En Formule 1, on tend à se souvenir davantage des débuts en fanfare que ceux conclus avec fracas. Pourtant certains pilotes ont entamé leur carrière sur une drôle de note.

Pour les uns, c'était un simple incident de parcours qu'ils surent faire oublier. Pour d'autres, c'était une sentence irrévocable qui réduisit leurs chances de succès à néant. En voici neuf exemples bien distincts.

Ces débuts ratés en F1

Jo Schlesser, France 1968 : accident mortel

Certainement le cas de figure le plus tragique. Le pilote Lorrain fut un des quatre malheureux pris dans la tornade de décès de ce printemps/été 1968. Le sport auto perdit successivement Jim Clark en F2 à Hockenheim (7 avril), Mike Spence en essais à Indianapolis (8 mai) et Ludovico Scarfiotti en course de côte en Allemagne (8 juin). Il était presque écrit qu'un drame allait endeuiller le début du mois de juillet. Or le 7 juillet se déroula le Grand Prix de France à Rouen-les-Essarts. Avec Jo Schlesser sur la grille.

Après avoir roulé sa bosse dans toutes les catégories possibles, il finit par toucher au but à 40 ans, lorsque Honda France lui proposa le dernier modèle du constructeur, la RA302. Un projet ambitieux – moteur à 120° avec refroidissement par air – mais insuffisamment préparé, si bien que le pilote leader John Surtees avait refusé de l'expérimenter.

Trop content de débuter dans la catégorie reine, Jo eut cette parole tristement prophétique « Si l'on me confiait une F1, je la prendrais même si je savais que la mort y était tapie pour surgir un jour ou l'autre».

Qualifié en fond de grille à cause d'une tenue de route fantaisiste, Schlesser perdit le contrôle de sa Honda lors du troisième tour, piégé par un début d'averse. Il heurta le talus de la courbe des Six-Frères et la monocoque constituée d'aluminium et de magnésium s'embrasa dans l'instant. La France perdit un coureur particulièrement apprécié, auquel son ami Guy Ligier rendit hommage en nommant ses futures monoplaces avec ses initiales JS.

© DR - Honda - Jo Schlesser

Patrick Depailler, France 1972 : non classé

Un des nombreux français fauchés en pleine ascension qui auraient mérité un palmarès plus fourni, Patrick Depailler fut lancé comme beaucoup de ses compatriotes par Elf et Ken Tyrrell. Le timing de ces débuts semblait parfait.

Patrick débutait lors du Grand Prix de France à Charade, soit dans son fief (natif d'Auvergne), le tout avec l'équipe championne du Monde en titre. Mais déjà à l'époque, il ne suffisait pas de sauter dans une des meilleures machines pour réussir, même avec beaucoup de talent.

Dix-septième de grille, Depailler progressa jusqu'au treizième rang avant d'allonger la liste des victimes des bas-côtés de Charade. Les pierres jonchaient ce tracé à flanc de montagne et il suffisait de s'aventurer un minimum hors trajectoire pour en rencontrer. Helmut Marko en garde à jamais une marque avec la perte de son œil tandis que Chris Amon laissa échapper une victoire qui lui était acquise sur Matra.

Depailler ne put même pas sauver l'honneur tel Gilles Villeneuve à Silverstone 1977. Une suspension lâcha sur sa Tyrrell 004, le reléguant en fin fond de classement. Il concéda au final cinq tours et sur un Grand Prix qui en comptait trente-huit, c'était trop pour être officiellement classé. Heureusement, pas de quoi le disqualifier d'une seconde chance : Tyrrell conserva un œil sur lui, le lançant pour de bon en 1974.

@ Daniel Migeon - Grand Prix de France 1972 - Patrick Depailler

José Dolhem, USA 1974 : retrait volontaire, pour son seul Grand Prix

Autre Français avec une seule course au plus haut niveau à son actif, José Dolhem est plus connu pour sa filiation avec une autre étoile partie trop tôt, son demi-frère Didier Pironi. Plus âgé de huit ans, c'est lui qui donna le goût du pilotage au futur pilote Ligier et Ferrari.

Mais davantage accaparé par les affaires familiales dans les travaux publics – il fit des études d'ingénieur avant de se lancer en tant que pilote – il n'avait pas la même ambition que Didier et n'était donc pas destiné à une aussi belle carrière.

Même après avoir remporté le volant Shell en 1969, il ne roula qu'occasionnellement en formules de promotions, et sans éclats. Pas de quoi débarquer en F1 penserait t-on. Sauf qu'en 1974, John Surtees avait déjà besoin de pilotes payants pour maintenir son équipe éponyme à flots. Après que Dolhem ait couru pour lui en F2, le champion 1964 l'enrôla pour trois courses. Non qualifié en France et en Italie, il toucha enfin au but à Watkins Glen pour la finale du championnat consacrant Emerson Fittipaldi et McLaren.

