Si on se tient à son seul palmarès en Formule 1, John Surtees semble être un champion comme les autres. Il n'en est rien. Seul pilote à s'être imposé au plus haut niveau sur deux et quatre roues, Surtees fut un acteur majeur des années 60, et ce à plusieurs niveaux.

Quand on pense à John Surtees, on fait immédiatement le lien avec son plus grand accomplissement : avoir remporté le titre mondial à la fois en monoplace et à moto. Cependant, on a souvent tendance à oublier le reste, pour de bonnes et mauvaises raisons. D'un côté, Surtees a été éclipsé par d'autres géants tels que Jim Clark, Graham Hill ou Jackie Stewart. Aussi, une fois son association avec Honda achevée, l'Anglais n'a fait que de la figuration. Pour ne rien arranger, son expérience en tant que patron d'équipe n'a pas été plus concluante que celle d'Emerson Fittipaldi ou d'Alain Prost. Mais en creusant davantage, "Big John" mérite une certaine réhabilitation.

Héros de la moto

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Si Surtees n'a remporté qu'un titre en Formule 1, ses statistiques sur deux roues sont bien plus marquantes. Il n'était pas seulement un champion, il était LE champion. De 1956 à 1960, John s'était approprié sept titres mondiaux, un record qui allait tenir une décennie. Son successeur n'était ni plus ni moins que Giacomo Agostini, la légende vivante de la moto. Autrement dit, même sans avoir fait carrière en monoplaces, Surtees serait devenu un grand nom. Qu'il soit le seul à avoir réussi le grand saut ne lui donne que davantage de mérite.

De plus, Surtees apprit à une vitesse sidérante son nouveau métier. Sa première vraie course en monoplace fut en Formule Junior en 1960, suivie par une épreuve de Formule 2. Puis vint une course hors championnat en F1. Quelques mois plus tard sur une Lotus, il signa la pole à Porto pour sa troisième course officielle ! Il finit par sortir de la route alors qu'il menait l'épreuve mais ce n'était même pas de son fait. Le réservoir d'essence fuyait dans son habitacle, si bien que son pied glissa de la pédale lorsqu'il traversa... des rames de tramway ! C'était la F1 d'antan...

Professionnel avant l'heure

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Mieux encore, Surtees ne se contentait pas d'aller vite. Titulaire d'un diplôme d'ingénieur, il savait non seulement comment régler ses voitures mais également comment les concevoir. Cet esprit analytique et pointilleux le servit aussi bien dans le domaine technique que dans la gestion de sa carrière. Il prenait son métier très au sérieux à une époque où beaucoup voyaient cela comme un hobby. C'est pourquoi il quitta Lotus dès la fin de l'année 1960 : il ne pouvait influer sur la conception de ces machines avec Colin Chapman, autre caractère obsessionnel. Il fit donc ses gammes dans une équipe privée, histoire d'emmagasiner de l'expérience sans pression.

De nombreux podiums et une nouvelle pole lui ouvrirent les portes de Ferrari en 1963. Un an après, il était champion du Monde. Certes, il finit par claquer la porte de la Scuderia courant 1966 mais Enzo Ferrari ne lui en tint même pas rigueur. Le Commandatore, pourtant rancunier, resta lucide sur ce divorce en clamant que "dans cette histoire, il y avait deux perdants : Ferrari et lui-même". Ce qu'il s'avéra juste : Ferrari allait connaître une décennie sans titres et Surtees n'allait plus pouvoir lutter pour le titre mondial.

La "précieuse contribution" de Surtees

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Sauf que Surtees allait connaître un ultime succès à priori anodin mais néanmoins historique. L'Anglais était considéré comme une star chez Honda et pour cause : à l'origine, la firme nippone était un constructeur de motos. Lorsque Big John reprit sa liberté, il devint le leader désigné de leur programme F1. Honda avoua même qu'ils envisageaient de quitter la discipline si Surtees n'avait pas signé. Celui-ci allait non seulement piloter mais en plus participer à la conception de la fameuse "Hondola", référence au châssis Lola reconfiguré par le constructeur. Et tant qu'à faire, il prit la direction de l'usine européenne pour soulager Honda... alors qu'il préparait en même temps des voitures de sport pour Lola ! Comme le résuma si bien Graham Hill : "Dieu merci, John a trouvé des Japonais, eux seuls sont capables de travailler comme lui !".

Problème, Surtees dut se contenter d'une monoplace bien trop lourde durant la majeure partie de la saison 1967. A titre de comparaison, la Lotus de Clark pesait 693 kilos contre... 950 kilos pour la Honda ! Une fois la Hondola prête, Surtees en tira un meilleur parti et remporta le Grand Prix d'Italie. Une épreuve rentrée dans la légende grâce au comeback de Clark, qui remonta un tour complet de retard. C'est d'ailleurs sa panne d'essence qui ouvrit la voie à Surtees, coiffant Jack Brabham à l'aspiration sur le fil.

