Il est de bon ton de débattre sur le mérite de telle ou telle victoire d'un pilote, pour des raisons plus ou moins valables. Que ce soit la conséquence d'une rupture mécanique chez un rival, d'une pénalité trop sévère, voire parfois d'un concours de circonstances.

Mais avec le recul, ces victoires plus surréalistes font le sel de l'histoire du sport. Celle de Lewis Hamilton remportant le Grand Prix de Grande Bretagne malgré une crevaison en fait partie. En voici dix autres avec leurs caractéristiques propres.

Vittorio Brambilla, Autriche 1975 : Accident dans son tour d'honneur

Brambilla au Grand Prix de Belgique 1976 (@ Wikipedia)

Chose amusante, une des gaffes les plus reconnues de la Formule 1 est intervenue après une victoire dans l'ensemble méritée. Certes l'interruption de l'épreuve en raison de conditions climatiques trop dangereuses est intervenue peu après la mi-course, laissant donc planer un doute éternel sur la suite des événements. Reste que Vittorio Brambilla n'était destiné qu'à glaner un ou deux points sur sa modeste March. Au lieu de cela, il remonta de sa huitième place de grille jusqu'à la tête de course, en ayant dépassé tous les favoris sur cette piste détrempée.

On ne surnommait pas Brambilla le « Gorille de Monza » qu'en référence à ses origines et sa pilosité : sa bravoure fut clairement mise en valeur ce jour-ci. Reste qu'il canalisa trop peu sa fougue durant sa carrière, lui conférant une réputation proche des futurs De Cesaris et Maldonado. Ainsi il n'est pas tant reconnu pour sa seule victoire que pour ce qu'il survint juste après. Pour fêter l'événement, Brambilla leva les bras de joie sur la ligne droite des stands, lâchant de fait son volant sur une piste gorgée d'eau.

Le dérapage et le contact avec le rail en étaient la conséquence logique. Et ainsi naquit une image passée à la postérité. Brambilla ne s'y est pas trompé puisqu'une fois sa carrière terminée, le capot démoli de sa March orna le garage familial...

Luigi Fagioli, France 1951 : Demi-victoire

Luigi Fagioli au Grand Prix d'Italie 1934 (@ Wikipedia)

La décennie inaugurale essuyait les plâtres d'une discipline débutante (sous le nom Formule 1 du moins) et contenait des règles qui pourraient paraître absurdes au profane. Ainsi, telle une épreuve d'Endurance, il était possible qu'un pilote relaie un autre, généralement en cas d'incident mécanique sur l'une des machines. Une telle décision aboutissait à la division des points selon le nombre de pilotes au volant durant l'épreuve. C'est ainsi que dans l'histoire de la F1, on compte trois « demi-victoires » puisque partagées entre deux pilotes.

Le premier qui eut droit à cet honneur fut Luigi Fagioli, vétéran d'avant-guerre qui servit de troisième larron chez Alfa Romeo en 1950. Il était d'ailleurs en lutte pour le titre mondial cette année-là mais la règle des « meilleurs résultats » était déjà active, sanctionnant sa trop grande régularité (quatre deuxième places) et l'éliminant virtuellement de l'équation. De quoi alimenter une frustration qui connut son paroxysme à Reims, puisqu'il dut céder son volant à Fangio après une vingtaine de tours.

Sa seule victoire fut non seulement partagée mais en plus, ce n'était pas lui qui reçut le drapeau à damier en tant que leader. Dépité, le plus vieux vainqueur de l'histoire - 53 ans - quitta la discipline sur le champ. Il mourut hélas un an plus tard. Exemples similaires : Luigi Musso en Argentine 1956 avec Juan-Manuel Fangio & Tony Brooks en Angleterre 1957 avec Stirling Moss.

Niki Lauda, Italie 1978 : Victoire sans mener un seul tour

Le fait de partager un volant fit que Fagioli, Musso et Brooks remportèrent une course non seulement sans avoir passé la ligne d'arrivée en tête, mais en plus en n'ayant jamais mené l'épreuve ne serait-ce qu'un tour. Or même en exceptant les bénéficiaires des relais réglementaires, on compte quatre autres pilotes vainqueurs dans ce cas de figure. On remerciera ici les pénalités et disqualifications d'après-course.

Premier concerné par cette bizarrerie : Niki Lauda à Monza en 1978. Une course tristement célèbre pour l'accident mortel de Ronnie Peterson, l'omerta qui suivit sur Riccardo Patrese et le titre mondial de Mario Andretti, sur les terres où il avait grandi avant son exil américain. Or Mario n'avait déjà pas le cœur à célébrer cet accomplissement au vu des circonstances mais qui plus est, il fut privé d'une victoire qui aurait parachevé son œuvre.

