres victoires ont suivi durant ces trois ans, les deux premières en fin de saison 1987 où Berger disposait selon lui de la meilleure F1 à ce moment. La Ferrari F187 reste également à ses yeux la meilleure monoplace qu'il ait piloté dans sa carrière. Celle de 1988 était également bonne mais surclassée par les McLaren-Honda. Or, au Grand Prix d'Italie, un moteur cassé pour Alain Prost et un accrochage entre Jean-Louis Schlesser – qui remplaçait Nigel Mansell, atteint par... la varicelle – et Ayrton Senna à deux tours du but ont mené à un doublé Ferrari à domicile ! Le hasard faisait bien les choses puisque ce doublé est intervenu moins d'un mois après le décès d'Enzo Ferrari...

En 1989, Ferrari essuyait les plâtres de la boîte de vitesses semi-automatique, une innovation qui allait se généraliser mais qui était encore bien fragile à cet instant. Néanmoins, en performance pure, la monoplace se rapprochait petit à petit des McLaren, si bien que Berger remporta le Grand Prix du Portugal à la régulière. Une performance d'autant plus inattendue que l'Autrichien était bloqué quelques mois plus tôt dans une Ferrari transformée en brasier géant suite à un crash dans le virage de Tamburello à Imola... Il s'en est heureusement tiré qu'avec une côte et une clavicule fracturées ainsi que des brûlures aux mains dont il s'est progressivement remis. Le départ de Prost de McLaren ouvrait alors la porte à l'Autrichien pour McLaren.

Le plaisir avant tout

© Autocar

Or, si ses trois années aux côtés d'Ayrton Senna lui ont appris à devenir un meilleur pilote autant qu'elles lui ont permis de décrisper le Brésilien, elles ont également illustré le niveau réel de Berger. Comme les Barrichello, Fisichella et autres Massa après lui, il pouvait gagner des courses mais ne boxait pas dans la catégorie supérieure. D'où trois saisons difficiles avec seulement trois victoires, et encore, les deux seules de son fait sont intervenues en 1992 : celle de Suzuka 1991 était un cadeau de son équipier pour services rendus durant ces deux ans où l'Autrichien n'a justement pas remporté la moindre course...

De retour chez Ferrari, il s'agissait surtout de faire parler son expérience et ses enseignements acquis chez McLaren. C'est sans doute en se basant sur cela que l'équipe lui a accordé le statut de premier pilote, au grand dam de Jean Alesi qui n'avait pas ménagé sa peine en 1991 et 1992 sur des monoplaces au mieux pas assez rapides, au pire larguées, notamment au niveau du moteur V12 pourtant cher à la marque. Pourtant, Berger n'a jamais cherché à se servir de ce statut en proposant par exemple à Alesi de se partager la voiture de réserve. Une attitude qui illustrait là un trait de caractère qui a autant servi son image qu'il a probablement desservi son palmarès :

"De toute ma carrière en F1, je n'ai jamais su être suffisamment égoïste" déclarait-il en 2000 à F1 Racing. "Si mon coéquipier n'avait pas les mêmes conditions que moi, je me sentais mal à l'aise. Si tu veux aller très loin en F1, normalement tu te fous un peu de la façon d'y arriver. Avant même de monter dans la voiture tu fais tout pour t'assurer que tu as l'avantage sur ton coéquipier. Mais je suis plutôt joueur et la notion de plaisir est primordiale pour moi".

Si 1993 a été une saison pénible marquée d'un seul podium, 1994 a mis fin à la disette de trois ans et demi de Ferrari avec la victoire de Berger en Allemagne. Le carambolage monstre du premier virage et l'abandon de Schumacher ont aidé mais les Ferrari avaient de toute façon monopolisé la première ligne, ce qui était un signe fort. Hélas, c'était au tour de Berger de patienter aussi longtemps que son équipe pour se retrouver sur la première marche : c'est Alesi qui allait connaître ce bonheur en 1995, avant de revenir chez Benetton.

Sortie avec les honneurs

Image : F1-history.deviantart

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Pourtant l'équipe sortait de trois titres mondiaux en deux ans, ce qui la rendait éligible pour de nombreuses victoires au pire. Hélas pour Berger et Alesi – qui se consoleront en poursuivant les facéties que Berger avait imposées partout où il passait – non seulement le succès de l'équipe était en grande partie dû à un Schumacher qui avait tiré le maximum d'une monoplace vicieuse en 1995, mais en plus le staff regrettait clairement l'Allemand. Ce qu'ils ont fait savoir à chaque débriefing où ils ne se sont pas privés de rappeler que "Michael faisait comme ça !". Dans ce contexte, malgré un moteur Renault au top, les pilotes ne pouvaient guère se faire d'illusion, si bien que 1996 a été une saison blanche pour Benetton : pas la moindre victoire, une première depuis 1988.

Si 1997 n'a pas été beaucoup mieux question performances, Berger n'a trouvé de consolation ni dans l'équipe, ni dans sa vie personnelle. Outre la mort de son père, l'Autrichien a vu une opération aux sinus mal tourner, le contraignant à une seconde intervention et à une absence pour trois courses, où son jeune compatriote Alex Wurz a brillé. Beaucoup pensaient alors que le vétéran autrichien – 200 Grands Prix depuis Imola – avait fait son temps. Sa réponse a été l'une des plus belles qui soit : pole position, meilleur tour en course et victoire au Grand Prix d'Allemagne. Une course parfaite et un grand moment d'émotion pour la Formule 1 qui saluait là la dernière victoire de Berger. Il s'agissait d'ailleurs de la dernière victoire de Benetton également, 11 ans après la première et grâce au même pilote. La boucle était bouclée.

Après avoir annoncé dans un premier temps son départ de l'équipe, Berger a finalement décidé de se retirer du pilotage en fin de saison, mais pas du monde de la Formule 1 pour autant. On l'a retrouvé par la suite en tant directeur de la compétition chez BMW qui avait annoncé son retour en F1 avec Williams pour 2000. Il est resté à ce poste jusque 2003 avant de devenir copropriétaire de 2006 à 2008 de l'ex-équipe Minardi rebaptisée Toro Rosso, puisqu'il s'agissait de la seconde équipe de Red Bull. Si Emerson Fittipaldi, John Surtees ou Alain Prost se sont cassés les dents sur ce défi, Gerhard Berger a connu les joies de la plus haute marche du podium en tant que patron d'équipe à Monza en 2008, lors de la première victoire d'un certain Sebastian Vettel, alors à l'aube de la carrière que l'on sait.

Depuis, Berger a présidé la Commission Monoplaces de la FIA, un poste crée récemment par le Président de la Fédération qui n'est nul autre que son ex-patron Jean Todt. Il a ainsi participé au redémarrage d'un Championnat d'Europe de Formule 3 afin de remettre un peu d'ordre dans les formules de promotion. Pour un homme que le dessinateur d'Auto Hebdo Jean Louis Fiszman a gentillement dépeint comme paresseux avec le fameux oreiller derrière le casque, Berger est encore bien actif pour son sport, et a encore de beaux jours devant lui.