Lewis Hamilton s'est attiré les critiques de bon nombre de fans après que son engagement contre les violences à caractère racial ait pris une nouvelle dimension. Il lui est reproché, entre autres, de forcer la main à ses confrères (notamment via la fameuse posture du genou à terre), d'hypocrisie vis à vis de son silence à ce sujet jusqu'à cette année et de manière générale, d'imposer ses tourments personnels à un événement en premier lieu sportif.

Discuter le bien-fondé ou non de ces griefs n'est pas le sujet ici. En revanche, bien que cela se soit produit dans un tout autre contexte, ce n'est pas la première fois qu'un événement extérieur à la Formule 1 mais à l'impact planétaire bouleverse la référence du plateau et le pousse, lui aussi, à user de son influence non sans résistance.

11 septembre 2001. Le monde entier s'est arrêté après que des avions aient heurté les tours du World Trade Center. Des milliers de victimes dénombrées et des millions de personnes marquées à jamais par des événements que bien peu de gens auraient pu imaginer. Une tragédie qui toucha en plein cœur aussi bien les plus concernés que les plus éloignés. Une journée qui rappela à beaucoup la futilité de bien des aspects de l'existence face aux drames tels que « 9/11 ».

Les pilotes de Formule 1 ne faisaient pas exception. Êtres humains faits de chair et d'os comme tout à chacun mais surtout dotés d'un cœur, ils ne pouvaient rester insensibles, aussi élevées que soient leurs capacités de concentration et d'abstraction quand l'heure de fermer la visière survient. Et parmi la cohorte de compétiteurs foulant l'autodrome de Monza la semaine même de ce jour fatidique, un paraissait plus meurtri que les autres : Michael Schumacher.

La mélancolie du champion

© Scuderia Ferrari - R.Barrichello / M.Schumacher

Le récemment couronné quadruple Champion du Monde fut souvent pointé du doigt pour son manque criant de sensibilité au volant, notamment dans son absence de concession dans ses défenses. Ceci était associé à une attitude souvent perçue pour de l'arrogance quand il justifiait des actions parfaitement valides à ses yeux, mais bien contestables pour le grand public et bon nombre de ses pairs. En clair, Schumacher faisait office de pilote robot, n'accordant que peu de crédit à ce qui sortait de sa bulle personnelle.

Pourtant, Schumacher a toujours été homme sensible. Comme bien d'autres, il hésita à reprendre le volant après la mort d'Ayrton Senna en 1994, pilote qu'il avait pris en exemple et dont le souvenir revint le hanter quand il égala son nombre de victoires à Monza 2000.
Tel le brésilien, il prit part à moult actions caritatives, devenant même ambassadeur de l'UNESCO. Et si son style sans compromis en piste agaçait, sa bienveillance au sein de son équipe était évidente. Il ne manquait jamais de saluer les efforts de ses ingénieurs et mécanos, incarnant probablement la plus parfaite illustration du « team player » à ce jour. Il y avait clairement une différence entre Michael en sphère privée et le Schumacher aperçu dans la lucarne publique.

© Scuderia Ferrari - Monza 2001

Mais arrivé à Monza, les deux facettes du personnage ne faisaient plus qu'une. Brisé par les images insoutenables des explosions, des effondrements et des victimes en plein cœur de New York, Schumacher ne pouvait guère cacher son désarroi. Il faisait acte de présence par pure conscience professionnelle mais le cœur avait déjà déclaré forfait.
En conséquence, toutes les opérations promotionnelles et autres entretiens de routine avaient été rayées de son agenda. Ferrari n'agit pas autrement en proposant une livrée dépourvue de tout autocollant et ornée d'un capot noir. « Un événement purement sportif, sans implication commerciale et sans joie » pour reprendre les termes officiels de la Scuderia.

Sans titre en jeu et avec un état d'esprit peu adapté pour un individu passant à 300 km/h entre les rails, Schumacher pilota sans afficher le mordant qui le caractérisait. Son pilotage n'avait pas changé mais le chrono donna le plus souvent raison à son équipier Rubens Barrichello.
Néanmoins Schumacher ne fut pas largué non plus puisqu'il s'aligna à l'intérieur de la deuxième ligne, à quatre dixièmes du poleman Juan-Pablo Montoya. Signer le troisième temps quand on souhaitait se retrouver partout ailleurs sauf dans un cockpit de F1 : un témoignage discret du grand talent qui habitait le champion allemand.

Chicaneries entre pilotes

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Au lever du soleil ce dimanche, l'atmosphère déjà alourdie par les drames américains devint plus pesante encore quand on apprit l'accident d'Alessandro Zanardi. L'ancien pilote de F1 et double champion de CART en 97 et 98 – fut impliqué dans un accrochage effroyable avec Alex Tagliani au Lausitzring, qui lui sectionna les deux jambes. Dans l'attente de nouvelles plus rassurantes, le monde du sport auto craignait le pire pour le sympathique italien.
Bien entendu, la course devait avoir lieu à ce stade du weekend. Mais il fallait absolument tout faire pour éviter un autre accident susceptible d'assombrir un tableau plus noir que noir. A plus forte raison à Monza : la mort d'un commissaire de piste après un carambolage en 2000 était encore fraîche dans les mémoires.

En tant que président de l'association des pilotes (le fameux GPDA), Michael Schumacher s'investit donc d'une mission lors du briefing d'avant course. Il chercha à convaincre ses congénères d'adhérer à un pacte de non-agression dans les deux premières chicanes lors du premier tour de course. En dépit de la relative hostilité que pouvait s'attirer le Baron Rouge auprès de ses pairs, presque tous acceptèrent cette requête au vu des circonstances.

