La gestion des pilotes chez Red Bull fut rarement commentée de façon positive au cours de la décennie écoulée. Les difficultés récentes de ses seconds pilotes relancent les débats quant à l'égalité de traitement par rapport au leader désigné de l'équipe, qu'elle soit d'ordre psychologique ou matérielle. Or la question se posait tout autant en cas de rivalité interne, notamment pour le duel opposant Sébastian Vettel et Mark Webber. Et c'est peu dire que leur accrochage d'Istanbul 2010 laissa des traces.

Alain Prost disait que dans une équipe, il y aura toujours un pilote avantagé d'une façon ou d'une autre par une équipe, au moins d'un pur point de vue psychologique. Cela s'est vérifié dans bon nombre de top teams, à la hiérarchie assumée ou sous-jacente. Il n'est donc pas surprenant que ce sentiment gagna en intensité dans certains cercles lorsque Red Bull Racing acquit ce statut.

Durant ses premières années, l'ex-Jaguar ne fit guère de vagues à ce sujet. Lors des deux premières saisons, David Coulthard tenait un rôle de leader incontesté, jusqu'à être surnommé « Oncle David » par ses propres équipiers pourtant directement issus de la filière interne, donc destinés à représenter la marque à l'avenir. Mais ni Christian Klien ni Vitantonio Liuzzi n'avaient assez de coffre pour endosser ce costume. Ainsi en 2007 vit le retour d'un ancien sociétaire de l'usine de Milton Keynes, Mark Webber.

L'Australien fut décrit par Frank Williams comme « le pilote le moins politique qu'il ait jamais rencontré », ce qui en dit long au vu de l'expérience de Sir Frank. Mark lui-même reconnaissait avoir une approche plus « old school » du pilote de course, Ainsi lui et DC passèrent deux saisons sans aucune tension en dépit des difficultés de l'équipe à sortir du milieu de grille. Chacun connaissait sa position et n'avait aucun intérêt à marcher sur les plates-bandes de l'autre.

Le loup entre dans la bergerie

© Red Bull Racing - Turkish GP 2010 / Sebastian Vettel

Cette cohésion devait durer jusqu'à la fin de saison 2008. A Silverstone, Coulthard annonça sa retraite, nouvelle suivie par la promotion de Sébastian Vettel chez Red Bull pour 2009. Le pilote allemand commençait à se faire remarquer avec des performances de première ordre sur Toro Rosso, au point de l'emporter à Monza et que l'équipe B devance l'équipe A au classement final !

Il n'en fallait pas davantage pour que l'on annonce Vettel comme le futur Schumacher et celui qui allait mettre fin à la carrière de Webber. Et par « on », il faut comprendre Helmut Marko. Le bras droit de Dietrich Mateschitz et directeur de la filière Red Bull avait pris Webber de court avec ce commentaire. Certes, la diplomatie toute personnelle de Marko ne lui était pas étrangère depuis son passage en F3000 où il gérait sa propre équipe. Mais il tint malgré tout à s'entretenir avec Christian Horner à son sujet. Le directeur général lui répondit que ses prérogatives ne concernaient que la filière et qu'il n'y avait pas à s'inquiéter. Ainsi Mark ne prêta guère d'attention à ces provocations dans un premier temps, considérant le propos comme une vision personnelle et non la ligne directrice de l'équipe.

2009 semblait lui donner raison dans un premier temps. Avec l'équipe négociant au mieux le changement de réglementation technique, Red Bull remporta ses premiers succès – de même pour Mark – et lutta pour le titre mondial face aux surprenantes Brawn de Jenson Button et Rubens Barrichello. Si Vettel finit devant Webber au championnat après l'avoir dominé en qualifications, l'Australien sut prendre le dessus à plus d'une reprise en course, ceci malgré les séquelles d'un grave accident de vélo durant l'intersaison qui affaiblit sa jambe droite. Et durant toute la saison, les duellistes travaillèrent main dans la main avec le plus grand professionnalisme, décidés à faire progresser l'équipe avant de jouer leur propre carte.

Signes avant-coureurs

© Red Bull Racing - Turkish GP / Sebastian Vettel

Néanmoins, Webber détecta un signe avant-coureur de la future dissension après le Grand Prix de...Turquie. Durant l'épreuve il finit deuxième devant Vettel après avoir tiré le meilleur parti d'une stratégie à deux arrêts, contre trois pour Sébastian. L'équipe gela les positions en fin de course lorsque Vettel commença à rejoindre Webber. L'ordre fut respecté mais l'allemand ne cacha guère sa frustration, ce qui n'était pas un cas isolé.

