Le débat fait encore rage entre les passionnés quant à savoir si la Formule 1, idéalement, est davantage un sprint ou de l'endurance. Au centre de ce débat, la facilité, ou plutôt la difficulté, des pilotes à se dépasser. Plus les monoplaces se sont améliorées et plus les circuits sont devenus sélectifs, et plus le dépassement est devenu difficile. Ce n'est donc pas un hasard que certains d'entre-eux aient participé à la légende du sport automobile.

Mais ce qui fait aussi la beauté de ces manœuvres, ou du moins ce qui les rend inoubliables, c'est également le contexte qui les entoure. Un dépassement peut être magnifique en soi mais encore plus exceptionnel s'il rend justice à une situation particulière. Parmi ces perles, le dépassement de Jacques Villeneuve sur Michael Schumacher à Estoril en 1996 n'est pas le moins intéressant.

A l'époque, Estoril était une piste d'essais privilégiée pour les rodages d'intersaison, au même titre que Barcelone aujourd'hui. Son climat tempéré et son tracé varié et technique en faisait le terrain de jeu idéal. C'était d'autant plus utile que Jacques Villeneuve débutait cette année-là avec Williams, le top team du moment, après avoir remporté le championnat CART et les 500 Miles d'Indianapolis. Il lui fallait à la fois s'habituer au pilotage d'une Formule 1 et apprendre une piste figurant au calendrier.

"Ce gamin n'y connaît rien !"

Image : F1-history.deviantart

© F1-history.deviantart / Hill - Villeneuve - 1996

Or, durant ses innombrables tours de piste du tracé portugais, le fils du grand Gilles affirma avec le plus grand sérieux du monde qu'il comptait doubler quelqu'un à l'extérieur du dernier virage. Cette longue courbe à droite n'était déjà pas simple à aborder en soi. Y dépasser était fort risqué, alors comment envisager une tentative à l'extérieur à moins d'être un chouia allumé ? Son coéquipier Damon Hill, vainqueur en ces lieux en 1994, pensait alors que "ce gamin n'y connaît rien !".
Quatorze courses plus tard, Villeneuve luttait pour le titre mondial face à son voisin de garage. Le canadien avait déjà impressionné son monde et convaincu tous les observateurs qu'il n'était pas que "le fils de". Il était évident que le pilote au casque multicolore allait tôt ou tard remporter la couronne que son père n'a pas pu ou su décrocher.

Cela étant, afin de rester dans la course au titre jusqu'au bout, il lui fallait absolument remporter le Grand Prix du Portugal. Manque de chance, il manqua la pole pour neuf millièmes de seconde. La raison : lors de son tour de chauffe, il sortit justement trop lentement du dernier virage ! Ainsi, il accusait déjà quelques dixièmes de retard avant même de commencer son tour rapide. Pire encore, il manqua son départ, n'étant pas encore devenu un maître du départ arrêté. Il se retrouva quatrième, derrière la Ferrari du champion en titre, Michael Schumacher.

Jacques a dit... et Jacques l'a fait !

Image : DR

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Il lui fallait absolument remonter et le plus vite possible étant donné que Hill avait conservé la tête. Schumacher n'ayant jamais été très facile à doubler, Villeneuve crut devoir passer par les stands pour se débarrasser de ce rival encombrant. C'est alors qu'une Minardi retardée gêna Schumacher à la fin de son tour, juste avant le dernier virage. C'était le moment ou jamais pour Villeneuve qui s'élança et réussit son coup à la stupéfaction générale ! Schumacher tenta de reprendre l'aspiration mais la Williams conserva l'avantage.
Jacques relata plus tard que lorsqu'il avait prétendu que ce dépassement était possible, son équipe lui répondit "qu'ils viendraient [le] sortir du gravier avec des pelles !". Précaution inutile...

Comme si cela ne suffisait pas, Villeneuve déborda Jean Alesi aux stands puis rattrapa son équipier, gagnant du terrain de toutes les manières imaginables. Lors de son dernier arrêt, il arriva en trombe et pila juste avant la zone à vitesse limitée pour grappiller les derniers dixièmes. Pari réussi puisqu'il repartit sous le nez de Hill !
L'anglais connut ensuite un souci d'embrayage qui l'obligea à baisser les armes. Villeneuve venait là d'accomplir un sacré exploit en trois temps : dépasser à un endroit des plus improbables, remonter son handicap pour l'emporter, le tout lui assurant de lutter pour le titre mondial jusqu'à la dernière course, dès sa première année !

Schumacher dépassé... par les événements

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© DR - Jacques Villeneuve / Williams 1996

Tout le monde félicita le jeune effronté pour son culot, sauf un : la victime de son dépassement dantesque, Michael Schumacher. Très en colère, il s'emporta contre le canadien juste après la course, considérant que ce qu'il avait fait était dangereux et idiot. Mieux encore, il prétendit que Jacques eut de la chance que le double champion du monde (à l'époque) soit le pilote dépassé, sinon quoi, c'était le crash assuré. Sacrée ironie quand on sait que l'allemand se distingua bien souvent pour sa défense à la limite du sportif, à plus forte raison douze mois plus tard face au même Villeneuve !

De l'autre côté, le septuple champion avait indirectement rendu ce dépassement encore plus majestueux : un débutant avec quatorze courses dans les pattes à la personnalité atypique venait de doubler le meilleur pilote du plateau. Ce ne sera pas la dernière fois qu'un débutant sur Williams titilla Schumacher avec un dépassement musclé...

Hélas, une fois le titre mondial obtenu en 1997, la suite de la carrière de Villeneuve fut moins brillante pour les raisons que l'on sait. Heureusement, il fit le bonheur des spectateurs dès que possible grâce à ce sens de l'attaque qui lui permit de réaliser ce dépassement légendaire. Pour cela, il n'avait rien à envier à son père.

© Williams Grand Prix Engineering Ltd. /Sutton Images - Jacques Villeneuve - Estoril 1996