Beaucoup de pilotes ont vu leur réputation s'effondrer après quelques années de confrontations défavorables avec un pilote de pointe dans un top team. Valtteri Bottas en est l'illustration la plus récente, pilote sérieux et talentueux, capable de quelques fulgurances mais peinant à confirmer sur la durée en dépit de ses efforts face à Lewis Hamilton.

Cependant, si le grand public eut tôt fait de railler le Finlandais jusqu'aux jugements les plus sévères, il est loin d'être l'équipier le plus éclipsé par son leader supposé.

Les plus grands écarts entre coéquipiers

Si on s'en tient aux simples statistiques en comparant son nombre de points proportionnellement à son collègue, non seulement Bottas ne rentre pas dans le Top 20 des pires écarts, mais il fait même mieux que d'illustres « seconds couteaux » moins fustigés. Le pire écart enregistré reste 2018 où avec 408 points contre 247, Bottas a récolté environ 60,54% du total de Hamilton.

En comparaison, ce pourcentage est tombé à 45,53% pour Rubens Barrichello en 2001 chez Ferrari face à Michael Schumacher, et 43,61% pour Giancarlo Fisichella en 2005 chez Renault contre Fernando Alonso. Ainsi, quels sont les plus gros écarts entre champions du Monde et coéquipiers dans l'histoire ?

Numéro 9 : Hector Rebaque, 1981, Brabham
22% du total de Nelson Piquet

Après la retraite de Niki Lauda fin 1979, Brabham est devenu un « one car team » de façon totalement assumée par Bernie Ecclestone. Il s'agissait d'offrir à la nouvelle star Nelson Piquet toutes les énergies possibles pour vaincre. Ce qui ne fut pas un sot calcul. Après avoir manqué de peu la couronne en 1980 pour sa deuxième saison complète seulement, le Brésilien aux punchlines aussi colorées que ses conquêtes féminines se rattrapa l'année suivante au volant de la controversé BT49C.

Williams de son côté se consola avec le titre constructeur, trophée que l'équipe privilégiait si possible de toute façon. Il est vrai qu'en engageant l'ancien patron/pilote Hector Rebaque, Brabham ne visait clairement pas le doublé au championnat. Après, il faut rendre ses mérites au mexicain, qui se défendit avec les honneurs et aligna quelques places d'honneur tout à fait respectables.

Il était même en lice pour un podium en Argentine avant une cruelle panne mécanique, démontrant qu'il n'était pas un parvenu. Il reste qu'avec un score final de 50-11, il était somme toute logique que Rebaque laisse place à Riccardo Patrese, le seul pilote qui fit (parfois) de l'ombre à Nelson durant ses années Brabham.

Numéro 8 : Niki Lauda, 1985, McLaren
19,18% du total d'Alain Prost

Le duel Lauda/Prost de 1984 est entré dans l'histoire et pour cause. L'opposition du maître sur le retour cherchant un ultime sacre face à l'élève admirant son aîné mais prêt à le surpasser ne pouvait qu'offrir une lutte à la fois fascinante et intense. Une intensité qui se ressent jusque dans les statistiques.

Encore aujourd'hui, le plus faible écart de ce sport entre le champion et son dauphin est attribué à cette saison : un demi-point. Au moins, contrairement à l'échec cuisant de 1983 avec Renault, Prost prit suffisamment de plaisir dans la maison McLaren pour accepter cette nouvelle défaite.

1985 se chargea de corriger cette injustice flagrante pour enfin consacrer le Professeur au sommet de son sport. Le français scella le sort de cette saison deux courses avant la fin après avoir repoussé les assauts de... Michele Alboreto. Car Lauda avait atteint son apogée et brûlé toutes ses cartouches côté ressources, là où Prost disposait d'une certaine marge de progression. De plus la McLaren MP4/2B s'avéra peu fiable entre ses mains, avec seulement trois arrivées, le confortant dans sa décision de raccrocher les gants en fin d'année.

Au moins connut-il un dernier baroud d'honneur à Zandvoort face à Prost justement, empochant son vingt-cinquième et dernier succès. Mais on notera l'ironie qu'un duel connu pour sa marge la plus infime connut une suite avec son exact opposé : quatorze unités pour Lauda contre soixante-treize pour Prost.

Numéro 7 : Mike Spence, 1965, Lotus
18,52% du total de Jim Clark

Jim Clark est encore aujourd'hui considéré comme un des plus grands champions de l'histoire de la Formule 1. Sa pointe de vitesse prodigieuse, son style sans fioritures mais si efficace, sa collaboration idyllique avec Colin Chapman, le tout avec un bel esprit sportif en accord avec son temps...