A en croire Mark, durant ses jeunes années, Vettel n'acceptait pas d'être battu à la régulière. Il s'auto-persuadait qu'un tel cas de figure ne pouvait qu'être dû à une erreur de l'équipe et celle-ci se devait de corriger cet impair. Ce qu'il communiqua plus d'une fois à la radio tel un « enfant gâté », pour reprendre les propos de son équipier dans son autobiographie. Des propos qui entrent en contradiction avec ceux des personnes plus proches de Vettel, qui saluaient à l'inverse sa constante remise en question personnelle pour s'améliorer.
Or selon Webber, à l'exception de son ingénieur Guillaume Rocquelin, personne ne s'avisait de corriger Vettel de quelque façon que ce soit durant ses coups de sang. L'équipe le laissait agir à sa guise, même quand ses propos manquaient de professionnalisme. Non sans l'induire en erreur à l'occasion.

En 2010, Webber haussa son niveau de jeu et prit plus régulièrement l'ascendant sur son équipier, notamment à Monaco où il domina l'épreuve de bout en bout. Si Mark apprécia le succès à sa juste valeur, le considérant comme son plus haut fait d'arme en carrière, Sébastian ne partageait évidemment pas le même enthousiasme. Convaincu qu'il ne disposait pas du même châssis que son équipier, il exigea de récupérer celui de Mark. Red Bull n’obtempéra pas mais lui précisa afin d'expliquer sa défaite que son châssis était défectueux, quand bien même il ne l'était pas !

Comment saborder un doublé

© Red Bull Racing - Turkish GP 2010

Partant de là, le clash turc semblait inévitable, en piste comme en dehors. Nouveau détail qui piqua la curiosité dans le clan australien : le nouvel aileron arrière de Red Bull fut accordé en priorité à Vettel dès le samedi matin là où Webber ne le reçut que quelques minutes avant le début des qualifications. Ce qui n'empêcha pas une nouvelle pole de ce dernier, là où Vettel se contenta de la troisième place. Au moins cette fois-ci, il fut réellement pénalisé par un souci technique, en l'occurrence une casse de la barre antiroulis.

Mark conserva l'avantage tandis que Sébastian déborda Lewis Hamilton à la faveur des arrêts aux stands. Les deux Red Bull et les deux McLaren passèrent ensuite l'essentiel de l'épreuve à se suivre sans être en mesure de se dépasser, subissant les fortes turbulences qui rendent les dépassements si compliqués en Formule 1. Le DRS n'allait faire irruption qu'un an plus tard... Face à ce constat, Red Bull considéra qu'il était temps de sauvegarder de l'essence. Les ravitaillements venaient à peine d'être bannis et les incertitudes quant à la consommation étaient encore de mise. Aussi, la pluie menaçait... sans jamais réellement tomber. Déjà...

© Red Bull Racing - Turkish GP 2010 / Mark Webber leads ahead Lewis Hamilton

Webber appliqua la consigne. Sauf que Vettel, qui avait économisé plus de carburant, parvint à prendre son aspiration dans la longue ligne droite. Mark serra à gauche en laissant juste assez de place pour ne pas pousser l'autre Red Bull hors piste. Mais une fois à la hauteur de son équipier, Vettel s'inclina trop tôt vers la droite pour revenir sur la trajectoire idéale. Il percuta Webber et partit dans un ballet improvisé qui s'interrompit dans l'échappatoire, pneu arrière-droit déchiqueté. Abandon immédiat là où Webber dut réparer son aileron avant. Et voilà comment perdre un doublé.

Ironiquement, si McLaren assura un tel résultat, ce n'était pas sans leur propre frayeur avec Hamilton à son tour sommé d'économiser du carburant, prévenu que Button ferait de même... sauf que Jenson n'était pas au courant ! Les deux britanniques croisèrent superbement le fer dans le dernier secteur avant que Lewis ne reprenne son bien dans le premier virage. Ce qui causa quelques tensions mais évidemment à mille lieux de ce qui se tramait dans le camp autrichien.

Dialogues de sourds

© Red Bull Racing - Turkish GP / Sebastian Vettel's car

Aux yeux du paddock, la responsabilité de Vettel semblait plus évidente avec ce décalage anticipé tout en reconnaissant que Mark aurait pu davantage sécuriser la situation au vu des circonstances. Les deux concernés eurent bien entendu des visions opposées, tout en restant diplomates dans leurs réponses devant les médias, bien que Vettel explosa de colère à la radio juste après le contact et exposa une gestuelle très équivoque une fois sorti de son baquet.

Mais Helmut Marko profita de l'occasion pour monter au créneau et directement blâmer Webber pour l'action, convaincu que Vettel était dans son droit car passé en tête durant la manœuvre et pressé par les McLaren derrière. Ce que certains membres de l'équipe approuvèrent. De son côté, Christian Horner émit des discours contradictoires, passant du diplomatique incident de course causé par les deux pilotes à un « la principale erreur est de ne pas avoir laissé assez de place », prenant ainsi le parti de Marko.