La raison ? Le starter de Monza avait la fâcheuse habitude de donner le départ sans attendre que toutes les monoplaces soient arrêtées sur la grille. Le carambolage fatal à Peterson était d'ailleurs une conséquence indirecte de cette erreur avec un différentiel de vitesse trop important entre les voitures de tête et de queue. Ainsi au deuxième start, Andretti et Gilles Villeneuve anticipèrent le départ pour éviter de se retrouver enfermés par les monoplaces bénéficiant de cet « unfair advantage ». Or la réglementation d'alors prévoyait une minute de pénalité sur le temps final pour cette faute. Andretti et Villeneuve furent donc classés sixième et septième ; Lauda, troisième sur la piste, devint vainqueur sur tapis vert. Sans jamais avoir mené la course.

Exemples similaires :
- Alain Prost, Brésil 1982 (Piquet et Rosberg disqualifiés pour usage de lest illégal)
- Elio De Angelis, Saint-Marin 1985 (Prost disqualifié pour voiture trop légère)
- Damon Hill, Belgique 1994 (Schumacher disqualifié pour usure excessive du fond plat)

Giancarlo Fisichella, Brésil 2003 : Victoire officialisée cinq jours après

Ces déclassements intervinrent plus ou moins rapidement, si bien que certains eurent droit à la cérémonie du podium, d'autres non. Giancarlo Fisichella est de ceux-là, ce qui est d'autant plus triste puisqu'il s'agissait de son premier succès, qu'il méritait de longue date. Sauf qu'il subit un délai plus long encore, et que le fait de mener la course était justement le point central de ce changement de vainqueur.

Parti huitième, il fit le plein d'essence après quelques tours sous Safety Car. Jordan avait compris qu'avec cette grosse pluie, la course serait probablement interrompue bien avant son terme, rendant tout ravitaillement supplémentaire superflu.
Cette stratégie et le talent de Fisichella l'amenèrent parmi les premiers et déborda Kimi Räikkönen pour mener la course. Il s'apprêtait à entamer le 56e tour quand les accidents de Mark Webber et Fernando Alonso provoquèrent l'arrêt de la course. Juste à temps pour Giancarlo puisque son moteur prit feu à son retour aux stands !

Ainsi le podium consacra... Räikkönen sur la plus haute marche : la réglementation prenait en compte le classement en cours deux tours avant l'interruption, soit le 53e tour, où le finlandais menait encore. Mais dans la confusion, les commissaires n'avaient pas remarqué que Fisichella avait débuté son 56e tour quelques secondes avant que le drapeau rouge ne mette un terme au chaos. Ce qui remettait donc en cause le classement car en se calquant sur la 54e boucle, Fisichella était leader, donc vainqueur ! La FIA officialisa la chose le vendredi suivant le Grand Prix, soit cinq jours après.

Giancarlo récupéra son trophée à Imola, le week-end du Grand Prix de Saint-Marin.

-> Retour complet sur la course

Rubens Barrichello, Etats-Unis 2002 : Victoire par erreur

Rubens Barrichello au Grand Prix des Etats-Unis 2002 (© Wikipedia)

Räikkönen fut ainsi vainqueur « par erreur » pendant cinq jours, avant que le règlement ne remette les choses en ordre. Un juste retour des choses, surtout après une saison 2002 où les résultats furent constamment manipulés par Ferrari. Or si la consigne de l'A1 Ring fut totalement assumée, l'échange final observé à Indianapolis n'était lui absolument pas planifié !

Alors que le Grand Prix des Etats-Unis vit une nouvelle domination des Ferrari de Michael Schumacher et Rubens Barrichello, on pouvait s'attendre à un résultat classique. Rubens était assuré de sa deuxième place au championnat pilote et Michael n'avait plus à lever le pied comme il le fit à Budapest et Monza. Mais sur la ligne d'arrivée, Schumacher laissa Barrichello revenir à sa hauteur, au point que le Brésilien passe devant lui pour onze millièmes de seconde, la deuxième marge la plus serrée de l'histoire !

Un détail qui a son importance puisque Schumacher l'admit sans gêne en conférence de presse : il voulait essayer une arrivée à égalité avec son équipier. Une initiative au choix présomptueuse ou stupide, selon les sensibilités. Au final, la victoire de Barrichello servit de retour de manivelle après avoir été privé de la coupe autrichienne. Le public lui répondit à peu près de la même façon, lassé de voir une équipe s'amuser aux dépends du sport.