Presque oui, car un pilote fit barrage : Jacques Villeneuve. Adversaire récurrent de Schumacher sur tous les terrains – et non adhérent au GPDA qui plus est – le canadien refusa qu'on lui dicte sa loi, considérant qu'un pilote de course devait courir sans restriction ou s'arrêter s'il estimait le risque trop grand. Une prise de position que n'aurait pas renié son paternel. Il ajouta aussi qu'une telle mesure aurait envoyé un mauvais message au public présent sur place qui attendait une vraie course depuis des mois. En l'absence de l'unanimité, aucun accord ne pouvait être entériné.

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Schumacher ne se démonta pas pour autant et continua sa croisade après le briefing. Il chargea même son attaché de presse Sabine Kehm et son kinésithérapeute Balbir Singh de récupérer les signatures des concernés dans leurs motorhomes ! Mais obnubilé par son mal-être ou convaincu de son influence selon le point de vue, il omit de prévenir les directeurs d'écurie de sa démarche au préalable.
Ceux-ci avaient plus de responsabilités sur leurs épaules et ne pouvaient tolérer d'être ignorés par ces négociations, ou qu'on leur impose une situation qui allait forcément fâcher l'un ou l'autre partenaire, et surtout aussi tardivement.

Si certains comme Ron Dennis chez McLaren laissèrent le libre arbitre à leurs pilotes, Flavio Briatore (Benetton-Renault), Craig Pollock (BAR-Honda) et Tom Walinshaw (Arrows-Asiatech) posèrent leur veto à ce projet, rejetant toute initiative de leurs pilotes. Flavio serait même allé jusqu'à menacer Giancarlo Fisichella et Jenson Button si ceux-ci suivaient les directives de Schumacher, à en croire Jean Alesi. A côté, Bernie Ecclestone interrompit personnellement la garde rapprochée du Baron Rouge dans sa pérégrination.

Schumacher dut battre en retraite. Il obtint néanmoins un compromis après conciliabule sur la grille de départ : les pilotes allaient freiner plus tôt qu'à l'accoutumée – 200 mètres avant le virage au lieu de 100 – histoire de minimiser les risques. Ils respectèrent leur parole, même si Jenson Button bloqua les roues car ayant trop traîné à l'extérieur de la trajectoire.
Il heurta Jarno Trulli (Jordan) en conséquence mais aucun autre contact survint cette fois-ci. La course se déroula sans problème à ce niveau et Juan-Pablo Montoya remporta sa première victoire. Schumacher finit quatrième, son plus mauvais classement hors abandons en cette saison 2001.

"Il ne parlait pas politique, mais humanité"

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Cette croisade du pilote allemand reçut des retours mitigés. Jean Alesi, un de ses rares amis parmi ses rivaux, considérait qu'il s'était comporté comme un parfait leader. A l'inverse, du côté de la télévision britannique, Martin Brundle rappela que les équipes avaient testé ici à titre privé durant l'été et qu'il semblait étrange de remettre en question la sécurité du tracé à cet instant précis et non lors de leurs précédents roulages. Un avis partagé par le président de la FIA Max Mosley.

Mark Blundell argua quant à lui que si Schumacher était si déterminé à imposer une telle restriction, le plus logique serait de se retirer de lui-même, ce qui lui avait traversé l'esprit. Une hypothèse très vite battue en brèche par les impératifs commerciaux et son engagement envers Ferrari. Bernie Ecclestone alla même jusqu'à sous-entendre un retrait de ses points au championnat en cas de forfait pour le prochain Grand Prix des Etats-Unis...

Pour certains, Schumacher donnait l'impression d'imposer ses angoisses existentielles à son sport, d'abuser de sa position dominante. «Il tenta de façonner le petit monde des pilotes à sa guise » dira le journaliste Renaud de Laborderie dans son Livre d'Or de la saison 2001, faisant écho au sentiment de Villeneuve. On questionna son honnêteté : aurait-il agi de la même façon si le titre était encore en jeu ?
On pourrait même le taxer d'hypocrisie : lui le pilote si rude dans ses défenses, qui au plus fort des critiques sur son pilotage en 2000, lançait « Faisons-nous de la F1 ou buvons-nous un café ? » devenait d'un seul coup le porte-parole de la sécurité ? Le même qui avait manqué de provoquer un gros contact suite à un freinage intempestif sous Safety Car... à Monza ? Les contradictions ne manquaient pas et certains griefs se justifiaient, ou se comprenaient du moins.

Scuderia Ferrari - Monza 2001 - Schumacher

Mais la plus grande ironie de cette histoire, c'est qu'un pilote souvent dépeint comme insensible fut cette fois conspué pour avoir été trop sensible... Si l'action de Schumacher pouvait être qualifiée de maladroite, elle témoignait d'une prise de conscience salutaire qui renforçait la dimension d'un champion trop facilement caricaturé par ses détracteurs. Il avait compris qu'avec son statut et ses accomplissements, il pouvait assumer de nouvelles missions qui dépassaient le cadre de son sport, tel Senna qui posa les bases de sa fondation peu avant sa disparition.

Pour reprendre les termes de Renaud de Laborderie, « c'était la première fois dans l'ère moderne qu'un pilote en pleine carrière – et même à son sommet – osait évoquer une angoisse intime devant des événements extra-sportifs dramatiques. En l'occurrence, Michael Schumacher ne parlait pas politique mais humanité ».

Toute ressemblance...