Depuis son retour, Renault a à chaque fois atteint ses objectifs : Top 4 en 2002, première victoire en 2003 et sur le podium final du championnat en 2004. Néanmoins, un certain scepticisme demeurait. Le constructeur a manqué de peu la deuxième place face à BAR en se désolidarisant en deuxième partie de saison. De plus, le renvoi précipité de Jarno Trulli n'a pas manqué d’interpeller bon nombre d'observateurs, sans parler d'une saison en dents de scie pour Fernando Alonso. Mika Hakkinen s'était d'ailleurs interrogé à voix haute avant le début de la saison 2004 : était-il si bon que cela, surtout en comparaison de Kimi Räikkönen ? Un an plus tard, F1 Racing sonda 72 personnes majoritairement issues du milieu en leur demandant qui était le meilleur pilote après Schumacher. Räikkönen émergea en tête avec 27 voix contre 16 pour Alonso...

Un nouveau règlement arrivait à point nommé pour remettre les choses à plat. Outre un moteur unique pour deux courses, de nouvelles limitations sur les ailerons et une grille de départ décidée par addition des temps de deux séances qualificatives (un format vite abandonné), il était désormais imposé aux pilotes de courir avec le même train de pneus pour toute l'épreuve ! On parlait déjà d'économie à l'époque... Il fallait donc une monoplace suffisamment efficace pour chauffer les gommes mais sans les détruire avant le baisser du drapeau à damier. Un équilibre d'autant plus urgent à obtenir que la R24 n'était pas la monoplace la plus docile du lot, un résultat en partie dû au choix tardif d'un V10 à 72°, peu adapté à un châssis prévu pour le bloc à angle large. Le recrutement de Rob White en provenance de Cosworth ne pouvait qu'être bénéfique dans le développement du moteur qui, pour le coup, s'imbriquait parfaitement dans la R25 développée par Tim Denshan et Bob Bell.

Côté pilotes, Alonso eut droit à un nouvel italien comme voisin de garage en la personne de Giancarlo Fisichella. Le Romain revenait en terrain connu, lui qui avait tiré le meilleur parti des dernières Benetton, et obtenait enfin son ticket pour un top team. Il était alors considéré comme l'un des plus grands talents de sa génération, au point d'être élu pilote de l'année en 2002 par ses pairs, devant Schumacher ! Son pilotage fin et sans fioritures semblait davantage s'adapter aux nouvelles contraintes pneumatiques que le style plus agressif d'Alonso, si bien que la balance penchait légèrement en sa faveur au moment de s'essayer aux pronostics d'avant-saison. D'autres estimaient que le potentiel de Giancarlo allait justement permettre à l'Espagnol de hausser son niveau de jeu et de jauger sa vraie valeur....

Une entrée en fanfare

Le Grand Prix d'Australie fut un trompe-l’œil grâce aux conditions météorologiques rencontrées en qualifications, les uns bouclant leur tour sous l'averse, les autres sur une piste sèche. Si Fisichella s'accapara la pole et la victoire sans opposition, Alonso dut remonter de la treizième à la troisième place non sans buter face à Rubens Barrichello. Dès Sepang, le petit taureau remit les pendules à l'air en devançant tout le monde le samedi comme le dimanche, deux ans après s'être révélé au grand public sur ce même tracé. S'il n'eut pas à supporter un combo fièvre + grippe cette fois-ci, il fit toute sa course sans pouvoir boire, ne donnant que plus de valeur à sa victoire quand on connaît l'humidité régnant en Malaisie. Son supposé rival se débattit avec sa monoplace pour finalement accrocher Mark Webber en tentant de lui résister. Il ne savait pas qu'il allait connaître une saison de galères qui n'aurait pas renié son compatriote Jarno Trulli. Il couvrit à peine 5 tours à Sakhir avant que son moteur ne lâche, tandis que personne (lui le premier) ne comprit pourquoi il finit sa course dans le rail à Imola après 6 boucles...