Mika Häkkinen, Europe 1997 : Victoire par cadeau d'une équipe adverse

Les victoires par la grâce des consignes d'équipe ne sont pas rares. Outre celle déjà évoquée de l'Autriche 2002, on peut aussi bien citer Sochi 2018 chez Mercedes, Magny-Cours 1992 pour Williams ou Melbourne 1998 du côté de McLaren. Questionner la pertinence de celles-ci est un autre débat. En revanche, il est bien plus incongru qu'une équipe offre une victoire à une autre. C'est ce qu'il s'est produit à Jerez en 1997.

Cette course rentrée dans la légende pour la conclusion du duel Schumacher/Villeneuve fit l'objet d'une coalition tacite entre Williams et McLaren. Les Flèches d'Argent avaient désormais la capacité de se mêler à la lutte pour la victoire mais dans le contexte du titre mondial, elles acceptèrent de faire profil bas pour laisser Williams gérer la situation. En retour, si la situation le permettait, Villeneuve laisserait les McLaren gagner. Quand Schumacher échoua dans sa tentative de remake d'Adelaïde 1994, Jacques respecta l'accord.

Mika Häkkinen remporta ainsi sa première victoire, sans qu'elle ne déclencha de grande effusion de joie. Outre le caractère taciturne du finlandais et le fait que sa victoire inaugurale aurait pu (et dû) intervenir plus tôt, il s'agissait en fait d'un double cadeau : de Williams.. et de McLaren. En effet Coulthard devançait Häkkinen et fut sommé de laisser passer le finlandais afin qu'il obtienne son premier succès. Un ordre que l’écossais digéra assez mal, et Melbourne 1998 n'allait pas arranger les choses...

Jim Clark, Etats-Unis 1967 : Victoire avec une suspension cassée

Jim Clark et Colin Chapman au Grand Prix des Pays-Bas 1967 (@Deviantart.com/f1-history)

Voici l'exemple qui se rapproche le plus de la récente (mes)aventure de Lewis Hamilton. Sauf que cette course-ci possède un contexte particulier qui rend son issue d'autant plus cocasse.

Il s'agissait de la première course de Ford à domicile depuis le début de son association avec Lotus. Au vu de la mécanique fragile de ces dernières, l'état-major de la firme de Detroit ne souhaitait aucune bataille superflue entre Jim Clark et Graham Hill afin de maximiser leurs chances de victoire. Ainsi il fut convenu de décider de la hiérarchie interne à pile ou face. Hill remporta la mise.

Le problème c'est que ces précautions s'avèrent inutiles lorsque l'embrayage de Mr Monaco lui joua des tours dès le début de course. Clark respecta son engagement mais la Ferrari de Chris Amon se rapprochait dangereusement. Ainsi Chapman autorisa Clark à rompre cet accord après 40 tours. C'était d'autant plus urgent que Graham vit sa pression d'huile défaillir également ! Heureusement pour lui, la légendaire malchance d'Amon frappa à son tour et le néo-zélandais abandonna... pour les mêmes raisons.

A dix tours du but, Clark avait bâti une avance d'une quarantaine de secondes, l'empêchant de respecter la consigne d'origine. Sauf que ce matelas fut réduit à néant lorsque sa suspension lâcha deux boucles trop tôt ! Il parvint néanmoins à garder le cap et franchir la ligne d'arrivée avec six secondes d'écart sur son équipier, chacun avec leur propre handicap.

Rarement les Lotus n'ont autant respecté le souhait de leur créateur, à savoir tomber en pièces après la ligne d'arrivée ! Et ce n'est pas la seule victoire "aléatoire" du grand Jim...

Jim Clark, Belgique 1964 : Victoire via un concours de circonstances

Jim Clark et Dan Gurney au Grand Prix de Belgique 1964 (@ Deviantart.com/f1-history)

Quand on pense à une fin de course rocambolesque en Formule 1, Monaco 1982 est un cas d'école. L'accident de Prost, les pannes de Pironi et De Cesaris qui permettent à Patrese de gagner malgré son propre tête-à-queue... un enchaînement mythique qui fut proposé en replay sur Youtube durant cette période de pause prolongée. Et si les récents dénouements des Grands Prix de Styrie et de Grande-Bretagne tentèrent de rivaliser, il existe déjà une course à la fin toute autant gavée de rebondissements : Spa 1964.

Dans les années 60, le circuit allait de paire avec Jim Clark, qui s'y imposa quatre fois de suite. 1963 et 1965 furent des démonstrations de toute beauté et 1962 l'inauguration de sa série de victoires après une belle remontée. Mais 1964 n'aurait jamais dû lui revenir. Retardé par un arrêt interminable pour refroidir son moteur, il se retrouva quatrième et laissa Dan Gurney mener une bonne partie de la course. Sauf que le seul pilote que Jim craignait vraiment se retrouva à court d'essence deux tours trop tôt. Et son stand n'était pas équipé pour subvenir à ses besoins. Autres temps...

