L'année 1976 reste l'une des plus intéressantes de l'histoire de la Formule 1, au point que Hollywood se soit penché sur le sujet avec le film Rush. Et son final se déroulant au Japon, sur le circuit du Mont Fuji, fut à l’image de la saison : captivante, polémique, et inattendue, à tout point de vue.

Les aléas du direct...

Après le Grand Prix des États-Unis, Niki Lauda possédait trois points d’avance sur James Hunt. Au vu des dernières courses où Lauda assurait encore plus une place d’honneur que par le passé suite à son accident du Nurburgring, Hunt avait une chance concrète de battre son ami sur le fil. S’il gagnait, il devait s’assurer que Lauda ne fasse pas mieux que troisième. En cas d’abandon de ce dernier, Hunt devait au moins monter sur le podium. Ce qui était dans ses cordes. Il prit d’ailleurs un léger avantage psychologique en se qualifiant en deuxième position, juste devant Lauda. Mais sur piste sèche...

En effet, le lendemain, le circuit fut noyé par une averse si intense qu’elle menaça le bon déroulement de la course. Les pilotes voulaient retarder le départ, mais si tel était le cas, la fin de la course se serait déroulée dans l’obscurité à cause du coucher du soleil précoce au Japon. De plus, Bernie Ecclestone, alors patron de Brabham, commençait déjà à négocier avec les organisateurs et les chaînes de télévision, signe annonciateur de ce qu’allait être son avenir. Or Ecclestone s’était assuré de la diffusion de l’épreuve. Vu le suspens pour l’attribution du titre, il ne voulait pas que cela tombe à l’eau, sans mauvais jeu de mots...

Le titre ou la vie...

© F1-history.deviantart

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Finalement, au bruit des moteurs lancés par McLaren, les autres équipes firent de même et les organisateurs finirent par lancer la course. Évidemment, Niki Lauda ne l’entendit pas de cette oreille. James Hunt non plus d’ailleurs. L’Anglais était déjà d’un naturel nerveux avant la course, mais la tension provoquée par l’enjeu et les conditions ne fit qu’accentuer cela. Son patron Teddy Mayer ne l’a pas oublié lorsqu’il revint sur cette course pour F1 Racing en 2006.

"James n’était pas rassuré. Il était très grognon et inquiet à cause de la pluie. Il m’a dit « Je n’y vais pas. Je ne cours pas je te dis ». Je n’ai rien répondu, mais je savais très bien qu’une fois dans la voiture, il serait impossible de l’arrêter ! Avant la course, James était si nerveux qu’il en était malade. C’était vraiment un drôle d’animal".

Son équipier Jochen Mass put le constater lorsque Hunt joua les étourdis à sa manière.

"James était bien plus tendu que d’habitude. Il était comme absent. Il est allé satisfaire un besoin naturel contre une barrière mais n’avait pas du tout vu la foule de spectateurs de l’autre côté ! Toutes les Japonaises étaient très gênées et s’en allaient. Je n’avais jamais vu James comme ça. Ce jour-là, son esprit était ailleurs".

Mais la prédiction de Teddy Mayer s’avéra juste : une fois dans la voiture, Hunt était d’attaque. Lauda lui, ne voulait pas risquer sa vie à nouveau. Pour lui, le titre était de toute manière perdu au Nurburgring et il savait depuis son accident que la vie valait plus que cette couronne. A la fin du deuxième tour, il mit pied à terre, laissant la voie libre à Hunt.

"Je roulais lentement au début, en prenant mes distances avec les autres voitures pour éviter tout risque de collision" se souvient l’Autrichien. "Je me rends compte que cette course est idiote car on n’y voit strictement rien. Dans ces conditions, on est aussi vulnérable qu’un bateau en papier. Je décide alors de rentrer aux stands, conscient que ce serait de la folie de poursuivre"

Sauvé des eaux ?

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Hunt prit un meilleur départ que Mario Andretti, qui partait en pole, et mena les 61 premiers tours. Un titre offert sur un boulevard ? Que nenni ! Déjà, il dut faire face à la fougue de Vittorio Brambilla, le vainqueur maladroit de l'Autriche 1975. L'Italien passa Hunt mais c'était pour virer au large dans la boue en sortie de virage ! Puis, lorsque son équipier Mass renonça, ce sont les prometteurs Tom Pryce (Shadow) et Patrick Depailler (Tyrrell) qui remontèrent sur sa McLaren. Heureusement pour lui, l'Anglais abandonna à son tour et le Français fut victime d'une crevaison alors qu'il venait de prendre la tête.

Le problème, c'est que la piste séchait et l’Anglais n'avait pas pas soin de sauvegarder ses pneumatiques dans les portions humides. Ses gommes en souffrirent en conséquence et Andretti finit par reprendre son bien. La deuxième place suffisait pour Hunt, sauf que ses pneus lâchèrent pour de bon et il creva à son tour ! Une fois reparti des stands, James n’était plus que cinquième, donc battu aux points par Lauda au championnat. Heureusement pour lui, Alan Jones et Clay Regazzoni connurent également des soucis de pneus devant lui. Pire, le Suisse, se sachant renvoyé par Ferrari pour 1977, ne se défendit même pas et ouvrit la porte à Hunt !

Tout est bien qui finit bien ?

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Andretti remporta la course devant Depailler et Hunt, lequel était donc Champion du Monde 1976. Ce qu’il ignorait, vu que son dernier panneau lui avait affirmé qu’il était sixième. Furieux à la sortie de sa voiture, il manqua de frapper son propre patron qui mit bien trois minutes avant de lui faire comprendre qu’il était bien titré ! Hunt pouvait donc célébrer comme il se devait ce titre mondial. Non sans rendre hommage à son rival, lequel se retrouvait encore sous le feu des critiques pour son retrait volontaire.

"Dans le meilleur des mondes, Niki et moi aurions dû partager le titre mondial. Le fait qu’il soit revenu la compétition après avoir été victime d’un accident aussi grave est extraordinaire en soi. Je comprends qu’il ait renoncé et sa décision est courageuse. Aucun autre pilote, y compris moi-même, n’a eu le cran de se retirer et de reconnaître que les conditions de course étaient complètement ridicules. Niki a un mérite extraordinaire et personne n’a le droit de critiquer sa décision".

Lauda de son côté n’éprouvait aucun regret : "J’avais perdu, mais j’étais content que James ait le titre. C’était mon ami". Un respect exemplaire entre ces deux grands pilotes.

Un meilleur tour imaginaire ?

© F1-history.deviantart

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Dernière originalité : la course vit le débutant local Masahiro Hasemi réaliser le meilleur tour en course. Grâce à sa parfaite connaissance du tracé et à une Kojima au potentiel intéressant, le pilote nippon s'était qualifié dixième. Par contre, la véracité de sa performance en course est sujette à caution et pour cause : son meilleur tour en course a été enregistré durant un tour où il a perdu trois positions ! Le chronométrage n'était pas encore aussi encadré qu'aujourd'hui et le Japon organisait sa première course. Au vu des conditions, il était plus facile de se tromper.

Ligier bénéficiait de son côté de l'expertise de Michèle Dubosc, qui possédait davantage d'expérience en la matière. Elle enregistra ainsi le chrono de Jacques Laffite, détenteur du vrai meilleur tour en course. Mais l'erreur ne fut jamais corrigée...