D'électron libre à paria, de bouffée d'air frais à langue de vipère, de personnage à caricature, Jacques Villeneuve est passé de tout à rien aux yeux des fans depuis vingt ans. Et à l'image de sa carrière, ce grand écart est à la fois compréhensible et injuste.

Les observateurs ont souvent émis le reproche suivant à la Formule 1 contemporaine : les pilotes d'aujourd'hui sont trop lisses et manquent de personnalité. Que ce soit de leur faute ou celui d'un système oppressant, le résultat est le même. C'est pourquoi certains énergumènes parviennent à se faire une place au soleil selon la subjectivité de chacun. Max Verstappen peut en témoigner, lui qui bénéficie d'une côte d'amour raisonnable là où Lewis Hamilton, pourtant directement reconnaissable, subit les foudres de nombreux fans pour sa façon de vivre.

Ce paradoxe n'est pas étranger à Jacques Villeneuve. Lors de ses premières années, le Canadien est vite devenu la coqueluche du paddock. Celui-ci appréciait la franchise du fils de Gilles, quand bien même celle-ci pouvait être abrupte. Il s'amusait de son look décalé et de ses fréquents changements de couleur de cheveux, même si cela incluait des combinaisons bien trop larges pour le goût commun. Il faisait figure d'anticonformiste, ce qui était déjà bon à prendre à l'époque où on se plaignait – déjà – d'un plateau aseptisé. Une bonne image... pour quelques années.

Petit à petit, à force d'enchaîner les contre-performances, les qualités de Jacques sont devenues des failles. On commençait à pointer du doigt ses exigences en matière de relations publiques, celles-ci étant plutôt réduites. On estimait que le Québécois ne s'investissait pas suffisamment, traduisant sa marginalité par une désinvolture et un manque d'ambition. Et enfin ses petites phrases devenaient presque superflues, comme si le pilote cherchait à faire parler de lui. Un reproche plus que jamais d'actualité quand on sait que Williams, son ancienne équipe, l'a banni des locaux suite à un certain acharnement envers son compatriote Lance Stroll.

Pourtant, au delà de tous les commentaires faciles à placer, il convient de rétablir quelques vérités.

Conflit de générations

@ Wikipedia

Premièrement, Jacques n'est pas un « sale gosse » à proprement parler. Déjà, sa franchise est héréditaire : son père ne passait pas non plus par quatre chemins pour se faire comprendre. La différence était qu'il parvenait à l'habiller d'un voile soyeux, là où le fils se passe du moindre emballage. Mais dans les deux cas, les deux se distinguaient par leur honnêteté et leur droiture. Leur fidélité envers leur équipe – Ferrari et BAR – n'était pas un hasard. Une fidélité qui a justement coûté à Villeneuve.

Ensuite, si Villeneuve est aussi critique envers les jeunes pilotes d'aujourd'hui, c'est parce qu'il sait d'où il vient. Si Stroll bénéficie de la fortune familiale et si Verstappen a eu son père tout au long de sa carrière, Jacques a perdu son paternel à onze ans, d'où un redémarrage à zéro. Aussi, jusqu'à ce que Gilles trouve un baquet en Formule 1, la famille Villeneuve tirait le diable par la queue, avec une vie de nomade en mobile-home. Une installation déjà rudimentaire que Gilles dut vendre pour financer sa première saison en Formule Atlantic ! Ajoutez à cela une éducation partagée entre le Canada, la France, Monco, et la Suisse. Suisse où il se retrouva en pension, seul.

Si on ne peut évidemment pas réduire Stroll et Verstappen à des enfants nés avec une cuillère en argent dans la bouche, ils ont acquis un état d'esprit plus éloigné des réalités. Un comportement un peu plus généralisé dans la F1 actuelle et qui ne pouvait que déranger un Villeneuve plus terre-à-terre.

Lire entre les lignes

@ Wikipedia

Autre point, l'impopularité de Villeneuve est aussi due à une tendance bien en vogue actuellement. A l'heure des réseaux sociaux et des articles instantanés, beaucoup ne retiennent que les titres des articles. Des titres accrocheurs qui vont, bien entendu, reprendre les propos les plus salés de Villeneuve. Pris hors-contexte, on peut souvent prendre cet avis comme une nouvelle poussée d'urticaire d'un champion aigri. Une nouvelle volonté de faire parler de soi sans qu'on ne l'ait demandé.