En fait, il lui fallut attendre Monza pour remonter sur le podium et se contenta généralement des places d'honneurs. Il pouvait espérer un Top 3 en Espagne mais une pièce aérodynamique céda, d'où un changement aileron et une lutte acharnée face à Webber, toujours aussi peu coopératif dans les duels. Son circuit fétiche qu'est Montréal semblait lui sourire puisqu'il domina la première moitié de course avant une panne hydraulique... Tout espoir de trophée s'envola lorsqu'il cala sur la grille en Europe et dans les stands en France et en Angleterre, tandis que Sato démolissait son diffuseur en Allemagne et que la ravitailleuse cafouillait en Turquie. Sans parler d'un carton dans le Raidillon à Spa-Francorchamps alors qu'il remontait de très belle manière suite à une pénalité pour changement de moteur en essais. Et le pire était encore à venir...

Alonso de son côté mit les sceptiques de son côté dans un premier temps en faisant preuve d'une intelligence de course certaine. Dans le désert de Bahreïn, c'est lui qui conseilla à son équipe de modifier l'appui de son aileron avant lorsqu'il constata que sa monoplace ne disposait pas d'un équilibre optimal. De même, en début de course, il choisit d'économiser son moteur au lieu de tirer dessus alors que Michael Schumacher représentait une menace potentielle. Un simple avant-goût du Grand Prix de Saint-Marin où l'Espagnol remporta un de ses plus beaux trophées. Avec un bloc fatigué à cause de la chaleur de Sakhir et un septuple champion allemand décidé à consoler les tifosi en cette saison de fin de règne, Alonso tint la dragée haute à son aîné pendant les treize derniers tours sans ciller. La joie de Briatore une fois la ligne d'arrivée franchie était à la hauteur de la performance, son poulain venait de faire comprendre que oui, il méritait bien un titre mondial. Le reste du temps il maîtrisa parfaitement son rythme de course, que ce soit pour la victoire ou les autres marches du podium... non sans quelques critiques à nouveau.

Le lièvre et la tortue ?


En effet, McLaren se lança définitivement à la poursuite de Renault à partir de l'Espagne où Räikkönen, déjà leader éphémère à Imola, enchaîna deux victoires de rang à Barcelone et Monaco. Dans les deux cas, Alonso sauva de précieux points avec une deuxième place devant son public et une quatrième en Principauté, en dépit de pneumatiques arrière détruits. Or la MP4/20 fut aussi rapide que peu fiable, ce qui causa indirectement du tort au pilote Renault, à qui on reprochera d'avoir profité des défaillances du moteur Mercedes ou/et d'avoir trop souvent cherché à assurer les places d'honneur faute d'être capable de concurrencer son rival.

Räikkönen fut notamment pénalisé à quatre reprises sur la grille pour un changement de moteur, sans parler d'un autre abandon à Hockenheim alors qu'il dominait son monde. Ce qui ne l'empêcha pas de signer sept victoires cette saison, soit.. autant que son rival, car Alonso n'avait pas lambiné en chemin : 15 podiums en 19 courses ! Et encore, Indianapolis ne compte que dans les statistiques suite à la défection des équipes Michelin ce jour-là... En vérité, il y a de fortes chances que l'équipe de Ron Dennis accélérait la cadence pour rattraper son retard quitte à y laisser des plumes, là où les hommes forts du Losange, dont Fernando, pouvaient se permettre de ne pas donner 100% du potentiel de la monoplace et/ou de la voiture au vu de leur avance.

Or, quand l'occasion se présentait, Alonso et la R25 démontraient que l'écart entre eux et leurs rivaux n'était pas si grand qu'il n'y paraît. Ainsi, la fin dramatique du Grand Prix d'Europe était autant à mettre à son crédit qu'au débit de Räikkönen, puisque celui-ci avait usé son pneu sur un freinage appuyé et insisté pour continuer sans le changer, tandis que l'Espagnol lui imposait un rythme soutenu. Celui-ci déboucha sur la casse de suspension de la McLaren au dernier tour. Le Finlandais prit sa revanche au Canada quand Alonso partit à son tour à la faute en touchant un mur de trop près mais ce dernier rendit un bel hommage à Michelin à Magny-Cours suite au désastre d'Indianapolis en dominant de bout en bout pour mettre l'accent sur le fournisseur de pneumatiques sur le podium. S'il récupéra un nouveau trophée après l'abandon de Räikkönen à Hockenheim, il manqua de peu la plus haute marche à Silverstone lorsque son ami Trulli, retardé, le gêna au plus mauvais moment. Il finit deuxième, de même qu'en Turquie, Belgique et Italie, aidé il est vrai par un Montoya croisant les roues avec des retardataires dans les deux premiers cas...Il n'y avait qu'en Hongrie où les Renault ne trouvèrent pas le rythme, d'autant que Alonso abîma son aileron avant sur Ralf Schumacher, le condamnant à une course poursuite perdue d'avance.

