En Formule 1, on aime monter en épingle certaines rivalités. Quelques unes de ces oppositions se retrouvent ainsi imprimées dans la mémoire collective en partie grâce à cet abattage médiatique. D'autres ont droit à bien moins d'attention aujourd'hui alors qu'elles faisaient la une des magazines à l'époque. C'est le cas de la rivalité opposant Ralf Schumacher à Juan Pablo Montoya.

La saison 2001 n'a pas tant marqué les esprits. On s'en souvient surtout pour le quatrième titre de Michael Schumacher, qui s'appropria les records de victoires et de points cette année-là, ainsi que pour les barouds d'honneur de Mika Häkkinen et Jean Alesi. Restent les nouvelles recrues, qui ont marqué de leur emprunte la F1 contemporaine, chacun à sa manière. Kimi Räikkönen, pourtant grandement inexpérimenté, a dépassé toutes les attentes tandis que Fernando Alonso a tiré le meilleur parti d'une Minardi bricolée en urgence.

Mais on le sait, le débutant le plus médiatisé restait bien Juan Pablo Montoya. De par son palmarès et sa personnalité, le colombien ne laissait personne indifférent et tout le monde s'attendait à le voir bousculer l'ordre établi en Formule 1. Notamment face aux frères Schumacher : Michael, qui était la référence à dépasser, et Ralf, l'équipier servant de valeur étalon.
Car si certains fans auront oublié jusqu'à la présence même du petit frère en Formule 1, les connaisseurs n'ignorent pas qu'au début des années 2000, Ralf incarnait l'avenir. Ses excellentes performances sur des Williams sous-motorisées étaient saluées par le plus grand nombre. Les médias ne pouvaient plus contenir leur enthousiasme face à une éventuelle passation de pouvoirs entre frères.

Presse qui roule n'amasse pas mousse...

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Or avec une tête brûlée comme Montoya et une équipe Williams qui n'a jamais cherché à calmer les ardeurs de ses pilotes, tout le monde s'attendait à une guerre civile. Dès l'intersaison, les deux pilotes eurent droit à des questions répétées sur leur voisin de garage, surtout Montoya.
Le colombien répondit toujours de la même façon. Il s'agira d'une saine relation de travail sans aucun problème mais sans aucun lien amical puisqu'après tout, aucune loi n'oblige les équipiers à devenir proches. En gros, la presse en faisait tout un plat pour pas grand chose. Et au final, c'est exactement ce qu'il s'est produit.

Au delà des réputations de Montoya et Williams, il y a fort à parier que les médias cherchaient juste à exploiter une nouvelle rivalité interne. Les deux Top Teams du moment ne pouvaient répondre à leurs attentes. Ferrari fonctionnait sur une hiérarchie bien définie et McLaren avait réussi à obtenir une saine émulation entre Mika Häkkinen et David Coulthard. Avec Williams progressant petit à petit avec BMW et deux jeunes pilotes fort talentueux, il était donc facile de spéculer sur un clash et de monter en épingle la fraîcheur des relations entre Juan et Ralf.
Laquelle s'expliquait simplement par des personnalités différentes et leurs ambitions mutuelles. Rien de plus. Mais rien n'y fit : la presse répéta à l'envie que les deux se détestaient cordialement, presque autant que Nigel Mansell et Nelson Piquet... Sauf qu'aucun des deux n'alla jusqu'à insulter la femme de son rival dans ce cas !

Lutte d'influence

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En fait, il était plus intéressant et logique de débattre sur leurs performances. Beaucoup s'attendaient à voir Montoya prendre progressivement le dessus, Ralf ayant été parfois bousculé par un Jenson Button alors plus inexpérimenté que son successeur. Sauf que le colombien brilla par son irrégularité, entre pannes mécaniques, excès d'optimisme et coups d'éclats.
Sa manœuvre d'Interlagos 2001 est encore dans les mémoires. Reste que Ralf Schumacher prit le dessus dans un premier temps : première victoire à Imola, première pole à Magny-Cours et succès à la régulière face à son propre frère à Montréal. Ce qu'on ne savait pas à cet instant, c'est qu'à partir de là, Ralf allait progressivement perdre son élan et sa réputation.

Il faut dire que Williams, bien entendu, jeta de l'huile sur le feu. Avec deux pilotes comptant sur des stratégies opposées, l'équipe demanda à Ralf de laisser passer Montoya au cours du Grand Prix de France et de Grande-Bretagne. Rien d'anormal, même Schumacher accorda cette politesse à Barrichello en Allemagne et aux Etats-Unis pour les mêmes raisons. Sauf que l'aîné avait déjà un titre assuré, une assurance qui ne concernait pas les pilotes Williams.
Ainsi, l'Allemand ignora ostensiblement la consigne, prétextant la fameuse panne de radio pour s'excuser. Son absence de commentaire après son abandon à Silverstone voulait tout dire. En Allemagne, Ralf s'imposa après la casse moteur de son équipier et sous-entendit que son équipier avait trop tiré sur la mécanique...

