A une époque, le Brésil allait de paire avec le début de saison, que ce soit en manche d'ouverture ou en faisant suite à celle-ci. Depuis son introduction au calendrier en 1973, ce Grand Prix a eu le temps de marquer l'histoire de la Formule 1. En étant relégué en fin de saison, Interlagos est devenu le théâtre de plusieurs dénouements, la majorité ayant marqué l'inconscient collectif. Et pour cause...

Fin d'une ère

Si le titre mondial en 2004 devint rapidement l'apanage de Michael Schumacher, ce fut le chant du cygne pour lui et Ferrari. Son équipe et Bridgestone ne surent réagir de façon approprié au nouveau règlement (changements de pneus en course interdits) et l'Allemand baissa pavillon face à la nouvelle garde. Fernando Alonso et Kimi Raikkonen se retrouvaient ainsi face à face, accentuant le parallélisme de leur carrière : débutants en 2001, vainqueurs de Grands Prix en 2003, prétendants au titre en 2005. Hélas pour le Finlandais, McLaren mit un peu de temps à mettre au point sa splendide MP4-20. Afin de rattraper le terrain perdu sur Renault, Mercedes dut charger la mule, d'où quelques salades de pistons en qualifications comme en course. C'était d'autant plus dommage que le Finlandais faisait corps avec sa machine, ce qu'il prouva pour de bon à Suzuka.

Sauf qu'à ce moment, le titre était déjà décidé. Interlagos précédait Suzuka et Shanghai au calendrier et Alonso, aussi régulier que conquérant, avait fait le trou au championnat. Il n'avait donc qu'à assurer une troisième place alors que les McLaren signaient un doublé... dans le désordre. La victoire ne pouvait même pas sauver les chances de Kimi, si bien que Juan-Pablo Montoya domina les débats. La dernière victoire du Colombien, qui avait débuté en même temps que ces deux-là mais sans connaître la même carrière. Alonso devint lui le plus jeune champion du Monde de l'histoire, détrônant Emerson Fittipaldi. Sauf que le Brésilien conserva ce record bien plus longtemps que son successeur...

Passage de flambeau

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Reste qu'à ce moment, il était évident que l'après-Schumacher appartenait aux duettistes de 2005. En 2006, on eut droit à une confrontation directe entre Alonso et Schumacher, McLaren étant relégué au second plan. Renault domina le premier tiers de la saison avant que Ferrari ne fasse pencher la balance de son côté. Une lutte aussi bien sur la piste qu'en dehors, entre un dispositif mécanique cloué au pilori chez Renault (le mass-dumper) par la Fédération et une pénalité douteuse (déjà) à Monza à destination d'Alonso. L'Espagnol en vint même à ne « plus considérer la F1 comme un sport ». Ambiance... Heureusement, le sport reprit ses droits au Brésil avec un vrai passage de flambeau pour la dernière course.

Éliminé au Japon par sa première casse moteur en six ans (!), Schumacher ne pouvait que gagner pour conserver ses chances. Un souci de pression d'essence en qualifications et une crevaison en course lui firent comprendre que cette saison n'était pas la sienne. L'Allemand produisit un bel effort en remontant de dernier à quatrième, non sans un dépassement d'enfer sur Räikkönen, son remplaçant chez Ferrari. De quoi nourrir des regrets pour ses fans puisque Schumi prenait sa (première) retraite. On regrettera juste que certains pilotes lui aient particulièrement facilité la tâche, ce qui rend son come-back un poil moins légitime. Devant, Alonso assurait encore une place d'honneur mais sans avoir commis la moindre erreur durant sa saison. Felipe Massa quant à lui célébrait une victoire devant les siens, la première d'un Brésilien à domicile depuis 1993.

Le retour du grand blond

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On pensait alors qu'Alonso allait devenir la nouvelle référence. Erreur ! Lewis Hamilton devint son équipier chez McLaren et allait briller comme jamais un rookie ne l'avait fait. En tant que produit McLaren, l'Anglais ne pouvait que titiller la fierté de l'Espagnol, d'où une ambiance délétère dans l'équipe. Ron Dennis s'était pourtant juré de ne plus vivre le cauchemar Prost-Senna... L'affaire d'espionnage acheva d'enfoncer l'équipe, exclue du championnat constructeur et condamnée à une amende exorbitante. Néanmoins, peu de personnes avaient parié sur une défaite de leurs pilotes en dépit des efforts de Ferrari. Kimi Räikkönen avait perdu quelques points en route et avait besoin d'un concours de circonstance pour l'emporter.

Or Hamilton et McLaren s'emmêlèrent les pinceaux en Chine, avant que l'Anglais ne rencontre un problème mécanique à Interlagos ! Sa septième place finale fut insuffisante... pour un seul point. Pire encore, c'est le même écart qui sépara Alonso de Räikkönen ! L'Espagnol se contenta de la troisième place sur une McLaren pas si efficace que cela. Devant, Ferrari domina, Räikkönen prit l'avantage à la faveur des arrêts aux stands – Massa n'allait pas insister – et remporta un titre pour le moins inattendu. Heureusement, la majorité des observateurs s'accordèrent à reconnaître les mérites du Finlandais, souvent malchanceux mais enfin récompensé.