Bref, il serait bien malavisé de remettre en question le statut de l'écossais. Mais si Jim avait couru de nos jours, nul doute que des observateurs cyniques auraient crié à l'inégalité de traitement tant l'écart les séparant de ses équipiers était important !

En effet, Clark a épuisé ses voisins de garage avec la même régularité qu'un Max Verstappen chez Red Bull. Peter Arundell était bien parti pour sauver les honneurs en 1964 avec deux podiums dès ses débuts, mais un grave accident en F2 brisa à jamais son élan. Sa place libre fut comblée par Mike Spence, lui même qui avait remplacé Trevor Taylor blessé chez... Lotus. Régulier à défaut d'être brillant, Chapman le conserva pour 1965.

Sa meilleure place cette année-là fut une troisième place pour la clôture au Mexique. Clark avait lui abandonné mais s'était déjà assuré le titre et de quelle manière : six victoires lors des sept premières courses de la saison ! Seul lui manquait Monaco et pour cause : il n'était pas présent. Clark se préparait alors pour les 500 Miles d'Indianapolis... qu'il remporta par la même occasion. Difficile de mieux illustrer sa domination, encore que Spence, avec un total de dix points contre cinquante-quatre, ne fut pas le plus écrasé...

Numéro 6 : Derek Daly, 1982, Williams
18,18% du total de Keke Rosberg

Certes, la comparaison est ici un poil faussée car Daly ne rejoignit Williams qu'après quatre épreuves, suite à la défection surprise de Carlos Reutemann et à l'intérim insolite de Mario Andretti. Mais si Rosberg bénéficie aujourd'hui d'un certain respect de la part des observateurs, le père de Nico était encore un parvenu pour beaucoup lorsque Williams l'engagea en 1982. Même Keke avait conscience que Frank et Patrick Head l'avaient choisi faute de mieux, après que le duo ait espéré en vain que Alan Jones diffère sa retraite.

Ainsi, même si Daly était surtout connu pour avoir plié un certain nombre de châssis Tyrrell en 1980 – notamment celui de son équipier à Monaco – il n'était pas écrit à l'avance que l'irlandais évolue dans l'anonymat le plus complet. D'autant que la Williams était encore suffisamment vaillante pour viser la victoire à l'occasion en dépit de la montée de l'opposition turbocompressée. Or même dans une saison aussi chaotique que 1982, Daly échoua à accrocher ne serait-ce qu'un podium. Y compris à Monaco... encore que ce jour-ci, personne ne semblait vouloir y monter !

Ce qui rend l'écart final d'autant plus cruel pour Daly, c'est que Rosberg se distingua avec un des plus faibles totaux pour un champion du Monde avec ses quarante-quatre unités. Daly n'en récolta que huit. Que sa carrière F1 s'acheva ici n'était guère étonnant. Il ne sera pas le seul dans ce classement.

Numéro 5 : 1968 : Jackie Oliver, 1968, Lotus
12.5% du total de Graham Hill

Ici encore, l'opposition en question n'est pas totalement juste envers le second pilote. Non seulement Jackie Oliver débutait face à un champion du Monde mais il devait remplacer le leader incontesté de l'équipe (et de son sport), suite à l'accident mortel de Jim Clark en F2 à Hockenheim. Il fallait être un talent spécial pour s'en sortir et Oliver n'était pas de ce bois-là.

Il mit un point d'honneur, comme Spence, à monter sur le podium pour la course finale à Mexico, mais personne chez Lotus n'y prêta attention. Hill remportait ce jour-là son deuxième titre et offrait la couronne constructeur à son équipe. Avec ses six pauvres unités (quarante-huit pour Graham), Oliver n'eut aucune influence dans ce succès et fut tout naturellement remercié pour laisser place au fougueux Jochen Rindt.

S'il connut une carrière honorable avec BRM et Shadow – il monta sur le podium à Mosport en 1973 – Oliver reste plus connu en tant qu'un des fondateurs de l'équipe Arrows, qu'il dirigea pendant près de 20 ans avant de céder son affaire à Tom Walkinshaw en 1996.

Numéro 4 : Jos Verstappen, 1994, Benetton
10,87% du total de Michael Schumacher

Jos Verstappen est désormais davantage reconnu comme le père de Max que pour sa propre carrière en Formule 1. Le néerlandais était pourtant à l'époque le Batave avec le plus de succès dans la discipline et faute d'avoir su exploiter son talent de façon régulière, il sut attirer l'attention de façon positive à plusieurs reprises. Sauf que Jos traînait aussi le boulet de sa saison 1994, lequel ne le quitta jamais.

Il débuta trop tôt pour Benetton – n'est pas Max qui veut – et paya d'emblée son inexpérience entre de nombreuses erreurs et un rythme bien en deçà du leader désigné, son futur ami Michael Schumacher. Comme pour Daly et Oliver, le bilan comptable n'est pas à prendre au pied de la lettre (ou du chiffre ?) puisqu'il ne couvrit que dix épreuves sur seize, partageant son volant avec le convalescent JJ Lehto et le futur titulaire Johnny Herbert.

