Réussir à briller dès son premier Grand Prix sera toujours bien vu. Cela étant, lorsque cela se produit en début de saison, il y a un minimum d'attentes sachant que le rookie est généralement préparé à l'avance. S'il produit cette performance lors de débuts impromptus en cours d'année, ce sera d'autant plus remarqué tant il est facile pour le pilote de se prendre les pieds dans le tapis dans ces conditions. Or Jean Alesi a répondu présent d'emblée.

D'un coup de tabac...

En des temps où la Formule 1 commençait à réguler son plateau avec les mêmes pilotes d'un bout à l'autre de la saison et avec deux monoplaces par équipe, 1989 fait office d'incongruité tant les garages étaient engorgés : 20 équipes et 39 pilotes ! Une époque où il fallut recourir à des pré-qualifications pour se limiter à 34 participants tout le weekend et garder une grille à 26 voitures, si bien que certaines équipes furent bien peu présentes le dimanche.

Ainsi, si de nombreux pilotes eurent la joie de pouvoir piloter au plus haut niveau, ils ne disposaient pas du matériel adéquat pour prouver leur valeur, ce pourquoi des talents tels que Yannick Dalmas, Bernd Schneider ou Gabriele Tarquini firent de la figuration en F1 alors que leur palmarès en Endurance et en Tourisme parle pour eux. Dalmas fut d'ailleurs évincé faute de bonnes performances peu avant le Grand Prix de France par l'équipe Larrousse pour être remplacé par le rookie Eric Bernard.

Ce Grand Prix vit d'ailleurs l'irruption de quatre débutants à la fois, mais pas tous pour les mêmes raisons. Outre Bernard, Emanuele Pirro faisait office de substitut à Johnny Herbert chez Benetton et Martin Donnelly prenait le baquet de Derek Warwick pour Arrows. L'un souffrait encore des séquelles de son horrible accident de F3000 il y a un an de cela tandis que l'autre Britannique s'était cassé le pied en karting. Enfin chez Tyrrell, Michele Alboreto fit ses valises. Pourquoi ? La version officielle évoquait un différend contractuel, entre un pilote sponsorisé par Marlboro et une équipe qui allait revêtir les couleurs de Camel à partir de cette course mais cela semblait surtout servir d'excuse. Le vice-champion 1985 quitta alors l'équipe de ses débuts. Qui pour le remplacer ?

Il fallait voir du côté de l'ancêtre de la FIA F2, la F3000, d'où étaient justement issus les trois débutants du jour. L'une des équipes de pointe était dirigée par un certain Irlandais nommé Eddie Jordan, lequel pouvait compter sur Donnelly et le leader du championnat, Jean Alesi. Étant également sponsorisé par Camel, Jordan eut ainsi vent de l'embrouille régnant chez Tyrrell et leur souffla le nom d'Alesi, qu'il connaissait bien pour l'avoir hébergé quelques mois afin qu'il améliore son anglais. Il n'y avait pas d'épreuve de F3000 en parallèle, le rendant ainsi disponible. Encore dubitatif sur le vrai niveau d'un pilote qu'il ne connaissait pas, Ken Tyrrell ne le signa que pour le Paul Ricard, en attendant mieux.

...à un coup de poker !

Problème, Tyrrell n'avait même pas le temps de lui organiser un essai. Autrement dit, il toucha pour la première fois une Formule 1 au début de la première séance d'essais ! Pour ces raisons, en dépit des bonnes performances du Français en catégorie inférieure, Tyrrell pensait qu'il ne parviendrait pas à se qualifier.

Du moins, cela ne l'aurait pas surpris. Réponse de Jean ? Le septième meilleur temps des essais une seconde devant son équipier Jonathan Palmer ! Hélas, il ne confirma pas en qualifications, étant tombé sur du trafic lors de son meilleur tour. Pour perdre le moins de temps possible, il essaya de s'introduire entre deux monoplaces et frôla la Ferrari de Gerhard Berger. L'Autrichien, furieux, engueula vertement Ken Tyrrell pour la circonstance, ne pouvant prédire que le chien fou qui l'avait irrité deviendrait un de ses meilleurs amis des années après. En attendant, Alesi n'allait partir que seizième, juste derrière son ami Éric Bernard.

Grand Prix de France 1989

Il lui fallait donc absolument réussir son départ. Ceci allait devenir une de ses caractéristiques puisqu'il gagna cinq places d'entrée de jeu... au deuxième envol. Le premier fut rapidement avorté lorsque Mauricio Gugelmin se servit de la Ferrari de Nigel Mansell comme rampe de lancement et partit dans un spectaculaire tonneau, provoquant une collision en chaîne derrière lui. Heureusement, tout le monde s'en sortit indemne pour repartir au deuxième départ, Gugelmin signa même le meilleur tour en course !

Une fois réellement lancé, Alesi n'allait cesser de gagner des places, entre changements de pneus anticipés et abandons des pilotes devant lui. Son équipier Palmer dut même s'arrêter trois fois pour remplacer ses gommes, là où Alesi tint une quarantaine de tours. C'est ainsi qu'il pointa carrément au deuxième rang derrière Alain Prost ! Son changement de pneus ne lui coûta pas beaucoup de places puisqu'il finit quatrième. Et dire que Tyrrell avait des doutes sur sa présence en course... Prost, vainqueur de l'épreuve, fit élégamment remarquer qu'il «n'avait pas fait aussi bien » : le Prof' avait décroché la sixième place pour ses débuts.

A partir de là, Tyrrell avait compris qu'il détenait un nouveau talent à polir et la France pouvait compter sur un nouveau représentant bourré de talent. Eddie Jordan en tira d'ailleurs un certain parti en tant que mentor d'Alesi puisque c'est à lui que Tyrrell s'adressa pour engager le natif d'Avignon. Enfin traité d'égal à égal par les pontes du milieu, EJ avoua bien plus tard que cette course fit office d'électrochoc et lui donna la confiance nécessaire pour tenter le grand saut en F1, ce qu'il fit deux ans après.

Il se permit ainsi de tenir tête à « Oncle Ken » car celui-ci voulait embaucher Alesi quitte à sacrifier sa saison de F3000, alors qu'il pouvait remporter le titre. Finalement, Jean mena les deux programmes de front mais privilégia la F3000 lorsqu'une course tombait le même weekend qu'une épreuve de F1. Il remporta le titre comme prévu (à égalité de points avec Erik Comas) et fit sa première saison complète l'année suivante. Non sans croiser le fer avec Ayrton Senna à Phoenix dans une lutte devenue légendaire.

Encore aujourd'hui, Alesi considère le Paul Ricard 1989 comme sa meilleure course car à l'entendre, « s'il n'y avait pas eu cette course, il n'y aurait probablement pas eu toutes les autres ». 200 autres, mais une seule victoire. La Formule 1 et sa logique...