La Formule 1 est ainsi faite : aucune lutte pour un championnat du Monde ne ressemble à une autre. Certaines sont ainsi plus mémorables que d'autres et les passionnés pourront passer des heures à déblatérer sur l'issue des championnats 1976, 1986, 2008 ou 2012. Pourtant, d'autres Grands Prix décisifs ne manquent pas d'intérêt. Petite piqûre de rappel.

Jamais deux sans trois

Un exemple parmi tant d'autres : 1950. La première année de l'histoire de la Formule 1 fut dominée par Alfa Romeo et ses "3F" : Farina, Fangio et Fagioli. Pourtant, le titre était loin d'être joué. D'un côté, les deux premiers se partageaient les victoires, de l'autre, le troisième collectait les places d'honneur. Au moment d'affronter Monza et son anneau de vitesse, l'Argentin était favori avec 27 points contre 24 pour Fagioli et 22 pour Farina. En effet, statistique fréquemment oubliée, le premier champion du Monde de Formule 1 était le moins bien placé des trois avant la dernière épreuve !

Mais en vérité, Fagioli était exclu de la lutte à cause de la règle des meilleurs résultats : seuls quatre sur six (Indianapolis exclus) étaient retenus ici. Or, avec quatre deuxième places, un podium allait lui être retiré quoiqu'il arrive. Il ne pouvait donc pas battre Fangio, bien qu'avec sa troisième place, il avait au final marqué plus de points que son équipier (28 contre 27) ! Le Maestro vit en effet son compteur se bloquer après un double abandon. Son Alfa tomba en panne de boîte de vitesses, ce qui poussa Fangio à relayer son équipier Piero Taruffi puisque le règlement l'autorisait en cas d'abandon. Sauf que cette Alfetta abandonna à son tour ! Victoire par KO pour Farina, premier champion un poil chanceux mais méritant.

Un titre dans la douleur

Image : F1-history.deviantart

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En 1956, la tâche aurait dû être plus facile pour Fangio, alors triple champion à cet instant. Totalisant 30 points sur Ferrari contre 22 pour son équipier Peter Collins et Jean Behra (Maserati), il fallait un gros concours de circonstances pour inverser la tendance. Ce qui a bien failli se produire puisque Fangio tomba en panne. De plus, son équipier Luigi Musso, non concerné par la couronne mondiale, refusa de lui céder son baquet en dépit de la consigne de son team. Le jeune Italien préféra jouer la victoire face à Stirling Moss pour l'emporter devant les siens. Mal lui en prit puisqu'il usa sa monoplace jusqu'à l'abandon. Enzo Ferrari n'apprécia guère...

Moss l'emporta donc devant... Fangio. En effet, Collins, pourtant prétendant au titre, mit spontanément pied à terre pour que l'Argentin conquiert son quatrième titre. Peter se justifia en disant qu'il avait l'avenir devant lui. C'était juste au vu de son jeune âge pour l'époque (24 ans) mais il fut contredit en trouvant la mort deux ans après au Nurburgring. Fangio, lui, plia bagage pour revenir chez Maserati, ce qui ne surprit personne. Le Maestro et le Commendatore ne se sont jamais entendus, ou compris, ce qui poussa Fangio à garder ses distances. Ce désamour explique partiellement pourquoi ce quatrième titre fut le plus difficile à obtenir pour l'Argentin. S'il domina son sujet à Spa et au Nurburgring, trois de ses résultats furent acquis après avoir pris le relais d'un équipier. Cette règle fut ainsi abandonnée en fin d'année suivante.

A qui perd gagne !

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Le climax de 1958 est lui plus intéressant pour le contexte que pour la course en elle-même. Le Grand Prix du Maroc (le seul inscrit au championnat) vit la victoire de Stirling Moss devant Mike Hawthorn. Une deuxième place acquise grâce à Phil Hill, qui avait laissé passer son chef de file. Hawthorn remporta ainsi le titre... pour un point. Immérité ? Pas nécessairement. Le pilote Ferrari avait joué la régularité (sept podiums en dix épreuves) là où Moss avait davantage gagné mais aussi davantage perdu (quatre abandons). C'était le jeu.

