Aujourd'hui, le nom Rodriguez est familier pour les amateurs de Formule 1 grâce au circuit de Mexico. Celui-ci porte le nom des frères Rodriguez, Ricardo et Pedro, deux excellents pilotes mexicains des années 60 hélas fauchés en pleine gloire. Pourtant, beaucoup oublient que le Mexique compte parmi les nations ayant remporté un Grand Prix, ceci grâce à l'un des deux frères.

Ricardo Rodriguez défraya la chronique en 1961 puisqu'il débuta à 19 ans et 6 mois, à une époque où ceci n'était absolument pas répandu. Il devint ainsi le plus jeune pilote engagé pour une course de Formule 1 jusqu'à Mike Thackwell en 1980. Comme cela ne suffisait pas, il signa le deuxième meilleur temps à Monza sur Ferrari ! Hélas pour lui, son enthousiasme tout juvénile lui coûta la vie un an plus tard sur le circuit qui allait porter son nom, lors d'une course hors-championnat qui servait de test avant son introduction officielle au calendrier...

Plus âgé, son frère Pedro étonnait par la dualité de sa personnalité. José Rosinski évoqua un pilote "fier, individualiste, très latin par son enthousiasme en piste mais presque anglo-saxon par la discrétion et même la réserve de son comportement dans la vie courante". Il tomba hélas dans le piège que connurent de nombreux pilotes talentueux : ne pas disposer de la bonne monoplace au bon moment. C'est pourquoi son palmarès fut plus enviable en Endurance qu'en Formule 1, au même titre que son équipier Jo Siffert... qui disparut la même année que Pedro. La Formule 1 a un sens de l'humour bien macabre.

Après quelques courses isolées de 1963 à 1966, Rodriguez se lança pour de bon en 1967 et surprit son monde aussi bien que son frère puisqu'il remporta la première course en Afrique du Sud ! Un succès d'autant plus incongru qu'il pilotait une Cooper équipée d'un moteur Maserati datant d'une décennie et qui déséquilibrait davantage le châssis qu'autre chose. Or, Kyalami fut souvent pénible pour les mécaniques lorsque la chaleur s'invitait et ce fut flagrant ce jour-là. D'un autre côté, en débutant la saison le 2 janvier, ce un an après l'arrivée des moteurs 3 litres à peine fiabilisés, ce n'était finalement pas si étonnant ! Cette victoire était d'autant plus heureuse qu'il était privé de sa seconde vitesse. Heureusement pour lui, le leader, le Rhodésien John Love (sur une Cooper-Climax de 2,7 litres !), dut s'arrêter car à court d'essence, lui laissant la voie libre. Monaco ramena Rodriguez à la réalité puisqu'il finit cinquième... à quatre tours ! C'était le chant du cygne pour Cooper, pionnier de la F1 à moteur arrière : plus jamais la marque ne s'imposa en Grand Prix.

Sixième du championnat au baisser de rideau, Rodriguez s'échappa chez BRM, pour la même place au classement final, le constructeur n'ayant plus la même forme qu'auparavant. Il finit néanmoins deuxième à Spa et troisième au Mont-Tremblant et à Zandvoort sous une pluie battante, prouvant ainsi qu'il disposait d'un gros cœur, pour ne pas dire autre chose. Il eut d'autant plus de mérite aux Pays-Bas puisqu'il ne disposait pas des Dunlop dont les Matra, intouchables ce jour-là, étaient équipées. Cependant, sa fougue lui joua aussi des tours à Jarama où il sortit alors qu'il devançait le futur vainqueur Graham Hill, non sans traverser deux grillages de protection pour finir aux pieds des spectateurs ! Autres temps... Il se consola avec sa victoire aux 24 Heures du Mans avec Lucien Bianchi, grand oncle de Jules.

Hélas pour lui, 1969 fut pire, si bien qu'il rejoignit Ferrari en cours de saison, sans plus de succès, la marque, désargentée, refusait tout sponsoring ("Mes voitures ne fument pas" disait Enzo) avant que Fiat ne rachète des parts l'année suivante. D'où un retour chez BRM en 1970, qui disposaient des monoplaces les plus légères du lot (530 kg) mais hélas pas des plus robustes... sauf à Spa-Francorchamps où il s'imposa pour la dernière fois sur le tracé original de 14 kilomètres. Malgré l'opposition de l'éternel second Chris Amon, le Mexicain lui tint tête jusqu'au bout. BRM n'avait plus remporté de course depuis le Grand Prix de Monaco 1966. La performance jouant également au yo-yo, Rodriguez dut attendre Watkins Glen pour jouer la victoire, jusqu'à se retrouver à court d'essence. Il sauvegarda la deuxième place derrière un jeune Emerson Fittipaldi et finit septième du championnat.

BRM s'avéra tout aussi irrégulier en 1971 mais sa monoplace laissa le temps à son pilote de se distinguer une dernière fois à Zandvoort. Tout comme en 1968, la pluie rendit le pilotage particulièrement périlleux, la piste étant couverte à la fois d'eau, de pluie, de sel et de sable ! Pas de surprise, le "Rainmaster" Jacky Ickx en tira le meilleur parti et remporta la course, non sans avoir longtemps croisé le fer avec Rodriguez. Son équipier Siffert profita des améliorations apportées pour dominer le Grand Prix d'Autriche et signer l'un ou l'autre podium supplémentaire.

Entre temps, Rodriguez avait rejoint les McLaren, Clark et Rindt au paradis des pilotes, suite à un accident en voiture de sport au Norisring, en Allemagne. La F1 se retrouva privée d'un pilote à la "bravoure et l'adresse absolument innée, aussi peu classique que possible et qui ne connaissait d'égal que le courage et la subtilité de Jacky Ickx", dixit José Rosinski. Si Monsieur Le Mans manqua un titre mondial qu'il méritait sans discussion, au moins ressortit-il vivant d'une époque particulièrement cruelle envers ses représentants...