« Est-ce que c'est Glock ?! »

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Si 2007 fut un final à suspens, que peut-on dire de l'édition 2008 ? McLaren et Ferrari se retrouvaient à nouveau face à face mais cette fois, Felipe Massa était le mieux placé pour s'opposer à Lewis Hamilton. Pourtant, la régularité de Robert Kubica fit de lui un candidat crédible. Hélas, BMW ne voulait pas brûler les étapes et préféra se concentrer sur 2009... pour mieux se retirer ensuite ! Le Polonais fut ainsi mis hors-jeu avant Interlagos. Avec sept points d'avance, Hamilton pouvait se permettre d'assurer mais il le fit trop bien car Massa domina l'épreuve sans faiblir, pour le plus grand bonheur des siens. Derrière, Hamilton devait finir cinquième mais la pluie provoqua un nouveau bal des arrêts aux stands, avant qu'un jeune Sebastian Vettel ne le dépossède de son bien !

La situation semblait alors désespérée mais Toyota avait pris le pari de rester en pneus secs. Une stratégie qui se retourna contre eux (et Massa) avec un Timo Glock à l'arrêt et débordé... à l'avant-dernier virage du dernier tour ! Des années après, certains fans gardent encore un ressentiment contre l'Allemand, pourtant innocent. D'autres regrettent les points perdus de Massa à Budapest (moteur cassé) et Singapour (avec l'accident volontaire de Piquet qui a faussé la course). Les supporters de Hamilton pointeront eux du doigt les erreurs du Brésilien à Sepang et Silverstone, ainsi que les pénalités sévères de Spa et Fuji adressée à son rival anglais. La vérité, c'est que Hamilton n'avait pas volé le titre mais un tel final, cruel envers Massa, ne pouvait que déchaîner les passions.

La patience est une vertu

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2009 fut tout aussi surréaliste mais pas par rapport à la course. En effet, un nouveau bouleversement réglementaire avait chamboulé la hiérarchie et hissé Brawn GP et Jenson Button en tête. Quelques mois plus tôt, l'équipe n'existait pas avec Honda désertant la Formule 1... Button quant à lui, était considéré comme un espoir déçu. Heureusement pour lui, il avait une machine très bien conçue et propulsée par un Mercedes plus fringuant. Ajoutez à cela une équipe Red Bull pas assez fiable, un Sebastian Vettel encore un peu tendre et un Rubens Barrichello enfermé dans un costume de N°2 malgré lui, Button devint le favori une fois arrivé au Brésil, pour l'avant-dernière manche cette fois.

Le scénario devint plus prévisible que lors des deux années précédentes mais Jenson fit le spectacle. Parti en milieu de grille après une qualification arrosée, il eut surtout les pires difficultés à se débarrasser de la Toyota (décidément) du rookie Kamui Kobayashi. Après, une place d'honneur suffisait là encore grâce à son avance au championnat. De plus, Barrichello (pourtant parti en pole) connut une crevaison et Vettel revenait du fond de grille. Résultat, on eut à nouveau droit à un Anglais au N°22 remportant son premier titre en finissant cinquième avec un Brésilien comme rival ! Si cette consécration laissa froid quelques observateurs, Button prouva pour de bon sa valeur chez McLaren en tenant tête à Lewis Hamilton.

A noter que durant cette course, on eut droit au dernier ravitaillement « gag » (ils devinrent bannis en 2010) avec Heikki Kovalainen arrachant le tuyau d'essence et aspergeant Kimi Raikkonen. La Ferrari s'embrasa même l'espace d'une seconde mais le Finlandais continua l'air de rien...

Passage de flambeau (bis)

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Trois années plus tard, Interlagos reprit sa place de « main event ». Cette fois, on eut droit à un duel Ferrari contre Red Bull, Fernando Alonso contre Sebastian Vettel. L'un avait prit la suite de Räikkönen en 2010 mais sans concrétiser, l'autre avait pris place sur le trône de la Formule 1 deux années de suite. Les deux étaient des triples champions du monde potentiels mais sans avoir les mêmes chances en main. La Red Bull était la meilleure voiture à ce moment, là où la Ferrari ne pouvait jouer que le podium. En fait, qu'Alonso soit encore en lice pour la dernière course tenait presque du miracle. Sauf qu'entre la vista de l'Espagnol, à son paroxysme et les quelques errements mécaniques de Red Bull, l'issue du championnat fut retardée jusqu'au bout.

Et comme en 2008, la pluie ajouta du sel à un final dantesque. On crut même Vettel perdu d'entrée de jeu après un accrochage avec Bruno Senna ! Sebastian eut de la chance dans son malheur puisqu'il put repartir. Là encore, le prétendant leader du championnat dut faire son trou là où l'outsider sécurisa le podium. Si la victoire se joua entre les McLaren et la surprenante Force India de Nico Hulkenberg, c'est Jenson Button qui franchit la ligne en premier. La dernière victoire de McLaren à ce jour... Alonso le suivit au classement (non sans l'aide de Massa) mais avec Vettel sixième, c'était insuffisant.

Ultime symbole : le dernier pilote dépassé par l'Allemand était Michael Schumacher. Le septuple champion se retirait pour de bon, non sans avoir à nouveau croisé le fer avec Kimi Raikkonen au même endroit qu'en 2006. Cette fois, le Finlandais eut l'avantage... non sans se perdre dans une échappatoire plus tard dans la course ! Laissez le tranquille, il sait ce qu'il fait...