Si aujourd'hui Juan-Pablo Montoya s'est construit un palmarès infiniment respectable, si ce n'est impressionnant, il n'empêche qu'il reste un des plus gros gâchis de l'histoire récente de la Formule 1. De la cuvée 2001, c'est à lui qu'on prédisait monts et merveille : sur un Internet alors en plein essor, 73% des gens interrogés estimaient qu'il allait réussir, contre 8% pour Kimi Räikkönen et 7% pour Fernando Alonso . Cinq ans plus tard, il s'en allait en NASCAR alors qu'Alonso courrait pour un deuxième titre, avant que Räikkönen ne lui succède...

Le Colombien fut probablement trop exposé médiatiquement, comme tout débutant programmé pour vaincre mais il l'avait cherché avec son parcours exemplaire, de son titre en F3000 à sa victoire aux 500 Miles d'Indianapolis. De plus, il n'était jamais le dernier pour appeler un chat un chat, faisant de lui un bon client d'office pour les médias. Ses débuts semblaient confirmer les attentes, entre une belle remontée à Melbourne et un sixième chrono en Malaisie, alors qu'il n'avait jamais roulé à Sepang, y compris la veille des qualifications. Puis vint Interlagos.

Au Brésil, le favori de la foule était surtout son ami Rubens Barrichello mais la colonie colombienne était bien présente. La Williams-BMW, en progrès, s'apprêtait à enfin concurrencer McLaren et Ferrari. Son équipier Ralf Schumacher le prouva en s'alignant en première ligne, aux côtés du frère, Montoya se plaçant quatrième mais avec le potentiel pour faire mieux. Ce qu'il fit comprendre dès le départ en prenant le meilleur sur l'autre Williams tandis que Mika Hakkinen, particulièrement malchanceux cette année-là, cala sur la grille, provoquant l'intervention du Safety Car pour dégager la monoplace sans danger.

Le restart eut lieu au troisième tour avec un départ lancé, situation que Montoya connaissait par cœur grâce à son expérience américaine. Profitant de la puissance de son moulin allemand, le Colombien se déporta et déborda Schumacher en retardant son freinage au maximum. La Ferrari insista autant que possible mais en vain car la Williams avait tellement retardé son freinage qu'il n'y avait plus de place sur la piste ! Pour faire encore meilleure figure, Montoya s'échappa alors qu'il embarquait plus d'essence que son rival ! Hélas pour lui, Jos Verstappen manqua son freinage une trentaine de tours plus tard au moment de se faire prendre un tour, interrompant Juan-Pablo dans sa chevauchée solitaire.

C'était la troisième fois en trois courses qu'une Williams voyait son aileron arrière prendre la voie des airs et la deuxième en l'espace d'une heure, ce qui poussa l'équipe à y inscrire "Keep your distance !" ("Gardez vos distances !") lors des essais libres à Imola ! Qui a dit que Williams n'avait pas le sens de l'humour ? Ironie de l'histoire, c'est ce weekend-ci que Ralf Schumacher offrit à Frank Williams sa première victoire depuis le Grand Prix du Luxembourg 1997. Montoya, lui, attendit l'autre Grand Prix disputé en terre italienne, à savoir Monza, le jour de l'anniversaire de son père. Hélas, trop peu de temps après les attentats du 11 septembre, rejetant donc son succès dans l'ombre.

Néanmoins, personne n'oublia ce dépassement d'Interlagos grâce au contexte, aux pilotes impliqués, ainsi que pour le virage, le S de Senna étant propice aux manœuvres osées. D'ailleurs, David Coulthard s'y illustra de fort belle manière plus tard dans la course, toujours sur Schumacher mais sous la pluie cette fois. Rien n'y fit, Montoya remporta le trophée du dépassement de l'année de F1 Racing en fin d'année.

"Je ne pensais pas vraiment dépasser Michael pendant que nous patientions derrière le Safety Car" avoua t-il. "Je me concentrais sur une seule chose, repartir en même temps que lui. Ce qui m'a vraiment ennuyé, c'est de le voir partir si vite. Je n'y croyais pas, j'étais tellement en colère que j'ai décidé que je freinerais aussi tard que possible et que je verrais bien ce qu'il se passerait !". Déjà peu satisfait en 1996 lorsque Jacques Villeneuve le piégea joliment à Estoril en 1996, Schumacher ne fut guère plus souriant cinq ans après. Il estimait que "un dépassement ne fait pas de vous un champion du Monde", tout en rappelant que son frère était plus rapide que Montoya en course et qu'il était donc davantage méritant que son voisin de garage. Certes..

Étonnamment, le sanguin qu'était Juan ne s'emporta pas contre le maladroit Verstappen, bien que selon son témoignage, il en fit mention de manière moins polie avec sa compagne Connie ! Il savait que cela n'allait rien changer, que ce soit pour son résultat ou l'impact de sa performance. Quinze ans plus tard, on en parle encore. La preuve.