Mais pas certain qu'une saison complète eut été suffisante pour éviter de figurer dans ce classement. Avec dix points contre quatre-vingt-douze, Jos s'est disqualifié de figurer dans une équipe de pointe pour toute sa carrière.

Numéro 3 : John Miles, 1970, Lotus
4% du total de Jochen Rindt

Spoiler alert : ce ne sera pas la dernière mention de Lotus ici.

A l'origine pilote de développement de la Lotus 63 à quatre roues motrices – un des rares échecs de Colin Chapman – John Miles devint titulaire à plein temps en 1970... et numéro 2 désigné de Jochen Rindt. Chapman dut négocier férocement pour garder son poulain, frustré par une mécanique trop fragile en 1969 et courtisé par son ancien patron Jack Brabham. Il était donc évident que Miles n'eut jamais le dernier mot.

Miles reçut souvent la charge de dégrossir la révolutionnaire Lotus 72, dont la dangerosité fut manifeste d'un bout à l'autre de la saison. Reste qu'une fois celle-ci sur les rails, il ne fut que rarement en lutte pour les points quand Jochen alignait les poles et victoires. Il rata même sa qualification à Jarama et à Monaco... Avec deux points marqués face aux cinq succès de Rindt, son sort était scellé avant même qu'il ne décide de se retirer suite au crash mortel de son équipier.

Numéro 2 : Trevor Taylor, 1963, Lotus
1,85% du total de Jim Clark

Au sein de l'équipe de Ketteringham Hall, on pouvait souvent observer le scénario suivant : si le second pilote se révélait bien moins performant que le leader désigné, il se retrouvait délaissé par un patron guère réputé pour sa diplomatie, creusant davantage l'écart entre les deux titulaires. Taylor connut ainsi le même sort que les Spence, Oliver et Miles après lui. Mais quelque soit la différence de traitement, il ne pouvait pas y avoir de match avec Jim Clark. Après tout, même le grand Graham Hill dut s'incliner.

De manière générale, la saison 1963 de Clark reste une des plus outrageusement dominées de l'histoire : sept victoires (et poles) sur dix courses. L'une des plus belles étant celle de Spa-Francorchamps sous une pluie diluvienne où presque tous ses rivaux furent relégués à un tour en dépit d'une boîte de vitesses défaillante.

Un tour de 14 kilomètres à l'époque pour rappel... Autre facteur illustrant son omniprésence au sommet : le classement officiel retient 54 points pour Clark, mais selon la règle des meilleurs résultats, sans quoi il atteignait les 73 unités ! Dans les deux cas de figure, c'était le record à cet instant.

Et Taylor ? Un seul point. Et là encore, la fragilité légendaire des Lotus n'explique pas tout. La seule consolation étant qu'un autre second couteau fit pire encore chez Lotus...

Numéro 1 : Dave Walker, 1972, Lotus
0% du total d'Emerson Fittipaldi

L'exemple de Dave Walker doit être un des plus parfaits exemples que de belles promesses en formules de promotion ne sont pas une garantie de succès en Formule 1. Personne ne pouvait envisager un tel flop : Walker sortait de nombreux succès en Formule 3 et s'opposait à Emerson Fittipaldi qui n'avait qu'une saison complète derrière lui et connu un grave accident de la route en course d'année. Autrement dit le brésilien n'était pas censé faire autant d'ombre à son rookie d'équipier, même si son talent était évident.

D'ailleurs Fittipaldi ne domina pas la saison 1972 comme Clark le fit pour ses deux millésimes couronnés. Il s'assura cependant du titre deux courses avant la fin et marqua soixante-et-un points. C'était le troisième plus grand total – officiel encore – derrière les deux premiers titres de Jackie Stewart. Et Lotus remporta le titre constructeur avec un seul pilote. Car oui, fait unique dans l'histoire de la F1, Dave Walker est le seul pilote à s'être retrouvé non classé pendant que son équipier remportait la timbale !

Comment expliquer une telle déculottée ? Walker dira avoir subi un traitement défavorable de la part de Chapman, lequel reprocha à l'australien son manque d'investissement quant à la mise au point de la 72. La vérité se situe probablement entre les deux, tel Nigel Mansell baissant pavillon face à Alain Prost en 1990 chez Ferrari. Dans tous les cas, l'issue fut sans appel : fin de contrat et départ sans tambours ni trompettes de la Formule 1. Walker quitta même le sport automobile trois ans plus tard.

Une chose est sûre : Valtteri Bottas fera toujours mieux en comparaison !