On dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Comme pour beaucoup de dictons, celui-ci n'est pas vérifiable à l'infini mais il tombe assez souvent juste. Dans ce cas présent, lorsqu'un pilote est provisoirement mis de côté, renvoyé, se blesse ou, pire, perd la vie, l'équipe est bien obligée de le remplacer. Pour le pilote sélectionné, c'est sa seule chance de briller avec une monoplace du haut de tableau, pour l'autre c'est une séance de rattrapage, pour un troisième, une occasion de se révéler. Parfois, les bonnes performances ne suffirent pas. La dure loi de la Formule 1...

Après la mort tragique de Jochen Rindt à Monza en 1970, le tout jeune Emerson Fittipaldi devait prendre les rennes du Team Lotus, alors qu'il n'avait que trois courses dans les pattes. Il aurait pu se brûler les ailes mais les quelques abandons lui ont permis de remporter la quatrième, aux États-Unis. Deux ans plus tard, il devenait le plus jeune Champion du Monde à 25 ans. Paradoxe : celui qui fut un modèle de précocité devint un modèle de longévité puisque deux décennies plus tard, il luttait dans le peloton de tête en CART, l'actuelle IndyCar.

Jean-Pierre Jarier aurait aimé en dire autant mais "Godasse de Plomb" a inscrit son nom sur la triste liste des pilotes sans victoire. C'était pourtant le moment ou jamais lorsqu'il prit la suite du regretté Ronnie Peterson chez Lotus après le carambolage de Monza en 1978 : la monoplace écrasait la saison. Le Français dominait le Grand Prix du Canada mais une fuite d'huile laissa la voie libre à un certain Gilles Villeneuve pour sa première victoire. De son côté, Jarier signa chez Tyrrell par la suite mais sans approcher la victoire d'aussi près. Villeneuve sera lui-même remplacé par un Français après sa mort, Patrick Tambay, qui se fit davantage connaître après un passage délicat chez McLaren. Il signa deux victoires émouvantes : à Hockenheim en 1982 le lendemain de l'accident de Didier Pironi et à Imola en 1983, un an après la dernière course de son ami disparu.

Entre temps, Ligier avait perdu Patrick Depailler en 1979 après que le Français se soit grièvement blessé dans un accident de deltaplane. Si le grand Jacky Ickx fut choisi, Ligier avait pensé à Alain Prost et même à James Hunt. Le problème étant que Ligier jouait le championnat et l'un n'avait pas encore roulé en F1 tandis que l'autre ne voulait plus reprendre le collier après avoir quitté Wolf il y a peu. Ickx prit donc la relève mais sans grand succès, la Ligier perdait en performance au fil de la saison. De plus, Monsieur Le Mans roulait dans le même temps en CanAm, une compétition nord-américaine de gros prototypes au règlement assez ouvert, d'où une certaine surcharge de travail qui ne pouvait qu'influer sur ses performances. Le tout sans parler d'une adaptation délicate à l'effet de sol qui provoquait de grosses forces centrifuges.

Ce fut plus comique dans le cas de Niki Lauda la même année. L'Autrichien planta l'équipe Brabham en plein milieu des essais du Grand Prix du Canada pour prendre sa première retraite, si bien que Bernie Ecclestone se retrouva à parcourir le paddock jusqu'à trouver le premier pilote venu. L'expression n'était pas usurpée puisqu'il recruta un obscur argentin, Ricardo Zunino, qui n'allait en rien convaincre pour son coup de volant...

Les années 80 offrirent des intérims assez surprenants, tels que Mario Andretti chez Williams à Long Beach en 1982, après la retraite précipitée de Carlos Reutemann. L'Italo-Américain fut plus en verve au moment de remplacer Didier Pironi chez Ferrari puisqu'il fit la pôle à Monza. L'année suivante, c'est Alan Jones qui revint pour une course chez Arrows... pour mieux repartir en Australie, l'équipe ne pouvant pas payer son salaire. Enfin, après Martin Brundle à Spa, Jean-Louis Schlesser se distingua pour sa seule course à Monza en 1988 en accrochant Ayrton Senna à deux tours du but, permettant à Ferrari de faire le doublé. Il remplaçait Nigel Mansell qui s'était cru intelligent en courant en Hongrie sous la fournaise avec la varicelle...

