Dès que la Formule 1 se permet de décevoir ses fans, ceux-ci sentent une poussée de nostalgie resurgir. Un besoin de se consoler avec le passé qui leur a réservé tant de bons moments, les confortant ainsi dans l'idée que l'actualité est bien terne en comparaison de ces temps glorieux. Est-ce si vrai ?

Nous avons souvent tendance à enjoliver les bons souvenirs, si bien que notre affectif prend le pas sur notre objectivité. Celle-ci nous rappellerait qu'il y a quelques années, nous trouvions déjà énormément de choses à redire. Peut-être pas les mêmes ou à un degré moindre mais nous n'étions pas totalement en phase avec notre sport favori non plus. Idem pour la F1 « de papa ». L'ancienne génération est d'autant plus encline à pointer du doigt tous les travers du sport automobile contemporain... alors qu'ils ne font que voir le résultat d'un phénomène qui trouve ses racines dans « leur » Formule 1 ! La preuve en quelques points.

La qualité des courses

Le débat sur les dépassements ne date pas d'hier, loin de là, et il ne suffit pas de remonter au début des années 2000 pour cela. Pour ne prendre qu'un seul exemple, en 1979, un journaliste questionna Bernie Ecclestone puis Gilles Villeneuve sur la qualité du spectacle proposé par la Formule 1. Celui-ci leur transmit les critiques selon quoi les courses étaient de plus en plus ennuyeuses avec des dépassements de plus en plus difficiles... Ni Ecclestone, ni Villeneuve n'approuvèrent, le second répondit de la meilleure des façons en piste à Dijon par ailleurs, mais si ce bruit courrait, ce n'était pas pour rien. D'ailleurs, en 1983, lorsque le ravitaillement initié par Brabham se généralisa, Ecclestone, pas né de la dernière pluie, s'assura de les conserver pour la saison entière, convaincu que ces arrêts allaient ajouter du piment à la course...

Le suspens au championnat

Ne parle t-on pas de la « glorieuse incertitude du sport » ? Plus encore que le spectacle en lui-même, l'intensité de la lutte pour les titres mondiaux est très variable selon les années. Toutes les époques ont connu leurs championnats décidés au dernier Grand Prix avec deux ou trois prétendants tout comme elles ont connu leurs saisons archi-dominées par un pilote et dépourvues du moindre suspens : Ascari puis Fangio de 1952 à 1955, Clark en 1963 et 1965, Stewart en 1971, Andretti en 1978, Mansell en 1992, etc.. En parlant de Clark, même à une époque où la F1 n'était encore qu'un sport d'initiés, on se plaignait de sa mainmise. José Rosinski, grand journaliste de l'époque, nota que le Grand Prix de France 1965 fut « terriblement ennuyeux à suivre […] avec des écarts importants nuisibles à l'aspect spectaculaire de la course. Ceci, à terme, risquait de portait préjudice à la popularité de la Formule 1 selon les spécialistes. ». Toute ressemblance...

Trop de politique

Lorsqu'un sport devient (trop) médiatisé, de plus en plus de personnes se penchent sur la poule aux œufs d'or et essaient d'en tirer le meilleur parti, d'où des conflits d'intérêts qui risquent de déborder sur le sportif. Beaucoup voient aujourd'hui la Formule 1 davantage comme un business que comme un sport à cause de cela. Si cela s'est accentué au fil des années, là encore, doit-on oublier les polémiques du passé ? Rappelons que la Formule 1 a frôlé la scission en 1981 entre légalistes et indépendants quant à la suppression ou non de l'effet de sol, devenu dangereux. Notons que cette année-là, la Lotus 88 à double châssis fut interdite là où la Brabham BT49C était autorisée, alors qu'elle contournait tout autant le règlement qui imposait une garde au sol de 6 centimètres. De même, la réglementation moteur de 1961 provoqua des remous avec un double jeu de la part de Ferrari afin d'en tirer le meilleur parti face aux « garagistes » anglais. Enfin, aussi mythique que soit le duel Prost-Senna, la controverse qui a suivi leur premier accrochage à Suzuka en 1989 aurait enflammé les réseaux sociaux, surtout du côté des fans de Magic !

Les pénalités (ou absences de pénalités) arbitraires

Une des mauvaises tendances de la F1 contemporaine est de sanctionner à tout va les manœuvres jugées répréhensibles en piste. Le problème étant qu'elles s'invitent à chaque touchette ou presque, alors que les pilotes, bien que professionnels, restent des êtres humains capables d'erreurs. Ceci s'applique bien entendu aux dernières années en cours mais la Formule 1 ne fut pas si laxiste que cela par le passé, ou pas toujours à bon escient. Suzuka 1989 reste un sujet brûlant aujourd'hui car la Fédération fut particulièrement sévère avec Senna au vu des circonstances, si bien qu'elle se priva de toute sanction douze mois plus tard pour une manœuvre hautement condamnable ! Quelques années plus tard, Alain Prost dut purger un stop-and-go à Hockenheim pour avoir coupé une chicane... alors qu'il essayait uniquement d'éviter un adversaire en travers ! Jacques Vileneuve fut exclu du Grand Prix du Japon 1997 à Suzuka pour avoir simplement ignoré un drapeau jaune en essais libres... En 2000, McLaren perdit les dix points de sa victoire en Autriche pour l'absence d'un scellé et David Coulthard fut disqualifié pour un aileron avant non-conforme au Brésil, ne bénéficiant pas de la même clémence que Ferrari fin 1999 pour ses déflecteurs latéraux en Malaisie. La liste est non-exhaustive...

