En 1996, Ligier était sur une pente savonneuse. Guy Ligier a passé la main, Cyril de Rouvre a été intercepté pour escroquerie et Flavio Briatore doit gérer deux équipes à la fois. De plus, l'équipe ne faisait pas aussi bien qu'en 1995 et Pedro Diniz, remplaçant Martin Brundle, a été davantage recruté pour son portefeuille que pour son potentiel, bien que le Brésilien ne soit pas dénué de talent.

A côté, Olivier Panis, une des dernières pépites de la filière Elf, n'a glané qu'un point sous la pluie, au Brésil, où il avait débuté voici deux ans. Aucune raison de sourire donc au moment d'arriver à Monaco, où Ligier ne s'était jamais imposé.

Cependant, le champion F3000 1993 était très optimiste et les premiers essais lui donnèrent raison, comme il le raconta en 2000 pour F1 Racing :

"La voiture de 1996 était encore meilleure que celle de 1995, surtout avec beaucoup de charges aérodynamiques. Je ne sais pas pourquoi mais j'étais sûr qu'il fallait travailler encore plus sur le moteur pour Monaco. Celui-ci était tellement facile à conduire que la monoplace était incroyable, un vrai vélo, j'avais de la motricité partout".

Olivier Panis - Ligier - Monaco 1996 - 2

Hélas pour lui, le moteur Mugen-Honda lâcha au pire moment en qualifications, le condamnant à partir quatorzième. Pas démonté pour deux sous, Panis consola son ingénieur motoriste en lui promettant un podium pour le lendemain, ce qui eut le mérite de débrider quelque peu son interlocuteur nippon qui avait toutes les peines du monde à croire le français ! Sa monoplace lui donna raison en signant le meilleur temps du warm-up mais encore fallait-il combler ce handicap sur un circuit où dépasser est une gageure. La pluie se chargea de lui faciliter la tâche, la souplesse de son moteur étant encore plus évidente dans des conditions d'adhérence précaires.

Dès le premier tour, cinq pilotes se retrouvent hors course, dont le poleman Michael Schumacher. Douzième, Panis accède au top 10 après l'abandon de Gerhard Berger et un premier dépassement sur son ancien équipier Martin Brundle. En effet, sa Ligier était si efficace qu'elle était capable de remonter à la régulière sur ses adversaires ! Mika Hakkinen et Johnny Herbert en furent témoins par la suite, tandis que Heinz-Harald Frentzen plongeait au classement après avoir cassé son aileron sur Eddie Irvine. Ce même Irvine que Panis allait retrouver après la valse des arrêts aux stands, la piste ayant séché.

Car, bien avisé, Panis fut l'un des premiers avec le second pilote Ferrari à opter pour les slicks, encouragé par les bons chronos de Frentzen avec les mêmes gommes. Un tour suffit pour qu'il saute Mika Salo, Jacques Villeneuve et David Coulthard, le plaçant ainsi quatrième !
Ne s'arrêtant pas en si bon chemin, il se lança à la poursuite d'Irvine, qui avait prouvé précédemment être un mauvais client pour un dépassement. Qu'à cela ne tienne, Panis tenta sa manœuvre au Loews afin de surprendre son adversaire ! Ce fut si réussi que ce dernier cala en tentant de repartir.. Voici Panis sur le podium et comme cela ne suffisait pas, il collectionna les records du tour, aidé il est vrai par l'amélioration de la piste de moins en moins humide.

Monaco 1996 - Jacques Villeneuve - Heinz-Harald Frentzen

C'est alors que, fidèle à sa réputation, Monaco usa les mécaniques. Damon Hill, qui menait de main de maître sur Williams-Renault, explosa son moteur, laissant la voie libre à Jean Alesi, désireux de remporter une de ses courses préférées. Panis manqua de peu d'agrandir la liste des abandons en glissant sur l'huile crachée par le moteur de Hill, mais il s'en tira sans dommages. Vingt tours plus tard, la guigne vint rendre visite à son meilleur ami : Alesi renonça, suspension cassée. Et voici Panis en tête du Grand Prix de Monaco !

Monaco 1996 - Jean Alesi

Seul problème : il n'avait guère surveillé sa consommation d'essence et Coulthard restait menaçant sur sa McLaren. Pourtant, la Ligier continua sa route, malgré les injonctions de l'ingénieur de Panis dans à peu près toutes les langues possibles !
Briatore, qui n'était pas né de la dernière pluie, s'invita alors sur le muret des stands de sa deuxième équipe après avoir perdu ses pilotes Benetton. Il ne fut pas le dernier surpris par la présence de la JS43 en tête, d'où ce dialogue surréaliste :"Mais avec quoi elle marche cette voiture, avec de l'eau ? Ce n'est pas possible, il ne s'arrête jamais". Ce à quoi un ingénieur lui répond, laconique "Il ne veut pas s'arrêter, il veut aller jusqu'au bout". Logique !

Heureusement pour toute l'équipe, la course fut suffisamment longue pour atteindre les deux heures avant les 78 tours prévus. Ligier pouvait savourer : sa première victoire depuis quinze ans ! Jacques Laffite lâcha quelques larmes, lui qui était le dernier à avoir imposé la monoplace bleue, lui aussi sur une terre francophone et bien arrosée, à savoir Montréal. Panis, dans l'euphorie, prit le temps de se saisir d'un drapeau tricolore dans son tour d'honneur pour fêter ce triomphe, bien mérité. Il avait cependant oublié un détail : emporter avec lui un smoking, vivement conseillé pour assister au dîner de gala de la famille princière auquel est invité chaque vainqueur du Grand Prix de Monaco !

Olivier Panis - Ligier - Monaco 1996

"C'était un moment incroyable, d'une part, gagner mon premier Grand Prix, qui plus est à Monaco. D'autre part, arriver au bout d'un rêve, autant le mien que celui de ma femme. Cette image de moi sur le podium, c'est la réussite d'une étape et de tout le travail fourni pendant des années", se souvenait-il quelques années après. "Tout défile, les partenaires qui m'ont aidé et soutenu, la patience et la passion de ma femme et de ma famille qui ont toujours été là. Le lendemain, je voulais déjà regagner".

S'il passa proche en 1997 avec une Ligier devenue Prost en Espagne (là aussi après une belle remontée), l'accident de Montréal brisa son élan. Par la suite, sa monoplace ne fut jamais assez compétitive et/ou fiable pour lui permettre de rééditer cet exploit, alors qu'il l'aurait parfaitement mérité. Depuis, si Renault a offert à la France deux titres mondiaux (en étant basé, certes, en Angleterre), on attend toujours un successeur à Olivier Panis, dernier vainqueur Français en date. Plus de vingt ans, déjà...

A noter que cette année-là, SAS Albert II Prince de Monaco n'était pas présent pour remettre traditionnellement le trophée au vainqueur !