En dépit de quelques bonnes performances l'année suivante, Honda ne remporta plus d'autre course au cours de son premier passage. Les Japonais baissèrent pavillon fin 1968 pour consacrer leurs efforts sur les voitures de route. Ils n'oublièrent pas Surtees pour autant : lorsque Honda propulsa les Williams à la victoire courant 1986, ils écrivirent au champion du Monde et le remercièrent en estimant que "tout cela n'aurait jamais été possible sans [sa] précieuse contribution".

"Aussi assommant qu'un concierge !"

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Si cette reconnaissance de Honda était légitime, il était déjà plus surprenant qu'Enzo Ferrari garde Surtees en haute estime. Même les tifosi applaudirent Big John au cours de sa chevauchée de Monza 1967, le surnommant "Il grande Surtees". Il était pourtant l'antithèse du pilote Ferrari type : pas spécialement spectaculaire en piste et très renfermé en dehors. Pour reprendre les termes de Gérard Crombac : "aussi assommant qu'un concierge !". Un autre journaliste de renom, Xavier Chimits, écrivit même que "jamais la Formule 1 ne connut un pilote plus austère et intransigeant" que Surtees. José Rosinski enfin évoqua un pilote "toujours insatisfait, qui exigeait de ceux qui l'entourent autant que ce qu'il donne. C'est à dire le maximum".  D'où une certaine difficulté à pleinement s'intégrer dans une équipe.

Il n'était donc pas surprenant qu'il finisse par se fâcher avec Ferrari. Il est vrai que la Scuderia n'a rien fait pour calmer l'Anglais. Non seulement l'équipe insistait pour mener de front Formule 1 et Endurance mais en plus, le manager Eugenio Dragoni privilégia ouvertement le second pilote, Lorenzo Bandini. Le grave accident de Surtees en Can-Am fin 1965 fut le prétexte idéal pour afficher cette préférence. Sauf que John remporta le Grand Prix de Belgique 1966, preuve qu'il avait encore toutes ses capacités. Qu'importe : Dragoni exclut Surtees du premier relais au cours des 24 Heures du Mans, convaincu qu'il ne pouvait tenir le rythme. Résultat, John planta l'équipe en pleine épreuve !

Homme à tout faire ?

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Au final, il était parfaitement logique que Surtees fonde sa propre équipe au cours de l'année 1970. Le problème, c'est que la Formule 1 finit par se professionnaliser à son tour. Les sponsors commençaient à affluer, la presse également, sans parler de passionnés richissimes tels que Bernie Ecclestone. Le côté pragmatique ne suffisait plus : il fallait faire preuve de diplomatie, arrondir les angles, charmer. Surtees n'en était hélas pas capable.

Le constat de Rosinski, pourtant établi en 1971, se vérifia tout au long de la décennie. Son éternel insatisfaction le fâcha aussi bien avec ses pilotes que ses sponsors. Dommage car il y avait du potentiel avec quelques podiums signés par Carlos Pace (Autriche 1973) et Mike Hailwood (Italie 1972), autre motard passé à la monoplace. Ce dernier frôla d'ailleurs la victoire à Monza en 1971, durant cette fameuse course où les cinq premiers pilotes finirent en moins d'une seconde. Hailwood était quatrième au baisser du drapeau.

L'argent finit rapidement par manquer, en dépit de partenariats originaux. Le plus marquant restera bien entendu celui avec la marque de préservatifs Durex ! De bons pilotes tels qu'Alan Jones, John Watson ou Vittorio Brambilla ne purent que grappiller des miettes, même si Jones passa proche du podium lors du final historique de Fuji 1976. Fin 1978, Surtees jeta l'éponge. Il fallut attendre les années 2000 pour le revoir dans le milieu, entre la gestion de l'équipe britannique d'A1GP et la carrière de son fils Henri, hélas décédé en course en Formule 2 en 2009.

Unique en son genre

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Souvent incompris par ses pairs ("un homme parfois compliqué" pour le photographe Bernard Cahier), Surtees attirait néanmoins le respect. Il ne faut pas s'arrêter à son seul titre de champion du Monde car beaucoup s'accordent à dire que son palmarès aurait pu ou dû être plus fourni s'il s'était contenté de piloter. D'un autre côté, c'est son caractère et son besoin de tout faire qui le distinguèrent des autres et lui permit de rivaliser avec les autres grands noms des années 60.

Dans tous les cas, il mérite bien son surnom de "Big John".