© Red Bull Racing - Turkish GP / Sebastian Vettel crash out

Pire encore, le debriefing d'après-course à priori essentiel pour (r)établir une communication apaisée et exposer les arguments de chacun se fit en l'absence de Vettel, sans la moindre explication. Webber prit aussi connaissance des images diffusées durant la course où l'équipe du muret des stands réconforta Vettel peu de temps après un accrochage dont il semblait être le principal fautif, et en prit ombrage. Ajoutez à cela la consigne d'économie d'essence qui avait permis le retour de Vettel peu de temps après que l'équipe ait refusé que celui-ci lève le pied car menacé par Hamilton. Ce qu'avait demandé Webber... un tour avant le contact fatal.

A cet instant, l'idée selon quoi les motivations de Helmut Marko influeraient sur le comportement du management général avait fait son chemin dans l'esprit de l'Australien. Les observateurs de tous bords se saisirent évidemment de l'histoire pour émettre leurs propres hypothèses et jeter de l'huile sur le feu. Martin Whitmarsh de McLaren, qui considérait Vettel fautif, s'étonna aussi de la scène du muret des stands, là où du côté des ingénieurs, on soulignait l'utilité d'économiser le carburant au vu des soucis récurrents de fiabilité de Red Bull jusqu'alors.

"Tu es toujours à chier ici..."

© Red Bull Racing - Turkish GP / Mark Webber

Ce traitement de l'incident poussa Webber à adresser une lettre au big boss lui-même, Dietrich Mateschitz. Dans cette missive il mit en avant son professionnalisme quant à la gestion médiatique de l'accrochage, en opposition avec certains membres de l'équipe qui ont blâmé Mark avant même de débattre de l'incident en interne, montrant « leur vrai visage » dixit l'Australien. D'après lui, l'équipe avait reçu des milliers de plaintes de fans sur le site web du team vis-à-vis du traitement infligé ! Il reconnut que Vettel était peut-être plus rapide à un moment donné mais qu'il n'était pas tant menacé par Hamilton au moment où l'ordre de sauvegarder l'essence survint. Il conclut en réclamant une meilleure communication entre les pilotes et l'équipe durant la course pour éviter une telle cacophonie à l'avenir.

Une démarche qui ne provoqua aucun remous dans le chef de Mateschitz mais qui rendit Horner furieux puisque celui-ci ne fut jamais consulté par Mark pour discuter de l'incident en tête à tête. Le britannique jura qu'une stricte égalité de traitement serait de mise tant que lui et Adrian Newey restaient en place. Webber reconnut que la position de Horner était compliquée et qu'il ne pouvait pas contenter tout le monde. Aussi, la présence de Newey – effectivement neutre de bout en bout – joua un grand rôle dans sa décision de poursuivre sa collaboration avec l'équipe en dépit de toutes ces polémiques. Mais après Istanbul, il se persuada que quitte à froisser quelqu'un dans son équipe, il valait mieux aux yeux de Horner ménager Helmut Marko plutôt que "Aussie Grit"...

Si Webber devint de plus en plus agacé par les prises de position de Marko, c'est aussi parce que celui-ci ne fit rien pour calmer les tensions. Deux courses plus tard à Valence, il s'adressa à Webber en ces termes « Mark, tu es toujours à chier à Valence, tu crois franchement que cette année ce sera différent ? ». Une course marquée par le spectaculaire accrochage entre Webber et Heikki Kovalainen et qui coûta de précieux points dans sa quête du titre mondial.

Cette provocation avait-elle perturbé le pilote ? Adrian Newey n'écarte pas cette possibilité. D'après lui, Mark et sa compagne/manager Ann ont peut-être passé trop de temps à s'inquiéter de Helmut et de Sébastian. « L'aspect psychologique au sein de l'équipe est un critère important. D'un autre côté cela ne sert à rien de gaspiller de l'énergie sur des choses sur lesquelles vous n'avez aucun contrôle » dira le directeur technique dans son autobiographie. Newey reconnut cependant que l'incident fut très mal géré par l'équipe en public et que la situation atteignit un « niveau digne de l'anarchie » à cause des commentaires partiaux de Marko.

Marko fer rouge

© Red Bull Racing - Turkish GP / Sebastian Vettel - Helmut Marko

La suite de la saison démontra que Webber était décidé à bousculer l'ordre établi dans son équipe et à n'accepter aucun traitement défavorable. Le fameux épisode de l'aileron à Silverstone et la pique radiophonique « Pas mal pour un N°2 » en ont témoigné. Reste qu'au final, Sébastian Vettel remporta le titre mondial après que Webber ait faibli au pire moment en Corée du Sud et à Abu Dhabi. Et qui récupéra le trophée du constructeur sur le podium de Yas Marina ? Helmut Marko.

Les uns rappelleront son mérite en tant que fondateur de la filière Red Bull dont Vettel était le premier champion du Monde et une des chevilles ouvrières de l'équipe depuis son engagement en 2005 dont il était un des principaux partisans. Les autres considéreront cela comme un aveu indirect de qui dirige vraiment le team au jour le jour. Une chose est sûre, c'est que l'équipe n'a pas fini de faire parler d'elle sur sa supposée neutralité.