Dans l'idéal, les championnats du monde devraient toujours se conclure au dernier chapitre du livre de la saison, à plus forte raison aujourd'hui avec ces calendriers remplis jusqu'à l'excès. Or la glorieuse incertitude du sport fit qu'à plus d'une reprise, la manche finale ne servait que de baisser de rideau, laissant tous les pilotes livrés à eux-mêmes dans une course dépourvue d'enjeux majeurs.

Pour autant, ceux-ci ont déjà su offrir au public une dernière course leur permettant de finir l'année sur une bonne note, malgré l'attribution prématurée des deux couronnes mondiales.

Rien ne sert de gagner

Dans le cas d'années dominées par un pilote et/ou une équipe, c'était l'occasion de briser leur hégémonie et profiter d'un éventuel relâchement de leur part. Ainsi en 1954 et 1955, les Mercedes annihilaient déjà toute concurrence et sur douze participations, ils n'ont échoué qu'à trois reprises.
La première fois à cause de leur carrosserie enveloppante inadaptée à Silverstone et la dernière à Monaco l'année suivante, victime de leur mécanique, permettant d'ailleurs à la France de planter son drapeau pour la première fois sur la plus haute marche du podium grâce à Maurice Trintignant. Entre temps, il y eut le Grand Prix d'Espagne 1954 qui vit les débuts de la Lancia après moult reports.
Alberto Ascari décrocha d'ailleurs la pole position mais sa D50 ne tint pas la distance, alors que les Mercedes furent retardées. Tout bénéfice pour les Ferrari avec une féroce bataille entre Trintignant, l'américain Harry Schell et le futur champion Mike Hawthorn, qui finit par s'imposer après le renoncement de ses deux collègues.

D'autres équipes et pilotes ne manquèrent pas l'occasion de se faire remarquer. C'est lors d'une dernière course sans enjeux que Lotus et Honda remportèrent leur première course. La marque mythique de Colin Chapman pouvait remercier le gallois Innes Ireland après sa victoire de Watkins Glen 1961 tandis que le constructeur japonais sera éternellement reconnaissant envers Richie Ginther, dominateur au Mexique en 1965.
Ces succès restèrent hélas les seuls pour ces deux pilotes pourtant méritants, au même titre que le regretté François Cevert. Coéquipier exemplaire de Jackie Stewart, le français confirma tout le bien que l'on pensait de lui en triomphant aux Etats-Unis en 1971. Sur le même tracé qui lui coûta la vie deux ans plus tard..

Grand Prix des États-Unis 1971 - François Cevert

Déserteur de podium

Pour rester avec un diamant brut trop tôt parti, Gilles Villeneuve ravit son public en 1978 pour la première édition du Grand Prix du Canada sur le circuit de l'île Notre-Dame qui allait porter son nom après sa disparition. La perte du titre mondial l'année suivante ne le bouscula pas pour autant puisqu'il se permit de signer un tour chrono dix secondes plus rapide que ses adversaires sous l'averse de Watkins Glen en essais ! Jacques Laffite s'hasarda à penser que le Petit Prince ne venait pas de la même planète que les autres...

Celui qui avait conseillé le Canadien à McLaren, James Hunt, bloqua lui définitivement son compteur de victoires sur le Mont-Fuji en 1977, alors qu'un accrochage entre Villeneuve et Ronnie Peterson provoqua la mort de deux spectateurs... Hunt resta fidèle à lui-même, c'est à dire imprévisible : il n'assista pas au podium car il avait un avion à prendre !
Carlos Reutemann brilla aussi par son absence mais c'était en signe de deuil après l'accident de son équipier. Les Japonais n'eurent donc droit qu'au troisième de la course, Patrick Depailler...

Trois ans plus tard, si son Alfa Romeo ne put boucler tous les tours nécessaires pour gagner, Bruno Giacomelli signa une belle pole position et tourna autour de ses adversaires pendant une demi-course en 1980, pour la dernière excursion de la Formule 1 à Watkins Glen. Bel hommage à justement Patrick Depailler, disparu plus tôt à Hockenheim et dont l'expertise technique avait grandement contribué aux progrès du constructeur au trèfle.