Champion avec mention

Le titre pilote fut finalement attribué au Brésil, deux courses avant la fin. Alonso devenait le plus jeune champion du Monde de l'Histoire à 24 ans, effaçant enfin Emerson Fittipaldi (1972 à 25 ans) des tablettes. Pour le coup, on ne pouvait lui reprocher d'assurer une troisième place derrière les McLaren qui signaient là leur seul doublé de la saison. Preuve s'il en est de la fiabilité aléatoire de la machine... ou de l'irrégularité de Montoya, c'est selon. Le Colombien montait pour la dernière fois sur la plus haute marche mais se sortit de la piste dès le premier tour au Japon. Ou comment résumer pourquoi Juan n'a pas atteint le Graal comme ses camarades... Ceux-ci devaient revenir du fond de la grille pour les mêmes raisons qu'en Australie et le firent d'une superbe manière. Le come-back de Räikkönen est rentré dans les annales, mais Alonso fit au moins aussi bien, en doublant notamment Schumacher par l'extérieur du 130R, morceau de bravoure s'il en est !

Troisième au final, il pouvait faire mieux encore sans une bisbille avec la FIA. L'Espagnol coupa la dernière chicane pour doubler Christian Klien et le laissa passer pour mieux l'avaler dans la ligne droite suivante. Considérant le dépassement comme illégal puisque la Renault avait gardé de l'élan suite à son tout-droit, la Fédération le somma de revenir derrière la Red Bull. Il perdit ainsi un temps précieux.. avant qu'il lui soit signifié que les autorités avaient finalement validé sa manœuvre ! Au moins avait-il montré de quel bois était fait les champions quand ils pouvaient exploiter leur monoplace sans retenue.

Mais si la victoire de Räikkönen est considérée comme la plus belle de sa carrière, c'est aussi grâce à Fisichella, ou plutôt malgré lui ! Seul gros bras épargné par l'averse, il mena une bonne partie de l'épreuve mais craqua au tout dernier tour alors que son équipe n'était pas encore assurée du titre constructeur. Frank Montagny ne cacha même pas sa colère au micro de TF1 en dépit de son statut de troisième pilote. Le Français allait de toute façon quitter l'équipe qui n'avait pu lui assurer qu'un one-shot pour Jordan au Nurburgring... le vendredi. En attendant, la réputation de Fisichella en prit un sacré coup et l'Italien n'allait plus jamais se relever de cet affront, en dépit d'un dernier bouquet en Malaisie l'année suivante et d'un baroud d'honneur somptueux à Spa en 2009, bien qu'il manqua de peu la victoire face à... Räikkönen. Le sens de l'humour de la Formule 1 est cruel...

Renault finit la saison en beauté en monopolisant la première ligne de Shanghai, ne laissant le soin à personne d'autre que Alonso de remporter cette course. Le Losange devenait champion constructeur, rejetant dans l'ombre l'échec de 1983 et écrivait-là la dernière page de l'histoire des V10, cette cylindrée que le constructeur avait imposé dans les années 90 et qui tirait sa révérence. Il n'était donc que justice que le bloc du champion du Monde prenne feu dans le parc fermé ! S'il ne s'agissait pas, techniquement parlant, d'un triomphe 100% français en raison de la structure britannique, c'était bien la Marseillaise qui retentissait à chaque victoire. Alonso remercia d'ailleurs les ingénieurs de Viry-Chatillon en prononçant un discours dans la langue de Molière en fin d'année. Quatre à cinq ans avaient suffi pour que Renault se retrouve au sommet de la montagne.

Statistique non négligeable : l'équipe a dépensé près de 290 millions de dollars en 2005 pour atteindre cet objectif, ce qui faisait d'elle la.. sixième équipe du plateau ! En comparaison, Toyota avait frôlé la barre des 500 millions et n'a pas remporté la moindre course durant son passage en Formule 1...