Mais surtout, Moss avait perdu le titre de son propre fait au Portugal, deux courses plus tôt. Déjà, il ne marqua pas le point du meilleur tour en course, puisque le barème accordait ce privilège. En effet, le meilleur temps fut réalisé par Hawthorn, et le stand Vanwall fit en sorte de prévenir son pilote avec l'inscription "Hawthorn REC" (record). Sauf que Moss lut "Hawthorn REG", comprenant que Mike roulait « régulièrement » et ne lui avait pas subtilisé le point ! Pire encore, Hawthorn fit un tête-à-queue, cala et relança son moteur grâce à la piste en descente. Une manœuvre effectuée en marche arrière, donc susceptible de disqualification. Moss prit la défense de son rival, avouant qu'il avait donné lui-même ce conseil à Hawthorn et qu'il était dans l'échappatoire, ce qui rendait le créneau réglementaire. Et Hawthorn champion par la même occasion puisqu'il avait fini deuxième derrière... Moss.

Battu par le règlement

Image : F1-history.deviantart

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Le barème fut tout aussi taquin en 1964 avec une bataille opposant John Surtees (Ferrari), Graham Hill (BRM) et Jim Clark (Lotus). Pour le coup, toutes les circonstances vinrent en aide au premier nommé ! Dans un premier temps, les circonstances souriaient à Graham Hill, troisième derrière Clark et Dan Gurney (Brabham), ce qui suffisait pour le titre. Du moins, jusqu'à ce que Lorenzo Bandini, l'équipier de Surtees, ne le percute dans une épingle. Réparations obligatoires et titre mondial mis entre parenthèses pour le père de Damon. Certains observateurs se demandent encore si cet accrochage n'était qu'un hasard bienheureux pour Ferrari ou une stratégie malavisée...

Clark dominait lui l'essentiel de l'épreuve et que Surtees soit troisième ou quatrième ne changeait rien à son sort. Ce qui pouvait l'aider, c'était une panne de la Lotus, que l'on sait fragile. Une panne qui se manifesta sous la forme d'une traînée d'huile. Clark changea de trajectoire pour confirmer l'hypothèse. Avec deux traces d'huile au tour suivant, il n'y avait plus de doute possible et Clark stoppa à deux tours du but. Ferrari ordonna en catastrophe à Bandini de laisser passer Surtees, qui finit deuxième de justesse. Ainsi, il remporta le titre... grâce à la règle des meilleurs résultats ! En 1964, six résultats sur dix étaient retenus et Graham Hill perdit deux points dans ce décompte, le faisant basculer derrière Surtees. Imaginez une telle situation aujourd'hui...

Jusqu'à la dernière goutte

Image : F1-history.deviantart

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Entre temps, le championnat 1959 avait également joué avec les nerfs de trois hommes, en l'occurrence Jack Brabham (Cooper), Tony Brooks (Ferrari) et Stirling Moss (Cooper). Comme en 1956, le favori devint champion, non sans une grosse frayeur ! Moss abandonna rapidement et Brooks fut retardé par un accrochage. Tout devait aller pour Brabham alors ? C'était sans compter sur une panne d'essence dans le dernier tour. "Black Jack" poussa alors sa voiture jusqu'à la ligne et s'effondra après coup. Ce qu'il ignorait, c'est qu'avec Brooks seulement troisième, même un abandon ne l'aurait pas privé de son titre ! Devant, Bruce McLaren remportait sa première victoire et devenait le plus jeune vainqueur de l'Histoire pour 44 ans.

Deux ans après, Ferrari dominait son sujet avec la superbe 156 à nez de requin. Le fougueux Wolfgang Von Trips et le pondéré Phil Hill étaient au coude à coude mais la fatalité décida de l'issue du championnat en avance. Von Trips s'accrocha avec un jeune inconnu nommé Jim Clark et sa monoplace prit la direction de la foule. Une dizaine de spectateurs perdit la vie en même temps que le pilote allemand. Hill remporta la course devant les tifosi mais il n'était nullement question de fête. De nouveau deux ans après, ce même Clark avait remporté son premier titre et fut accueilli par... un juge qui demandait son témoignage sur l'accident en question...

L'Ours, le champion anonyme

Image : F1-history.deviantart

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Cela étant, la palme du titre mondial tombé dans l'oubli devrait revenir à 1967. Lotus rôdait encore son mythique Ford Cosworth, si bien que Jack Brabham dut défendre sa couronne face à son équipier Denny Hulme. Celui-ci était mieux placé et conserva cet avantage jusqu'au bout à Mexico avec une troisième place, derrière Brabham. Et ainsi fut couronné le champion du Monde le plus discret qui soit. Antihéros par excellence, surnommé "l'Ours", le Néo-Zélandais était un pilote des plus solides qui allait contribuer à l'ascension de McLaren. Cela étant, s'il méritait son titre mondial, que son nom soit absent du tableau des champions n'aurait pas été honteux.