Graham Hill et Bruce McLaren allaient en bénéficier mais Graham vit sa pompe à essence le lâcher dans la dernière boucle. McLaren quant à lui perdit son alternateur juste avant le dernier virage, qui était La Source à l'époque. La descente vers l'Eau Rouge lui permettait de finir en roue libre mais Clark, revenu de nulle part, le coiffa sur la ligne ! A noter que McLaren remporta sa première (Sebring 1959) et dernière victoire (Spa 1968) les deux fois grâce à une panne d'essence d'un rival.

Alain Prost, Saint-Marin 1986 : Victoire malgré une panne d'essence

Alain Prost au Grand Prix de Saint-Marin 1986 (@ Deviantart.com/f1-history)

Bruce McLaren était donc à deux doigts de gagner une course avec le moteur coupé, sur son élan. Ces scènes très occasionnelles devinrent plus fréquentes dans le milieu des années 80 grâce à (à cause ?) des turbos trop gourmands et des limitations de carburant.
Les équipes étaient ainsi contraintes à un rythme à l'économie durant certaines courses, ce qui n'empêchait pas des conclusions avec l'une ou l'autre monoplace au ralenti, cherchant désespéramment les dernières gouttes d'essence. Des scènes qui amusent le fan d'aujourd'hui mais qui désespéraient les observateurs d'alors...

Ce n'est pas un hasard qu'un pur gestionnaire comme Alain Prost se soit détaché du lot durant cette période. Pourtant, lui non plus n'était pas épargné par le coup de la panne. L'image du Professeur poussant sa McLaren sur la ligne d'arrivée de Hockenheim en 1986 est connue de tous. Mais on oublie souvent qu'il remporta une victoire à vide d'essence plus tôt dans l'année, à Imola.
Le circuit était un des plus punitifs en matière de consommation et l'édition 1985 en avait largement témoigné. 1986 ne fut pas plus bienveillant, son équipier Keke Rosberg perdit le podium pour cette raison, entre autres victimes.

Prost lui conserva la tête mais arrivé au virage de Rivazza, son moteur eut à son tour le hoquet. Il lui fallut donner des coups de volant ici et là pour faire gicler d'ultimes parcelles d'essence avant d'attaquer les deux dernières chicanes. Il passa la ligne d'arrivée au ralenti, avec Gerhard Berger derrière lui à un tour ne souhaitant pas le dépasser afin d'éviter de couvrir une boucle supplémentaire... et de tomber lui aussi en panne !

Michael Schumacher, Grande-Bretagne 1998 : Victoire dans les stands

Les ravitaillements étant interdits durant cette période, les équipes ne pouvaient pas ramener leurs pilotes aux stands pour remettre quelques litres de précieux carburant. On ne vit donc jamais de monoplace remporter la course tout en s'arrêtant à son stand, si tenté que celui-ci soit situé après la ligne d'arrivée. En 1998, l'opération était autorisée mais ce n'est pas pour cette raison que Michael Schumacher rendit visite à ses mécaniciens en dernière minute à Silverstone.

Pour une rare fois, une épreuve arrosée ne consacra pas le talent du Baron Rouge dans ces conditions. Son rival Mika Häkkinen mena l'essentiel de la course avant que le Safety Car n'intervienne au plus fort de l'averse. Peu après le restart, le finlandais tira tout droit dans l'enchaînement du premier secteur, laissant place à Schumacher. Sauf que celui-ci devait écoper d'une pénalité de dix secondes pour dépassement sous drapeau jaune !

La confusion régnait aussi bien chez Ferrari que du côté de la FIA. En théorie, une telle sanction ne pouvait intervenir dans les derniers tours. La Scuderia choisit donc d'arrêter son leader dans l'ultime boucle, profitant du fait que la ligne d'arrivée était située en amont par rapport à celle de départ. Ainsi, lorsque Schumacher stoppa à son stand, il avait déjà passé la ligne... mais pas littéralement.

La FIA reconnut que la pénalité était intervenue hors délais réglementaires et l'annula, officialisant donc la victoire de Schumacher. Le règlement inscrivit noir sur blanc dès 1999 qu'un Stop & Go officialisé dans les derniers tours serait converti en une pénalité de 25 secondes ajoutée au temps total pour éviter toute confusion du même type. Une pratique largement démocratisée aujourd'hui. On ne devrait donc plus revoir de vainqueur dans la voie des stands, mais l'arrivée du dernier Grand Prix de Grande-Bretagne laisse la porte ouverte à ce genre de fantaisie !