Il est devenu cliché de dire qu'une certaine personne ne laisse personne indifférent, lorsqu'elle est conspuée ou acclamée selon le point de vue. Pourtant, Guy Ligier était de ceux là.

Ancien pilote dans les années 60, il s'est surtout fait connaître par son équipe qui a animé le peloton de F1 de 1976 à 1996, avant d'être rachetée par Prost Grand Prix. Elle restera l'une des meilleures à n'avoir jamais remporté de titre mondial avec une deuxième place au championnat des constructeurs en 1980 et trois quatrième places de 1979 à 1981 avec son pilote fétiche et associé à Ligier pour l'éternité, Jacques Laffite. En tant qu'équipe française, elle a permis à de nombreux tricolores de briller comme Patrick Depailler, Didier Pironi, René Arnoux ou Olivier Panis. D'autres, à défaut de connaître le succès, ont effectué leur baptême du feu en F1 grâce à Ligier : François Hesnault, Philippe Streiff (si on excepte le one-shot d'Estoril 1984 avec Renault), Olivier Grouillard, Erik Comas...

Pendant 20 ans, Ligier représentait la France en Formule 1, plus encore que Renault. A côté de la Régie, l'équipe de l'ancien rugbyman semblait plus artisanale, plus authentique, donc plus populaire. Pourtant, son patron multiplia les liaisons financières et politiques. Il se lia d'emblée avec la Seita (les cigarettiers) pour financer son équipe et passer à deux voitures et s'associa même un temps avec Talbot, alors associé à Peugeot afin de retrouver le V12 Matra en 1981, avant un moteur turbo qui n'est jamais venu. Puis l'Etat français lui-même prit le relais, grâce à l'amitié liant Ligier et le président François Mitterrand. Non seulement Ligier acquit le soutien de la Française des Jeux mais en plus, son usine déménagea à Magny-Cours, dans la Nièvre, fief du chef de l'Etat. Auparavant, Ligier était basé à... Vichy. La Formule 1 a vraiment le sens de l'humour.

Mais malgré tous ces avantages et ces relations, le paddock continuait d'éprouver une certaine sympathie pour l'équipe, y compris outre-Manche.. Le journaliste britannique Simon Arron expliqua que les histoires politiques qui ont touché l'équipe (principalement au début des années 90) n'ont en rien changé l'image de l'équipe en Angleterre car "ce genre de problèmes était très rare au sein des teams britanniques et cela n'intéressait pas grand monde". Ainsi, beaucoup gardent dans un coin de leur cœur le doux rauquement du V12 Matra des premières années et les belles chevauchées de Pironi, Depailler et Laffite.

Le "Jacquot" reste le pilote Ligier par excellence pour y avoir fait une bonne partie de sa (longue) carrière. En dehors de ses quatre saisons pour Williams, la majorité de ses 176 courses furent chez les Bleus. Ce n'était guère surprenant, Laffite ayant toujours eu la fibre patriotique, au point de le faire savoir un peu trop souvent au micro de TF1 par la suite ! Il va de soi que le Français garda une excellente opinion de son patron, malgré ses défauts :

"Il faut être un homme avec un grand H pour diriger une équipe, Guy, sans l'ombre d'un doute, en est un" confiait-il à F1 Racing en 2002 peu après la liquidation de Prost Grand Prix. "Un mec génial, qui respectait ses pilotes, un véritable chef d'entreprise qui savait ce qu'était le management de ses employés". Dans une autre interview, il citera des mots qui résument parfaitement le personnage : "C'est un bâtisseur, un type qui remue des montagnes pour toi et les gens avec lesquels il travaille, qui a beaucoup de charisme, qui est coléreux..."

En effet, malgré toute son affection, Laffite ne s'en cachait pas : Ligier était un homme préposé aux coups de colères et il lui donna souvent l'occasion de s'emporter ! Volontiers dissipé (lui qui avait barré les lignes lui interdisant les activités extra-F1 de son contrat Williams en 1983 !), Laffite arriva en sang pour disputer le Grand Prix de France 1977 après être tombé de moto. Il avoua qu'il avait "un peu fait l'imbécile" mais nul doute que Ligier usa de mots plus salés ! Il apprit par la suite à mieux gérer sa communication avec son supérieur comme lors du Grand Prix d'Angleterre 1980. Ligier tenta un pari en utilisant des jantes de quinze pouces, lesquelles cédèrent à cause des contraintes aérodynamiques causées par l'effet de sol, alors en plein boum. Laffite comme Pironi manquèrent tous les deux un drame et Didier n'apprécia que modérément que son patron les accuse d'avoir causé ces explosions en abusant des bordures...

"Didier l'a bien envoyé chier, il l'avait remis à sa place comme il savait le faire" se souvient Laffite. "Moi je ne l'aurais pas fait par respect pour Guy, je savais qu'il gueulait, qu'il avait tort mais qu'il allait le reconnaître huit jours après ! Il suffit de discuter trois jours après avec lui et il l'aurait reconnu".

Certes, de 1982 à 1995, Ligier n'a plus rien gagné. De 1987 à 1991, l'équipe marqua à peine quatre points. Enfin dès 1993, Guy n'était plus tout à fait maître à bord entre les divers rachats, incluant entre autres Flavio Briatore. Mais on continua à saluer ses exploits, petits ou grands. On repense à la première F1 de 1976, la JS5 et son énorme prise d'air ou à la déco spéciale de Gitanes, signée Hugo Pratt fin 1993. La première victoire franco-française en Suède 1977, les victoires sans partage début 1979, la démonstration de Laffite sous les trombes d'eau de Montréal en 1981, jusqu'au dernier triomphe à Monaco en 1996 grâce à Olivier Panis, encore à ce jour le dernier vainqueur Français.

Pour tout cela, pour avoir fait rêver toute une génération, merci Guy Ligier.