Grand Prix du Canada 1978 - Gilles Villeneuve

Des Grands Prix pour rien ?

A partir de 1985, Adélaïde s'adjugea la dernière place au calendrier, pour le plus grand plaisir des observateurs. Pourtant, sur onze éditions, seules deux comptèrent pour les titres mondiaux ! C'est dire que l'épreuve australienne marqua les esprits en dépit de l'absence de suspens. Spécialiste des tracés urbains impitoyables pour la mécanique, Keke Rosberg remporta sa dernière course pour la première en ces lieux après une intense bataille avec Ayrton Senna et le futur retraité Niki Lauda.
L'autrichien se retira avec les honneurs puisque seule la rupture d'un disque de freins (très sollicités ici) l'empêcha de finir en beauté. Le finlandais devança les Ligier de Jacques Laffite et du rookie Philippe Streiff, lequel fut proche d'éliminer son aîné sur la fin ! Seules huit monoplaces sur vingt-six purent distinguer Glen Dix, personnalité du sport automobile australien, qui secouait le drapeau à damier à sa manière.

Alors que AGS récupéra in-extremis un point en 1987 après une nouvelle hécatombe, la pluie secoua tout le monde lors de deux éditions mémorables. Si les autorités sportives prirent la bonne décision d'interrompre le tout après une quinzaine de tours en 1991 pour le Grand Prix le plus court de l'Histoire à ce jour, c'est parce qu'elles ne comptaient pas répéter l'erreur commise deux ans plus tôt !

Entre les multiples accidents et accrochages généralement provoqués par une adhérence et une visibilité proches de zéro (Senna s'en rendit compte en harponnant la Brabham de Martin Brundle en pleine ligne droite), la course se prolongea jusqu'aux deux heures réglementaires et manqua de peu de virer au drame. Trop conscient des risques encourus et déjà assuré de son titre, Alain Prost préféra mettre pied à terre dès la fin du premier tour.
Ses collègues se rendirent compte après coup que le Professeur avait, comme souvent, vu juste. Au moins, Thierry Boutsen s'imposa une deuxième fois en carrière alors que Satoru Nakajima, pourtant souvent peu inspiré, s'empara du meilleur tour en course.

Grand Prix d'Australie 1989 - Thierry Boutsen

Se souvenir des dernières

C'est également à Adélaïde que Prost se retira pour de bon fin 1993, une course qui vit aussi la fin de carrière de Riccardo Patrese et la dernière victoire d'Ayrton Senna. Deux ans plus tard, le circuit tirait sa révérence, non sans une ultime course à éliminations. Jamais meilleur que quand la pression est retombée, Damon Hill s'imposa sans problème, aidé il est vrai par un David Coulthard s'accidentant dans l'entrée des stands !
Michael Schumacher et Jean Alesi célébrèrent leur échange de volant pour 1996 par un accrochage, Heinz-Harald Frentzen signifia par le majeur tout le bien qu'il pensait de Mark Blundell, Olivier Panis finit deuxième avec un moteur agonisant et Gianni Morbidelli troisième sur un Hart au souffle court, tandis que Pedro Lamy marqua le dernier point de Minardi avant 1999. Que d'événements !

D'autres pilotes reconnus pendirent leur casque de pilote de F1 au clou dans une dernière course à intérêt limité : Mika Hakkinen et Jean Alesi en 2001, Eddie Irvine et Mika Salo en 2002, Giancarlo Fisichella en 2009, Rubens Barrichello et Jarno Trulli en 2011 ou Mark Webber en 2013. Si ces Grands Prix furent pauvres en événements marquants, l'édition 2002 permit à Takuma Sato de briller devant les siens à Suzuka et Barrichello signa son seul podium à domicile en 2004. Une joie que l'on ne risque pas de retrouver à Abu Dhabi !

Grand Prix d'Australie 1995 - Olivier Panis