Hélas, le circuit américain connut un autre drame un an après la perte de François Cevert en ces lieux. Helmut Koinigg, coéquipier de Dolhem, quitta la route dans le dixième tour et le rail fut aussi cruel pour lui que pour François.

Une fois sa mort officielle, Surtees rappela Dolhem aux stands. Pas de deuxième chance, Dolhem quitta la F1 le plus discrètement qui soit. Il revint en F2 et participa aux 24 Heures du Mans sans plus de succès. Le destin se chargea d'en rajouter une couche lorsque huit mois après le décès de Pironi en mer sur son Colibri, José Dolhem périt en avion en avril 1988.

@ DR

Nigel Mansell, Autriche 1980 : blessé aux fesses

Le Lion fut le pilote de tous les extrêmes, capable des dépassements les plus audacieux tout comme des gaffes les plus magistrales. Cette fougue associée à un certain manque de discernement eut droit à une illustration des plus équivoques sur l'Osterreichring en 1980.

Troisième pilote Lotus après avoir charmé Colin Chapman durant un test comparatif fin 1979, l'Anglais connut son baptême du feu en cours de saison suivante. Censé éprouver la Lotus 81B, il finit par se qualifier seulement après avoir emprunté la monoplace d'Elio De Angelis, tant le modèle intermédiaire se traînait en piste. Modèle qu'il récupéra en course mais ce n'était pas le plus gros problème.

Dès son installation sur la grille de départ, il ressentit une brûlure sur son arrière-train. Son ingénieur diagnostiqua une fuite d'essence dans son cockpit. Deux solutions s'offraient à lui : littéralement serrer les fesses et disputer la course ainsi ou renoncer avant même de prendre le départ. Bien entendu, Nigel n'envisagea même pas la deuxième proposition. On eut beau essayer de le refroidir avec un seau d'eau froide avant l'extinction des feux, la douleur refit surface en cours d'épreuve.

Sa course s'acheva avec une rupture de moteur au quarantième tour et des brûlures de la taille de son poing sur son postérieur. Il finit la journée à l’hôpital où l'opération le contraignit à porter de la gaze pendant un mois le temps de retrouver une peau neuve à l'endroit meurtri...

@ DR - Nigel Mansell

Mike Thackwell, Canada 1980 : non partant

Le pilote néo-zélandais eut un temps droit à sa mention dans les statistiques officielles car il détenait le record du plus jeune pilote au départ d'un Grand Prix. Sauf qu'on questionna longtemps la légitimité de cette attribution puisque Thackwell n'a au final pas pris le "vrai"  départ de sa première course !

Non-qualifié aux Pays-Bas sur Arrows après avoir essayé de suppléer le convalescent Jochen Mass, il fit son chemin parmi les vingt-quatre premiers au Canada, sur une troisième Tyrrell. A priori une bonne occasion de faire une belle impression : les jeunes talents révélés par « Oncle Ken » se comptant sur plusieurs mains et la 010 se débattait en milieu de grille. Puis survint un carambolage d'entrée de jeu dans lequel furent impliqués ses deux équipiers du jour, Jean-Pierre Jarier et Derek Daly. La piste obstruée aboutit au drapeau rouge.

Les deux Tyrrell ne pouvaient être réparées à temps, si bien que Thackwell, pourtant rescapé du chaos, dut céder son châssis à Jarier pour le redémarrage. Ainsi, si Mike a officiellement participé à la course, non seulement celle-ci s'acheva avant même la fin du premier tour mais elle s'avéra nulle et non-avenue avec le deuxième départ.

La "controverse" quant à son record prit fin lorsqu'il fut succédé par Jaime Alguersuari pour le Grand Prix de Hongrie 2009. Il reste le cinquième plus jeune partant à ce jour.

© Goodwood

Miguel Angel Guerra, Saint Marin 1981 : abandon au 1er tour et blessé pour son seul Grand Prix

Si piloter pour Minardi a permis aux Nannini, Alonso, et autres Trulli de se révéler, Osella n'eut même pas cette distinction pour faire oublier une décennie de performances majoritairement désastreuses. "Vouloir juger les pilotes Osella équivaut à examiner les œuvres de peintres munis de pinceaux sans poils !" osera dire la presse spécialisée au milieu des 80's. Seul Eddie Cheever en 1980 parvint à se créer un semblant de carte de visite avant de rebondir chez Tyrrell.

L'année suivante, on vit plus souvent les Osella au garage que sur la grille, avec dix-sept non-qualifications sur vingt-six tentatives. Miguel Angel Guerra participa à cette statistique en échouant pour ses trois premiers essais, avant de vaincre le signe indien à Imola.

Vingt-deuxième au départ, il couvrit plus de distance que Thackwell mais c'est purement honorifique : Elizeo Salazar le heurta à Tamburello et son Osella finit dans le rail. Diagnostic du choc : poignet et cheville fracturés. Guerra céda sa place à Piercarlo Ghinzani puis Jean-Pierre Jarier et ne récupéra jamais son volant, ni ne courut en Formule 1 après cela.