L'année suivante fut probablement la plus fournie en remplacements. Avec un plateau de 39 pilotes et 20 équipes dont une bonne partie tirait le diable par la queue, rien de surprenant. Le transfert le plus connu reste celui de Jean Alesi qui prit la suite de Michele Alboreto chez Tyrrell à partir du Grand Prix de France. Ken Tyrrell n'exigea qu'une simple qualification, Alesi fit mieux : seizième sur la grille (après quelques coups de roue avec son futur ami Gerhard Berger) et quatrième en course, non sans avoir occupé la deuxième place avant son changement de pneus. On était en droit de penser après cela et Phoenix 1990 que Jean était destiné à un grand avenir...

Durant le même week-end, trois autres pilotes débutèrent également ! Eric Bernard sur Lola remplaçait un décevant Yannick Dalmas qui se refit une santé en Endurance par la suite. Bernard fit correctement le boulot et devint pilote régulier l'année suivante. Martin Donnelly suppléait Derek Warwick sur Arrows, blessé en karting, mais fut retardé par le crash du premier départ. Il rejoignit Lotus en 1990 en faisant jeu égal avec ce même Warwick mais son grave accident de Jerez l'empêcha de continuer sur sa lancée. Enfin Emanuele Pirro, futur spécialiste du Mans comme Dalmas, prenait la suite de Johnny Herbert, mal remis du carambolage de Brands Hatch 1988 en F3000. Il cassa souvent du bois mais assura deux points sous le déluge d'Adélaïde pour la clôture.

Les années 90 furent un peu plus loyales envers les remplaçants. Il faut dire qu'entre Michael Schumacher à Spa en 1991, Mika Hakkinen fin 1993 sur McLaren ou David Coulthard chez Williams en 1994, il y avait de quoi faire. Jarno Trulli fut moins décoré par la suite mais il impressionna également durant la deuxième moitié de 1997 chez Prost. Mika Salo, lui, connut le même syndrome que Jarier : au bon endroit au mauvais moment. Le Finlandais passa proche de la victoire au Grand Prix d'Allemagne 1999 avant que Radio Todt ne lui rappelle ses devoirs. Il laissa donc la victoire à Eddie Irvine et malgré un autre podium méritant en Italie, il ne passera plus jamais aussi près de la victoire.

Pour ce qui est des années 2000, il y eut quelques curiosités : Tomas Enge remplaçant Luciano Burti chez Prost à la fin de la saison 2001 par exemple . Seul Tchèque à ce jour à s'être engagé, il reste hélas célèbre pour son contrôle positif au cannabis en F3000 en 2002, laissant ainsi le titre à Sebastien Bourdais. Nicola Kiesa fit de la figuration fin 2003 chez Minardi mais au moins a t-il remporté le Grand Prix de Monaco... en F3000... après que Bjorn Wirdheim ait trop freiné pour célébrer une victoire qu'il pensait acquise ! Timo Glock profita lui des pénalités des Williams et Toyota en 2004 pour marquer ses premiers points dès son premier Grand Prix au Canada, idem pour Vitantonio Liuzzi au Grand Prix de Saint Marin 2005 suite à l'exclusion des BAR-Honda, l'un chez Jordan, l'autre pour Red Bull.

Enfin, là où Kamui Kobayashi sauva en partie sa carrière fin 2009 chez Toyota après avoir été décevant en GP2, Luca Badoer ruina à jamais la sienne, injustement pour son intérim chez Ferrari. Néanmoins, aucun ne fut plus chanceux que Markus Winkelhock. Au Grand Prix d'Europe 2007 sur Spyker (Force India aujourd'hui), l'Allemand bluffa son monde en chaussant les pneus pluie dès le départ, se retrouvant ainsi en tête une fois l'averse éclatée, si bien qu'il menait avec trente-trois secondes d'avance au baisser du drapeau rouge !

Comme quoi, parfois, il vaut mieux un bon CDD d'une course qu'un CDI de dix ans...