En 1976, la version longue du Nürburgring était déjà considérée comme archaïque pour la Formule 1. Son anachronisme déboucha sur l'un des accidents les plus célèbres de la discipline, lequel participa malgré lui à la légende de Niki Lauda.

Jackie Stewart, l’un des premiers à avoir pris à cœur la notion de sécurité dans son sport disait "Si un pilote déclare qu’il n’a pas eu peur sur le Nürburgring, il n’y a que deux solutions : soit il ment, soit il n’allait pas assez vite pour comprendre ce qu’était ce circuit". Avec ses trois succès en 1968, 1971 et 1973, dont le premier acquis dans des conditions proprement apocalyptiques, Stewart savait que ce tracé méritait bien ses deux surnoms : "l’Enfer Vert" et "le circuit de la peur".
Car tel était l’ancien Nürburgring, ou dans son nom original, le Nordschleife (boucle Nord en allemand). 22,8 kilomètres pour 174 virages. Un circuit qui provoquait certes un plaisir de pilotage presque sans égal quand tout était sous contrôle, mais dont le danger ne pouvait être ignoré. Surtout avec l’escalade des vitesses en Formule 1.

Avec une telle longueur, il était clair que le Nürburgring ne pouvait plus suivre l’évolution que prenait la F1. Impossible de sécuriser correctement 23 kilomètres sans faire exploser les coûts, que ce soit au niveau des rails, des postes de commissaires ou des délais d’intervention, lesquels faisaient déjà débat à l’époque sur les circuits plus ordinaires, d’où la première tentative d’introduction du Safety Car à Mosport en 1973.

Niki Lauda en avait bien conscience. Comme Stewart, il ne lambinait pas en chemin : le meilleur chrono enregistré par une F1 ici est de son fait, en 6 minutes 58 secondes en 1975. Cependant, il ne le faisait pas de gaieté de cœur, si bien qu’il tenta au cours de la saison 1976 de persuader ses confrères de boycotter la course.
Sans succès. Il prit cependant part à la course "par loyauté envers ma marque et mes camarades", et se qualifia deuxième, derrière son meilleur rival, James Hunt. Après un début de saison dominé par Ferrari, la Mclaren semblait petit à petit refaire son retard après deux victoires consécutives, bien que la seconde fut retirée par la suite.

De la sueur, du sang et des larmes

La course démarra alors qu’une averse venait d’arroser la piste. Tous les pilotes hormis Jochen Mass, équipier de Hunt chez Mclaren ont choisi de partir en pneus pluie. Or l’allemand eut le nez creux puisque la piste sécha très vite, si bien que plus de la moitié des concurrents choisirent de rechausser des pneus slicks à la fin du premier tour, dont Lauda. Retardé, l’Autrichien se retrouva au milieu des pilotes de milieu de plateau et devait remonter pour ne pas voir son avance au championnat s’effondrer.
Or avant le virage de Bergwerk, Lauda perdit le contrôle de sa Ferrari sur une légère courbe à gauche pour une raison encore inconnue. Était-ce la piste encore humide, ou la Ferrari, particulièrement nerveuse ce week-end, était-elle à blâmer ? Quoiqu'il en soit, Lauda partit en travers, heurta le talus non sans y perdre son casque, et sa Ferrari s’embrasa immédiatement. Derrière lui, Brett Lunger sur sa Surtess ne put l’éviter et le heurta quelques secondes plus tard.

Lui, Harald Ertl et Guy Edwards qui étaient dans le même peloton s’arrêtèrent immédiatement et tentèrent de venir en aide à l’autrichien prisonnier des flammes, hélas trop conséquentes, même avec la contribution d’un commissaire de piste venu éteindre l’incendie. Puis Arturio Merzario stoppa à son tour, et brava le feu pour enfin extraire Lauda du brasier.
Un geste d’autant plus louable qu’il était de notoriété publique que lui et le pilote Ferrari se détestaient cordialement, à plus forte raison après que Lauda ait déclaré quelques mois plus tôt que "les pilotes italiens sont tout juste bons à faire le tour de l’église de leur village en Fiat 500 !". La presse italienne avait en effet poussé au remplacement de Lauda par un espoir transalpin lorsque le champion en titre se blessa aux côtes avant le Grand Prix d'Espagne. Ferrari n'avait pas démenti...

La course fut interrompue après cela. Les secours mirent plusieurs minutes à venir vu la longueur du circuit, avant que Lauda soit enfin transporté à l’hôpital d’Adenau. D'ici là, la course fut relancée, et Hunt la remporta, mais dans l’indifférence générale.

Opération survie

Transféré à Mainheim vu la gravité de son état, Lauda lutta contre la mort pendant plusieurs jours, comme il l’expliqua sans détours dans son livre "To Hell and back" : "Coincé sur mon lit d’hôpital, je sens que la fin est proche [...]. Je perçois des voix mais suis étourdi : je pense à survivre et je m’accroche aux voix autour de moi, comme à une corde de secours et je me bats de toutes mes forces. Tant que je les entends je sais que je suis vivant. Je reconnais soudain la voix de mon épouse que je ne puis voir et à qui je ne peux parler. Cela me donne un nouveau coup de fouet et la volonté de survivre. A présent je comprends ma situation : accident, flammes, brûlures et poumons en piteux état.

Bandé, je suis aveugle et muet. J’entends une voix d’homme près de moi. Je saisis qu’il s’agit d’un prêtre : il parle en latin. Il m’administre ce que j’interprète comme l’extrême-onction. Son initiative me choque autant qu’elle me rend furieux car il ne me laisse aucun espoir. 'Arrêtez, ai-je envie de crier. Vous faites la plus grande erreur de votre vie : je ne vais pas mourir !'"

En effet. Le jeudi suivant l’accident, les médecins l’estimeront hors de danger, et une semaine pile après l’accident, ses fonctions pulmonaires s'étaient rétablies, le laissant en voie de guérison. On peut parler d’un miracle. Lauda survécut mais il allait évidemment garder des séquelles à vie de cet accident. Il a dû subir des greffes suite à ses graves brûlures au visage et a perdu une oreille. Ce qui à l’en croire améliora son ouïe au téléphone...
Mais l’autrichien restait un calculateur et un compétiteur à la fois. Il suivit donc de près les performances de James Hunt durant son absence et semblait près à revenir dès la fin de saison. Il le fit dès Monza et finit quatrième. "L’un des actes les plus héroïques de l’Histoire du sport en général" selon Jackie Stewart.

En attendant, Ferrari avait déjà pensé à le remplacer par Carlos Reutemann. Le ressort était cassé entre Lauda et son équipe et la défaite de Fuji n'arrangea rien. Ironique de constater qu'une équipe réputée chaleureuse se soit montrée assez froide face à celui que l'on surnommait "l'Ordinateur", lequel démontra en ces quelques mois qu'il était à la fois un grand champion et un humain comme les autres.