Lorsque la saison commence, les fans souhaitaient avant tout être surpris. Si la première course est un décalqué du déroulement de la saison précédente (comme ce fut le cas en 2015), il y a de fortes chances que le public se sente floué. Il est donc peu dire que l'ouverture de la saison 1967 prit les observateurs de court puisque le Grand Prix d'Afrique du Sud faillit voir un pilote occasionnel remporter la course !

A ce moment, la Formule 1 digérait petit à petit sa motorisation 3 litres qui avait déboussolé bon nombre de concurrents douze mois plus tôt. Grâce au moteur Repco d'une homogénéité optimale, Jack Brabham avait remporté son troisième titre au nez et surtout à la barbe de ses jeunes rivaux et faisait office de favori logique. Ferrari commençait doucement à perdre pied, BRM se débattait avec son curieux moteur H16 et bien que Lotus avait associé Graham Hill à Jim Clark, l'équipe attendait encore l'arrivée du légendaire Ford Cosworth. Les Eagle-Weslake, Honda et Cooper-Maserati faisaient surtout figure d'outsiders en dépit du talent de Dan Gurney, John Surtees et Pedro Rodriguez pour ne citer qu'eux, tandis que Bruce McLaren essuyait encore les plâtres de sa nouvelle équipe.
Retour sur la motorisation dans les années 60 : http://francef1.fr/1966-retour-precipite-a-puissance/
Il y eut plus de mouvements dans les cockpits que sous les capots, or il valait mieux qu'ils soient davantage prêts qu'en 1966 : la saison débutait dès le 2 janvier à Kyalami ! Le circuit le plus connu d'Afrique du Sud remplaçait East London et disposait des mêmes contraintes que Mexico : forte chaleur et haute altitude (1800 mètres). Cela sentait la course à élimination tandis que seules 18 monoplaces s'alignaient en continent africain, McLaren et Ferrari faisant l'impasse sur le déplacement. A l'époque, la Scuderia avait pour coutume de snober l'une ou l'autre course lorsque sa préparation laissait à désirer....
Les qualifications annonçaient aussi la couleur : Brabham monopolisa sans surprise la première ligne avec son fondateur et champion en titre devant son lieutenant Denny Hulme, pilote solide mais sans génie dont on n'attendait pas grand chose. Et pourtant... Clark hissait son improbable moteur H16 au troisième rang devant Rodriguez et sa non moins originale Cooper-Maserati, suivis par John Love, 42 ans, pilote local de Rhodésie (actuel Zimbabwe) qui pilotait une Cooper-Climax de 2,7 litres datant de 1964 ! Il devançait de grands noms comme le champion 1964 John Surtees (Honda) et les futures têtes couronnées que seraient Jochen Rindt (Cooper) et Jackie Stewart (BRM).

S'il fallait une nouvelle preuve que le H16 était un loupé magistral, Kyalami se chargea de l'apporter : aucune monoplace équipée de ce moulin ne vit le drapeau à damier ! Stewart allait être le premier à garnir la liste des abandons après seulement deux tours pour une course qui en comptait 80 et qui allait dépasser les deux heures. Clark n'allait pas durer beaucoup plus longtemps sur ce circuit où il allait s'adjuger un an après le record de victoires (avant d'être battu par... Stewart). Les Maserati ne relevaient guère le niveau avec les renoncements des deux Jo, Bonnier et Siffert, deux vainqueurs de Grands Prix talentueux mais fauchés avant l'heure, tout comme leur équipier Rindt, troisième avant une casse moteur. La première d'une longue série cette année-là, au point que l'Autrichien, peu diplomate, en explose un volontairement, provoquant ainsi son licenciement... Notons aussi qu'un mécanicien de l'équipe s'appelait Ron Dennis...
La superbe Eagle de Dan Gurney ne brilla jamais par sa robustesse et ne tint pas la distance non plus. Sauf que même les Brabham-Repco connurent leur lot d'avaries ! Le patron-pilote perdit quatre tours à mi-course suite à des ratés moteurs provoqués par l'altitude et Hulme baissa pavillon à vingt boucles de l'arrivée à cause de ses freins ! Résultat, le local John Love se retrouvait en tête sur sa monoplace passée d'âge et sur un moteur moins dopé que les autres ! Il ne restait plus que huit voitures en piste, dont deux trop retardées pour être comptées au classement final...
La course faillit donc voir un pilote engagé uniquement pour cette épreuve remporter la course, d'autant que son plus proche rival, Rodriguez, priait pour que sa boîte de vitesses tienne sans le second rapport... Sauf que Love fut victime du même avatar que quelques autres infortunés de l'époque : la panne d'essence ! Il put faire le plein à temps, mais c'était trop tard pour l'emporter. Presque chaque rescapé vit l'arrivée dans la douleur : Rodriguez sans deuxième vitesse, Love avec le minimum d'essence, Surtees avec un pneu crevé, Hulme sans freins et Brabham au moteur ratatouillant...
S'il se fit aussi remarquer en tant que premier pilote à courir sous les couleurs d'un cigarettier avec une Brabham en 1968*, la deuxième place de Love resta son seul vrai fait d'armes en carrière et le dernier hourra d'un moteur Climax... de même que pour Maserati, le bloc italien montant pour la onzième et dernière fois sur la plus haute marche. Idem pour Cooper : le pionner de la F1 à moteur arrière s'arrêta à seize bouquets. Pedro Rodriguez remportait lui sa première victoire sur une monoplace... qui allait se prendre quatre tours dans le nez dès la prochaine course par le vainqueur Denny Hulme ! Le Néo-Zélandais, discret au possible mais grandement efficace, allait finalement remporter la couronne mondial face à son équipier et patron Jack Brabham ! Un autre résultat que personne ne pouvait prédire en début de saison..
* Et non pas Lotus comme on le pense trop souvent. D'autres idées reçues combattues ici : http://francef1.fr/dix-de-der-10-idees-recues-formule-1/