Moins de sportivité, peu de personnalités...

Le temps des seigneurs est terminé dit-on. Aujourd'hui, notre sport regorge de champions arrogants, égoïstes, m'as-tu-vu ou complètement transparents qui font pâle figure face aux gentlemen ou aux personnalités hautes en couleur. Du moins c'est ce que l'on veut retenir. Gerard « Jabby » Crombac, sommité de la presse en Formule 1, décrivit Jim Clark comme « un type plutôt tranquille » et John Surtees « aussi assommant qu'un concierge ». Jackie Stewart est aujourd'hui unanimement salué pour sa contribution historique à notre sport mais à l'époque, il était tout sauf populaire et entendit souvent des fans éructer « j'espère qu'il ne gagnera pas cette fois ! ». Gilles Villeneuve est porté aux nues mais faisait grandement polémique de son vivant (du moins les premières années) pour sa tendance à dépasser les limites en cherchant à les repousser. Senna et Schumacher furent les suivants à être pointé du doigt comme chacun sait.

Même dans les années 50, certains pilotes firent passer l'individuel devant le collectif. Si on se souvient de l'esprit chevaleresque de Peter Collins à Monza en 1956, laissant son volant à Juan-Manuel Fangio alors qu'il pouvait également viser le titre mondial, on oublie qu'on ordonna cette manœuvre à Luigi Musso. Celui-ci, déterminé à gagner à domicile pour la Scuderia, refusa.. et en fut pour ses frais puisqu'il renonça, ayant trop maltraité sa monoplace...

Des Formule 1 pas assez rapides...

Les comparaisons entre les performances des Formule 1 de 2015 et celles du début des années 2000 pleuvent, tant il est regrettable de voir les monoplaces se traîner en comparaison de ce que l'on attend d'elles. En soi, le reproche est parfaitement compréhensible. C'est oublier qu'en 2004, la guerre des pneumatiques entre Bridgestone et Michelin permettait aux chronos de descendre très facilement. Les F1 ont gagné entre deux à trois secondes de 2000 à 2001 rien qu'avec ce facteur ! Mais surtout, est-ce que les F1 ont toujours été les plus rapides du monde ? De 1961 à 1965, lorsqu'on limita la cylindrée à 1,5 litre, l'Endurance battait la Formule 1... De manière générale, pour des raisons évidentes de sécurité, la Fédération a toujours cherché à limiter les performances de ces bolides, poussant les ingénieurs à creuser ailleurs, d'où une nouvelle poussée, et ainsi de suite...

… ou trop faciles à piloter

Or, non seulement les Formule 1 sont trop lentes mais en plus, avec toute cette électronique et avec l'intrusion de plus en plus effective des ingénieurs, la place du pilote s'en trouve d'autant plus réduite. Là encore, s'il y a du vrai et des raisons concrètes pour les puristes d'être déçus, c'est également à relativiser. Au delà de l'influence psychologique d'un pilote dans son équipe (débattue encore aujourd'hui lorsque l'on compare l'impact de Sebastian Vettel par rapport à celui de Fernando Alonso chez Ferrari), l'électronique a fait sa première grosse intrusion au début des années 90, une fois l'antipatinage généralisé et la suspension active maîtrisée. La saison 1993 ne fut pas mauvaise pour autant. Idem pour les saisons 2001 à 2007 où le contrôle de patinage a fait son retour : beaucoup gardent un souvenir ému du millésime 2003. Mieux encore, au début des années 80, l'effet de sol était si important qu'il réduisit l'importance du pilotage pur, les passages en courbe étaient devenus une simple formalité..

Il n'est pas question de prétendre que la Formule 1 actuelle est exempte de tout reproche mais plutôt de faire comprendre que chaque décennie a eu droit à son lot de problèmes. Que l'on regrette la perte de certains éléments qui collaient plus à notre vision de la Formule 1, soit. Or, quand on voit des fans regretter le bon vieux temps sur les réseaux sociaux en commentant une photo de la saison 2002, il serait justifié de leur rafraîchir de la mémoire, n'est-ce pas ?

Mika Hakkinen disait que la F1 était comme un mariage : quand on lie son destin à une équipe, on ne la quittait pas à la première déception. Son raisonnement, qu'il appliqua parfaitement avec McLaren, vaut pour notre sport favori dans son ensemble. Parfois, son évolution peut nous prendre de court et bouleverser nos sentiments, si bien que nous préférerions nous pacser avec l'Endurance ou entamer une relation avec l'IndyCar. Mais si nous aimons tant la F1, si nous la connaissons suffisamment, nous pouvons lui faire confiance : elle nous offrira encore de grands moments de bonheur.