Pour l'éternité, le 1er Mai ira de paire avec Imola 1994 dans la mémoire collective des fans de F1 et pour cause : comment oublier la perte d'Ayrton Senna, en plus de tous les drames ayant pris place durant ce week-end maudit ? Cependant, le 1er Mai 1983, la Formule 1 fut beaucoup plus juste sur ce même tracé en rendant hommage à un autre grand nom disparu.

A ce moment, Senna commençait à faire des vagues en F3 Britannique mais en attendant, les spotlights étaient dirigés vers les monoplaces à moteur turbo, à savoir les Brabham-BMW, Renault et Ferrari, là où les McLaren et Williams comptaient sur les circuits urbains pour d'éventuels exploits. Néanmoins, la fiabilité pouvait encore faire défaut ici et là, si bien qu'il n'y avait pas de favori désigné entre ces trois équipes. Si Nelson Piquet et Alain Prost étaient les leaders incontestables de leurs teams respectifs, dans la Scuderia, point de favoritisme avec ce duo 100% français et parfaitement complémentaire. D'un côté, René Arnoux, instinctif et fonceur ; de l'autre, Patrick Tambay, posé et calculateur. Un équilibre qui n'était pas sans rappeler celui de 1979 entre Jody Scheckter et.. Gilles Villeneuve. Or sa dernière course se déroula à Imola un an plus tôt, devant ces tifosi qui lui vouaient une admiration sans bornes. Une course qui vit, aux yeux de beaucoup, la trahison de Didier Pironi qui interpréta les consignes d'équipe à sa manière et remporta la course au détriment de son équipier.
Il était déjà primordial pour Ferrari de gagner sur ses terres mais c'était d'autant plus urgent en 1983. Tambay comme Arnoux étaient des amis proches du Petit Prince et comptaient donc bien lui rendre hommage. Patrick était d'autant plus concerné qu'il était celui qui avait pris la suite de Villeneuve dans le baquet de la N°27. Celui qui avait consolé la Scuderia à Hockenheim en remportant la course alors que Pironi avait failli perdre ses jambes la veille en décollant sur la Renault de Prost. La pression était de mise et les supporters ne firent rien pour soulager leur pilote : lorsque Tambay se plaça au troisième rang sur la grille de départ, il distingua un drapeau canadien et ces mots « Tambay, venge Gilles » peints devant son emplacement. Patrick éclata en sanglots et eut le plus grand mal à reprendre sa concentration. Heureusement, l'esprit de compétition reprit le dessus à l'extinction des feux. Il lui fallait absolument gagner. Cela tombait bien, Arnoux avait signé la pole et Piquet, à ses côtés, cala au moment du départ.
Cependant, la principale opposition allait venir de l'autre Brabham de Riccardo Patrese qui déborda rapidement les deux Ferrari pour prendre la tête. Sa BT52 n'avait pas l'apparence d'une flèche pour rien. Hélas pour lui, son arrêt aux stands s'éternisa, laissant ainsi la voie libre à Tambay, qui avait doublé son équipier par ce biais. Ironie du sort, c'était Brabham avait imposé les ravitaillements en essence l'année précédente et poussé les équipes à suivre le mouvement. Le N°27 menait donc la course. Sauf que le moteur turbo se mit à couper à chaque tour dans le virage de Tamburello pour reprendre ses esprits à la sortie de la courbe. Pas de quoi renoncer mais suffisant pour favoriser le retour de Patrese. De plus, Tambay avait du mal à rester concentré au vu des enjeux. Il rapporta par la suite cette anecdote amusante :
"J'ai commencé à me déconcentrer et soudain, j'ai senti un coup sur mon casque, un coup violent. Comme si quelqu'un me donnait une claque pour me dire « Allez mon gars, reprends-toi ! ». Sur le coup j'ai cru que j'avais heurté un oiseau mais à l'arrivée, j'ai rien vu, aucune trace..."

Patrese finit par rattraper Tambay et le déborda à nouveau à la sortie de Tamburello, profitant des soucis techniques du Français. Sauf que quelques mètres plus loin, la Brabham manqua son freinage à Acque Minerale et finit sa course dans le mur de pneus... pour la plus grande joie du public. Patrese était pourtant aussi italien qu'eux mais il avait le malheur de ne pas conduire une Ferrari ! Prost s'en rendit compte par la suite puisqu'il se fit huer par les Italiens lorsqu'il pilotait pour Renault mais devint un héros en 1990 lorsqu'il revêtit une combinaison rouge... Arnoux lui-même eut droit à la complaisance des transalpins puisqu'il partit en tête-à-queue au même endroit que Patrese mais fut poussé par un commissaire pour repartir, non sans avoir roulé en contre-sens. Une disqualification ? Pensez-vous !
Devant, Tambay n'eut plus aucun ennui. Il franchit la ligne d'arrivée et remporta sa deuxième et déjà dernière victoire en Grand Prix. Sa 1262/B finit par s'arrêter définitivement dans son tour d'honneur, le laissant à la merci des supporters qui le portèrent en triomphe, littéralement ! Il fallut l'intervention des gendarmes pour que Patrick puisse rejoindre le podium et célébrer en compagnie de Prost et Arnoux. Trois pilotes très amis avec Gilles Villeneuve. L'hommage était total. Ni Arnoux ou Tambay parvinrent à remporter le titre pilote mais leur régularité aux avants-postes offrit le titre constructeur à Ferrari. Un moindre mal. Arnoux remporta d'ailleurs le Grand Prix du Canada sur le circuit portant désormais le nom du pilote québécois et lui dédia lui aussi sa victoire.
Une étrange pirouette du destin prit place seize ans plus tard. Michael Schumacher testa la monoplace de Patrick Tambay à Fiorano, le circuit d'essais de Ferrari, alors qu'il préparait le Grand Prix de Saint-Marin. Troisième sur la grille, il finit par remporter la course grâce à la sortie de piste d'une autre voiture, en l'occurrence Mika Hakkinen. Circonstances similaires à la victoire de Tambay, alors que Ferrari n'avait plus gagné à Imola depuis... 1983. En fin de saison, la Scuderia remporta le titre constructeur. le premier depuis... 1983. La Formule 1 a un sacré sens de l'humour.