Ces gros titres font passer Villeneuve pour quelqu'un d'assez rustre et binaire dans son raisonnement. Il suffit pourtant de lire les articles en entier pour saisir tout le raisonnement du Québécois. Jacques est tout sauf un idiot. Il sait analyser les situations et argumenter son propos. Il lui est même arrivé d'être en avance sur son temps, quand il évoquait une F1 « trop sûre », avec le plaisir du pilotage plus limité et une sécurisation qui prenait le problème par le mauvais bout. Une idée plus que jamais d'actualité avec les débats sur le Halo, les dépassements hors piste, etc.

Controversé donc idéal ?

@ Canal +

Au final, au milieu de l'être et du paraître, de l'image voulue, de l'image donnée et de l'image retenue, il est difficile de complètement suivre Villeneuve. On ne saura jamais si sa franchise caractéristique s'est transformée au fil du temps en aigreur, conséquence d'une frustration issue de sa carrière à l'envers. Lui a toujours prétendu que non, rappelant à l'envie qu'il est bel et bien champion du Monde en plus de son trophée des 500 Miles. Ce qui n'est pas rien !

Ce n'est pas non plus comme si Jacques était seul contre tous. Le bonhomme avait sa bande de copains comme David Coulhard, Mika Salo et Eddie Irvine et a su se lier d'amitié avec ses équipiers qu'étaient Damon Hill et Olivier Panis. Dans le même ordre d'idées, Canal + aurait très bien pu promouvoir Frank Montagny en cabine, dont on ne peut que louer l'expertise technique en plus d'une image plus « cool ». Or ils ont choisi Villeneuve : ils ne savaient que trop bien qu'un tel personnage ferait réagir. Voyez James Hunt qui a duré 13 ans à la BBC avec des propos qui n'étaient pas plus polis que ceux de Villeneuve, que du contraire!

On pourrait même penser que cela devient un jeu ou un « gimmick », tel des commentateurs d'un combat de catch. On a d'un côté le présentateur principal « play-by-play » relativement neutre et qui décrit avant tout l'action. De l'autre, il y a le « color commentator », généralement un ancien du milieu, qui apporte un complément plus subjectif censé aussi bien faire réagir les auditeurs que l'autre commentateur. A force de s'être pris au jeu de sa nouvelle occupation, Jacques ne chercherait-il pas à forcer le trait par simple amusement, du moins au micro ?

"Je ne regrette rien..."

@ Wikipedia

Reste que Jacques s'est parjuré. Il avait juré et crié sur tous les toits qu'on ne le reverrait pas traîner dans les paddocks une fois sa carrière de pilote achevée. Son intérêt se limitait au pilotage et il ne se voyait pas occuper un autre poste. Il est vrai que Villeneuve a roulé sa bosse un peu partout après 2006 (WEC, NASCAR, Formule E...) et n'a pas hésite à s'impliquer dans d'autres projets, y compris un album de chansons ! Avec un grand-père accordeur de piano et un père bon trompettiste, ce n'était pas si surprenant.

Et aujourd'hui ? Jacques n'a jamais été aussi présent dans les paddocks. Certes, c'est surtout sa qualité de commentateur qui veut ça. Mais on l'a vu passer ici et là entre ses adieux à BMW et son association avec Canal +. Les rumeurs et projets d'un nouveau retour sont presque devenus un running-gag. Que cela veut dire ? Peut-être garde t-il ce goût d'inachevé malgré ses deux gros trophées que tant peuvent lui envier ? Ou bien a t-il sous-estimé l'attachement qu'il porte à son sport. Il n'est pas le premier et certainement pas le dernier. Et comment reprocher à un homme d'aimer le milieu pour lequel il a consacré sa carrière...

Que l'on soit d'accord ou non avec ses propos, Jacques fait parler de lui. Qu'il soit apprécié ou détesté, il est, sans que cela sonne cliché, un de ces personnages qui ne laisse personne indifférent. Il est un de ceux à qui on accorde du crédit même sans s'en rendre compte. Un de ceux qui marque son sport d'une façon ou d'une autre. Pour le coup, il l'a fait dans les esprits et les statistiques. Combiner les deux n'est pas si fréquent. Et pour cela, Jacques Villeneuve mérite bien des louanges.