La Formule 1 contemporaine attire certaines critiques plus ou moins justifiées. L’une d’entre elles concerne les pilotes qui manqueraient de respect envers leurs rivaux. C’est en tout cas ce qu’affirme Jacques Villeneuve, champion du Monde 1997 et consultant pour Canal +. Mais est-ce vraiment le cas ?

On le sait, Jacques Villeneuve n’a pas la langue dans sa poche. C’est une caractéristique qui lui attira autant de louanges que de reproches durant sa carrière de pilote. Désormais commentateur pour Canal +, le Québécois a d’autant plus l’occasion de faire valoir son point de vue. Or, c’est lors du salon international d’Autosport que le pilote a lancé une nouvelle pique : les pilotes actuels ne se respectent plus comme avant.

En effet, à entendre Villeneuve, « les pilotes actuels se croient dans un jeu vidéo. Le respect ne fait même plus partie de leur vocabulaire. […] A l’époque, les pilotes ne louvoyaient pas en ligne droite ou ne changeaient pas de trajectoire au freinage« . Un changement qui est en partie dû à l’évolution de la sécurité selon lui. « La dangerosité du sport faisait en sorte que les coureurs d’antan se respectent les uns les autres. Ici, tout va bien puisque vous ne pouvez pas être blessé« .

« Il faut l’interdire de courir ! »

Image : Cor van Veen – Flickr

Pourtant, si les exactions de Max Verstappen ou de Pastor Maldonado ont été grandement médiatisées, elles ne doivent pas effacer les événements du passé. Les gestes répréhensibles tels qu’on se les imagine ont commencé à faire leur nid à partir des années 70. Une période où le karting s’imposait comme l’école de référence pour l’apprenti-pilote et où les coups de roues étaient légion. Ainsi, certains ont fini par appliquer ces enseignements un peu trop bien.

Premier cas de polémique : Jody Scheckter. Le Sud-Africain n’a certes pas fait ses gammes sur un kart mais a tout de suite attiré les regards grâce à un style agressif et spectaculaire. Ainsi, il creva l’écran en 1973 sur une troisième McLaren, notamment en menant le Grand Prix de France pour sa troisième course… pour mieux s’accrocher avec la Lotus de Fittipaldi. Puis vint Silverstone et l’un des plus grands carambolages de l’histoire du sport. Le responsable ? Scheckter, parti en luge au dernier virage avant de revenir en piste devant le peloton. McLaren choisit de l’éloigner du circuit quelques mois, le temps de se faire oublier…

Revenu au Canada, Scheckter reprit ses mauvaises habitudes et accrocha François Cevert. Le Français, peu connu pour s’emporter en public, lâcha une phrase assez évocatrice : « Ce type est un danger public, il faut l’interdire de courir ! ». Ironies du sort, Tyrrell s’apprêtait à engager Scheckter pour seconder Cevert et Jody fut le premier sur les lieux du drame à Watkins Glen. Néanmoins, Scheckter n’était pas idiot et apprit de ses erreurs pour devenir un pilote régulier et solide. Son titre de 1979 est en grande partie dû à cette progression. Il finit même par présider l’association des pilotes pour améliorer la sécurité sur les circuits. Ou comment le braconnier devient garde-chasse !

Du pilote maudit au gentleman

Image : John Millar – Fickr

Quelques années plus tard, l’histoire se répéta avec Riccardo Patrese. L’Italien accomplit sa première saison complète en 1978 pour Arrows et brilla autant qu’il fauta. Le Grand Prix d’Afrique du Sud aurait pu lui revenir sans une panne mécanique et il finit deuxième en Suède… non sans avoir bloqué le local Ronnie Peterson. L’Italien se servit de toute la largeur de la piste, ce dont se plaignit le Suédois, peu habitué à ce pilotage plus sévère. Aux Pays-Bas, l’histoire se répéta puisqu’il élimina à son tour un pilote Français de Tyrrell, en l’occurrence Didier Pironi.

Néanmoins, le coup le plus rude fut évidemment Monza. Le carambolage du départ blessa grièvement Ronnie Peterson et Vittorio Brambilla, le premier décéda de ses blessures le lendemain. Plusieurs éléments jouèrent leur rôle dans cette histoire : le départ fut donné en dépit du bon sens (seuls les premiers pilotes étaient positionnés) et beaucoup de pilotes empruntèrent l’asphalte de l’ancien tracé avant de se rabattre peu avant le freinage. Patrese fut l’un de ceux-là… sauf que sa responsabilité ne fut jamais clairement établie. Mais c’en était trop pour les pilotes qui s’empressèrent de réclamer son exclusion pour la course de Watkins Glen. Ils obtinrent gain de cause.

Riccardo mit du temps avant de se racheter une conduite. Cependant, s’il resta un pilote compliqué à dépasser, l’Italien devint un gentleman pour ses pairs à la fin des années 80. En résulta une autre ironie : un pilote dont la carrière aurait pu tourner court mais qui établit le record de participations pendant 15 ans !

Champions de la controverse

Image : F1-history.deviantart

Enfin, comment aborder le débat du « respect entre pilotes »  sans parler d’Ayrton Senna et Michael Schumacher ? Les deux sont régulièrement cités dans le fameux débat du « meilleur pilote de l’histoire » et pour de très bonnes raisons mais leur histoire est parsemée de polémiques et de gestes plus ou moins évitables. Alain Prost comme Nigel Mansell ont régulièrement eu leur mot à dire sur les manœuvres d’attaque et de défense du Brésilien. L’Anglais a même fini par… frapper son rival dans les stands de Spa en 1987 ! Si Schumacher ne put en faire autant avec David Coulthard onze ans plus tard, l’Allemand était un spécialiste des coups pendables, d’Adélaïde 1994 à Monaco 2006 en passant par Budapest 2010 et Jerez 1997. Un incident dont Jacques Villeneuve ne peut que se rappeler !

Ainsi, le débat ne date pas d’hier.