Cette attitude boudeuse de Ralf devint une constante en cette fin de saison. Fin de saison où Montoya se distingua entre ses premières poles et sa première victoire de Monza. Il notifia que Ralf ne le félicita même pas pour la circonstance, là où Juan avait pris cette peine à Imola.

Guerre froide ?

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Néanmoins, il y a fort à parier que Ralf ruminait davantage ses résultats plus modestes et n'avait aucune rancœur personnelle. Durant l'intersaison 2001-2002, il affirma même que Juan était le meilleur équipier qu'il ait eu et qu'il parlait plus facilement avec lui qu'avec Giancarlo Fisichella et Damon Hill. Ce dont s'étonna le champion 1996. En revanche, il était convaincu que son équipe s'était davantage concentrée sur son équipier en deuxième moitié de saison.
Juan, lui, résuma la chose par "
Ce n'est pas que nous nous détestions mais on ne s'entend pas". Limpide. Williams souligna que l'entente était favorisée par le fait que l'un comme l'autre n'était pas obligé de partager le même motorhome. Après tout, Ralf pouvait se réfugier chez BMW.

Reste que leur relation n'évolua guère en 2002... en dépit de leurs premiers contacts en piste. On retiendra notamment celui d'Indianapolis qui fit exploser Patrick Head de colère. Le reste du temps, les deux s'attirèrent des commentaires divers, pas aidés par une Williams trop conservatrice et pas encore assez fiable. Ralf se vit reprocher son inconstance, passant d'un jour avec à un jour sans avec grande facilité. Un reproche ironiquement constant dans sa carrière. Juan-Pablo lui perdit quelques points par sa faute mais eut le mérite de signer sept pole positions dans une année écrasée par Ferrari.

Confiance rompue

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Bilan mitigé par conséquent pour une équipe Williams qui fit quelques reproches à Montoya, questionnant indirectement ses qualités de metteur au point et sa capacité à fédérer ou non l'équipe. Des reproches que Montoya n'apprit que par médias interposés, bien entendu ! Comme le fit remarquer Renaud de Laborderie, « cette équipe Williams manque d'un directeur des relations humaines ». Pourtant, Williams faisait davantage confiance à Montoya qu'à Schumacher désormais.
La preuve : au lieu d'établir la numérotation elle-même, l'équipe le laissa choisir entre le numéro 3 et 4. Davantage porté sur la guerre psychologique que son équipier, il choisit le 3. Pourtant, à partir de ce moment, les médias n'allaient plus jamais revenir sur la rivalité Schumacher-Montoya. Il faut dire que la saison 2003 donna bien plus de matière aux observateurs que 2001 et 2002 !

Ce qui attira l'attention du côté Williams, c'est la rupture surprise entre l'équipe et Montoya. Si Juan affirma dans un premier temps sa volonté de poursuivre l'aventure avec Frank Williams, Patrick Head et consorts, le Grand Prix de France remit tout à plat. Placé derrière son équipier, Juan voulut s'arrêter plus tôt pour son dernier pitstop, tentant le pari de ce que l'on n'appelait pas encore « l'undercut ».
Manque de chance, Ralf s'en aperçut, avança également son arrêt et garda l'avantage. Convaincu que Williams a renseigné Schumacher pour lui faire perdre la course, Montoya s'emporta contre son team, les traitant de branleurs ! C'est tout naturellement qu'il fut convoqué à l'usine le lendemain afin qu'on lui remonte les bretelles.

Quelques semaines plus tard, les premières rumeurs l'annonçaient chez McLaren-Mercedes pour 2005...

Transfert anticipé

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Montoya ne laissa rien paraître avec un été étonnant de régularité. Son équipier avait lui démarré timidement mais perdit pied après sa dernière victoire. Son accident en essais privés à Monza n'arrangea rien mais ses erreurs lors des deux dernières courses faisaient peine à voir. Celle de Montoya à Indianapolis fut plus légère mais hélas sanctionnée par une pénalité au pire moment. Titres perdus, encore une fois.
Et en novembre, Montoya était officiellement un pilote McLaren pour 2005. Outre l'ambiance dégradée, Montoya remarqua que Williams ne comptait pas le payer davantage alors qu'il ne gagnait qu'un tiers du salaire de son équipier ! Comme le fit remarquer plus tard Juan, «
avec Frank [Williams], tout allait bien tant qu'on ne parlait pas d'argent ! ».

Et sa relation avec Ralf au final ? Début 2004, Montoya répéta le même disque avec sa franchise habituelle : « Ce n'est pas vraiment le genre de personnes avec lequel vous passez une soirée mémorable sur laquelle vous revenez en disant « Hé, tu sais quoi ? J'ai dîné avec Ralf Schumacher ! ». Impossible ». Et pourtant, quatre ans plus tard, une fois recasé en NASCAR, Montoya admit s'être bien mieux entendu avec Ralf une fois l'un chez McLaren et l'autre chez Toyota ! A croire que Ralf était aussi irrégulier et difficile à cerner en tant que personne qu'en tant que pilote...