Alors qu'en 2016, Mercedes cherchait en vain à conserver un semblant de cohésion entre Nico Rosberg et Lewis Hamilton, il va sans dire qu'aux premières années de la Formule 1, le constructeur étoilé n'avait pas le même problème. Outre l'époque moins propice aux conflits d'intérêts et d'égos, son champion du Monde avait un certain sens de l'élégance.

Le maître et l'élève

© Daimler / Juan Manuel Fangio

Durant deux saisons, en 1954 et 1955, Mercedes dominait, peut-être même plus encore qu'aujourd'hui puisque sur douze courses, la marque à l'étoile n'a enregistré que trois défaites. Elle bénéficiait de moyens techniques largement supérieurs à la concurrence, de la rigueur du directeur Alfred Neubauer, officiant déjà pour Mercedes avant le deuxième conflit mondial et de l'expertise du directeur technique Rudy Uhlenhaut. Le tout avec le meilleur pilote du moment, Juan-Manuel Fangio, qui s'adjugea deux couronnes mondiales avec cette équipe, bien qu'il commença la saison 1954 avec Maserati, le temps que Mercedes soit prêt.

Guère concurrencé par l'ingénieur-pilote Karl Kling, Fangio eut droit à une opposition plus concrète en 1955 avec le jeune Stirling Moss. Cet anglais de 25 ans avait usé ses combinaisons dans des équipes anglaises désarmées deux ans durant, sans marquer de point mais démontrant un potentiel certain.
Son entourage contacta Neubauer qui lui conseilla de s'engager sur une voiture compétitive pour mieux le convaincre. Si sa Maserati le lâcha trop souvent, il prit le temps de monter sur le podium à Spa dès sa première tentative, de remporter deux courses hors championnat et de se qualifier régulièrement sur les premières lignes. Test réussi pour Neubauer qui signa le britannique pour 1955.

Les plaies de la guerre n'étant pas encore cicatrisées, ses compatriotes s'éructèrent de voir un de leurs représentants piloter pour un « ennemi ». Échaudé par ses expériences passées sur des machines locales, Moss répondit « Je suis disposé à tout moment à piloter pour une firme britannique qui produise une voiture capable de remporter un Grand Prix ». Limpide.

Mais la principale question était de savoir si Moss avait les épaules assez solides. Après deux doublés en Belgique et aux Pays-Bas, où il resta dans la roue de son leader sans forcer, on comprit que ce jeune loup était très probablement destiné à succéder à Fangio. Le Maestro lui-même ne pouvait l'ignorer.
Tel Jackie Stewart avec François Cevert une quinzaine d'années plus tard, il viendrait le moment où l'élève allait égaler le maître, ne le dépassant qu'une fois l'autorisation donnée par celui-ci afin de ne pas troubler la hiérarchie mise en place par l'équipe et les circonstances. Selon le photographe Bernard Cahier, Moss cherchait à imiter le style de pilotage de Fangio et était déjà en mesure de le concurrencer à un moment donné mais préférait assumer son statut de N°2. Cevert n'a pas agi différemment avec Stewart en 1973.

Un mensonge pour la bonne cause ?

© Daimler / Stirling Moss

Or le prochain Grand Prix se déroulait en Grande-Bretagne, à Aintree. Un Grand Prix que Moss avait probablement plus envie de gagner que les autres, lui qui attendait encore sa première victoire et qui la méritait bien. Pour apaiser les tensions anglo-allemandes, l'arrière de la monoplace de Moss fut décoré d'un petit drapeau britannique...
La course se déroula sur le même schéma que les précédentes : les W196 prirent la poudre d'escampette et ne laissèrent aucun espoir aux poursuivants. A quelques différences près : ce n'était pas un doublé mais un quadruplé puisque Karl Kling et Piero Taruffi franchirent la ligne d'arrivée derrière le duo infernal. Aussi, les deux belligérants s'échangèrent les positions en début de course, là où Fangio avait jusque là mené de bout en bout. Mais surtout, Moss prit la tête et finit par remporter la course d'un fil devant Fangio. C'était la première victoire d'un anglais à domicile au Championnat du Monde.

Le triomphe ne pouvait être plus beau pour Moss : gagner devant les siens et face au plus grand de tous. Sauf que Stirling avait un doute. Pourquoi Fangio n'a t-il pas imposé son rythme comme avant ? Aurait-il laissé l'avantage à son cadet afin qu'il puisse remporter sa première course à domicile ? Moss lui posa ainsi la question sur le podium mais il lui affirma que non. Pour l'argentin, Moss a tout simplement été meilleur ce jour-là. Cette réponse n'a jamais convaincu le futur Champion sans Couronne.
Chaque fois qu'il eut l'occasion de recroiser son ancien équipier, il essaya de lui faire cracher le morceau en lui posant la même question : « m'as-tu laissé gagner ? ». Têtu, Fangio lui répondit toujours la même chose, arguant que « Moss avait fait monter un dernier rapport de boîte plus long, lui permettant de disposer d'une meilleure accélération que moi ». Il ne dévia jamais de sa ligne jusqu'à son décès en 1995.

Ainsi, le fin mot de l'histoire ne sera probablement jamais connu. Les deux cas de figure sont tout aussi valables l'un que l'autre. D'un côté, au vu de l'esprit chevaleresque de Fangio, de sa situation confortable au championnat et du besoin de Mercedes de soigner son image en Angleterre, que l'argentin ait laissé passer Moss est parfaitement vraisemblable.
De l'autre, Moss semblait en mesure de vaincre à la régulière et il était en effet possible qu'un meilleur réglage lui ait permis de faire la différence. Mais dans l'ensemble, les observateurs expérimentés tels que Bernard Cahier ou Johnny Rives estiment que Fangio a non seulement fait une fleur à Moss mais a en plus eu l'élégance de ne jamais l'avouer. Ce doit être le seul mensonge célébré dans l'histoire de la Formule 1 !

Au mauvais endroit au mauvais moment

© Daimler

Le plus triste, c'est que la passation de pouvoir attendue n'arriva jamais. Mercedes se retira après le drame des 24 Heures du Mans 1955, laissant Fangio et Moss sur le marché. Or un titre mondial se gagne également en choisissant la bonne écurie au bon moment. Fangio a toujours eu ce flair, pas Moss : en 1956, l'argentin bénéficia de l'hybridation Lancia-Ferrari pour vaincre la Maserati de Moss. Une Maserati qui s'avéra plus performante en 1957 quand... Fangio revint, là où Vanwall n'était pas encore prêt.
Quand ce fut le cas, une fois Fangio retiré, Moss pêcha par... son élégance puisqu'il contesta une pénalité de son rival Mike Hawthorn, lui offrant malgré lui le titre mondial acquis pour un point ! La malédiction de la mauvaise voiture se poursuivit les années suivantes jusqu'à un crash mettant fin à sa carrière début 1962 alors qu'il devait piloter une Ferrari verte (et oui), car engagée par l'équipe privée de Rob Walker.

Résultat des courses, alors que l'on mettait Moss au niveau de Fangio : cinq titres pour l'un, aucun pour l'autre. Comme toujours, la Formule 1 et la logique s'accordent mal...