@ DR

Adrian Campos, Brésil 1987 : disqualifié

Décédé voici quelques mois, le fondateur de l'équipe éponyme est plus connu pour cette carrière-ci que pour son parcours de pilote. Pourtant le futur mentor de Fernando Alonso avait bien fait acte de présence en Formule 1, en 1987 et 1988 chez Minardi. Davantage recruté pour son appui financier que pour ses capacités, l'Espagnol fut malmené par le plus prometteur Alessandro Nannini toute l'année et céda son volant à Pierluigi Martini en cours de saison suivante.

Il est vrai que Campos n'avait pas donné le meilleur signal possible pour ses débuts au Brésil. Quoique qualifié à un dixième de son équipier, il dut quitter sa monoplace lors du tour de chauffe. Pas de fuite irritante ici mais un simple oubli de... boules Quiès ! Les connaisseurs nostalgiques ne manqueront pas de rappeler que les turbos d'alors grondaient bien plus que les blocs actuels...

Comme si cette étourderie ne suffisait pas, Campos reprit sa place sur la grille au lieu de partir en fond de classement comme le règlement l'imposait. La réponse des commissaires fut sans équivoque : disqualification immédiate. Et Campos de rejoindre son stand au bout de trois boucles..

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Michael Andretti, Afrique du Sud 1993 : calé puis accrochage

Ici la contre-performance ne réside pas tant dans sa nature que dans son opposition face aux attentes. A l'époque, le CART faisait office d'alternative tangible, si bien que de plus en plus de pilotes s'y réfugiaient après avoir achevé leur carrière en F1. Le dernier en date étant le champion du Monde en titre lui-même, Nigel Mansell. Voir une de ses stars et fils de champion du Monde faire le chemin inverse était donc une sacrée curiosité, à plus forte raison avec un top team comme McLaren.

C'était omettre un ensemble de facteurs contraignants pas tous évidents en premier lieu : préparation plus limitée, difficultés d'adaptation à une nouvelle culture, opposition en interne d'un pilote star dévorant ses équipiers et manque de réelle motivation du principal concerné. Tout cela mis bout à bout aboutit à une saison globalement ratée et une expérience interrompue trois courses avant son terme pour l'Américain. Au moins mit-il un point d'honneur à signer un podium combatif à Monza, lieu qui fit naître la passion du sport auto chez son paternel.

Mais à Kyalami, rien de tout ça. Neuvième en essais, Andretti cala pour son premier départ arrêté et dut rattraper tout le peloton. Arrivé derrière Derek Warwick, il finit par le percuter lorsque celui-ci cherchait à éviter une Minardi en perdition. La McLaren rejoignit son stand sur trois roues pour le compte. Au moins avait-il parcouru quatre tours : c'était quatre de plus qu'à Interlagos et Donington... cumulés !

© McLaren Racing - Michael Andretti

Jean-Denis Delétraz, Australie 1994 : abandon.. à dix tours du leader

Le débat des pilotes payants n'est clairement pas une nouveauté. Plus la Formule 1 est devenue une discipline professionnelle et compétitive, plus il était difficile de réunir l'argent nécessaire ne serait-ce que pour s'aligner sur la grille de départ. Ainsi en 1994, pas moins de 46 pilotes ont été engagés sur au moins une course !

Le dernier de la liste fut Jean-Denis Deletraz sur Larrousse, déniché via le championnat de Supertourisme en France après n'avoir impressionné personne en F3000. Il fut mieux mis en valeur en fiction dans Michel Vaillant et son album consacré à la discipline...

Larousse était clairement en fin de vie, s'étant déjà séparé d'un autre pilote payant – Olivier Beretta – pour enchaîner les intérims d'anciens sociétaires (Phillipe Alliot, Yannick Dalmas) et finir sur le duo incongru Hideki Noda / Jean-Denis Delétraz. Sans surprise, l'équipe de Gérard Larrousse baissa pavillon en 1995. Or si Noda ne produisait guère d'étincelles, il ne faisait pas tâche non plus. Delétraz en revanche était si lent qu'il en devenait dangereux.

Sa qualification était encore acceptable puisque devant la Simtek de Domenico Schiattarella. Il concéda quand même deux secondes et demi à Noda, ce qui n'augurait rien de bon. Et sa course en témoigna parfaitement puisqu'il concéda un tour après seulement dix boucles !

Sa lenteur fut exposée à chaque coin de rue, exception faite de la pitlane puisqu'il y commit un excès de vitesse... Sa boîte de vitesses mit fin à son calvaire au cinquante-septième tour. Ou plutôt le quarante-septième dans son cas. Et pourtant, Pacific le contacta pour quelques courses en 1995...

© DR