La Formule 1, à l'image de la vie, n'a jamais eu pour vocation d'être juste. Elle sut récompenser les grands pilotes mais d'autres furent privé du titre ou de la victoire qu'ils méritaient tant. Certains sont encore parmi nous pour le raconter mais d'autres n'ont pas eu cette chance.

Encore aujourd'hui, nous regrettons que Gilles Villeneuve ou François Cevert aient été fauchés en pleine gloire. Nous déplorons le fait que Jochen Rindt n'ait jamais pu savourer son titre mondial ou que Ronnie Peterson ait été victime d'une opération bâclée. Tous ces noms font partie de la légende de la Formule 1 et fort justement. Mais à l'image du décès de Roland Ratzenberger rejeté dans l'ombre de celui d'Ayrton Senna, nous comptons tant d'autres pilotes disparus dans un relatif anonymat.

Sans parler d'indifférence, quelques uns n'étaient qu'au début de leur carrière et n'ont guère eu le temps de nous toucher au plus profond de notre passion. Certains sont aussi partis à une époque où la mort rôdait à chaque course, banalisant presque leur disparition. Pourtant, tous ces pilotes méritent notre considération.

"La mort est dans mon contrat"

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Le premier pilote de F1 à s'être tué au cours d'un week-end de course est l'Argentin Onofre Marimon, sur la Nordschleife, en juillet 1954. Peu connu car compatriote d'un géant de la course, Marimon n'avait pas démérité pour autant. Plus tôt dans l'année, il était remonté de la vingt-huitième place sur la grille à Silverstone pour finir sur la dernière marche du podium. Non sans avoir décroché le meilleur tour en course !

Quatre ans plus tard, le sport se remettait déjà de la disparition des jeunes espoirs qu'étaient Peter Collins et Luigi Musso. Lors de la finale de Casablanca, c'était au tour de Stuart Lewis-Evans de nous quitter. Alors que Mike Hawthorn s'assurait un titre mondial dans la douleur, lui qui était le meilleur ami de Collins, Lewis-Evans fut grièvement brûlé dans un accident et décéda quelques jours plus tard. Si ce nom n'est pas inconnu pour certains, c'est parce qu'il s'agissait du protégé d'un certain Bernie Ecclestone. Celui-ci connut le même sort avec Jochen Rindt une décennie plus tard.

De l'ombre à la lumière

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Sautons une décennie pour arriver à 1968. Il s'agit d'une des années les plus noires avec quatre pilotes décédés en l'espace de quatre mois, parmi lesquels le grand Jim Clark pour une simple course de F2. Le 7 juillet, Jo Schlesser, 40 ans, se présentait enfin sur une grille de départ à Rouen. Il s'était exilé à Madagascar durant plusieurs années pour s'assurer le financement nécessaire afin d'assouvir son rêve. Il dira "Si l'on me confiait une F1, je la prendrais même si je savais que la mort y était tapie pour surgir un jour ou l'autre". Sa Honda RA302 à refroidissement par air était tout sauf pilotable et la pluie se chargea du reste... Guy Ligier perpétua sa mémoire en utilisant ses initiales pour chaque Ligier engagée.

En 1970, Jochen Rindt devenait champion à titre posthume et Bruce McLaren disparaissait en essais à Goodwood. C'est oublier l'excellent Piers Courage qui périt durant le Grand Prix des Pays-Bas. Celui-ci avait brillé au volant d'une Brabham privée l'année précédente avec une deuxième place à Monaco et à Watkins Glen. Le passage à une De Tomaso se fit dans la douleur, dans tous les sens du terme. Beaucoup considèrent que la froideur de Frank Williams envers ses pilotes vient de cette tragédie, lui qui avait débuté en tant que patron d'équipe avec Courage. Certains notèrent de façon pertinente que Sir Frank ne conserva dans son bureau que deux photos de pilote. Les deux qui avaient perdu la vie au volant d'une de ses voitures, à savoir Courage et Senna.

Cobayes malgré eux

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Sous l'impulsion de Jackie Stewart, les autorités commencèrent à prendre la sécurité au sérieux, mais les drames s’enchaînèrent. La mort de Roger Williamson en 1973 à Zandvoort en reste un bien triste exemple. Les images de David Purley tentant de sauver le malheureux rookie prisonnier des flammes sans aucune aide extérieure circulent encore aujourd'hui sur les sites de partage de vidéo. Là encore, beaucoup oublièrent ce nom et pour cause. Il n'avait couru qu'un seul Grand Prix jusque là et l'accident de François Cevert toucha bien plus de monde.

Phénomène identique en 1982 : Ricardo Paletti n'était pas plus expérimenté à Montréal lorsqu'il heurta la Ferrari de Didier Pironi, qui avait calé. Là aussi, le feu éclata et le pilote impliqué fut impuissant. Ceci un mois à peine après le départ définitif du Petit Prince, Gilles Villeneuve.. Entre temps, Graham Hill avait perdu la vie dans un accident d'avion mais cet accident impliqua les autres membres de son équipe. Y compris son pilote Tony Brise, qui avait brillé pour ses débuts et semblait destiné à un bel avenir.

Que dire du Grand Prix de Belgique 1960 où, après les accidents de Stirling Moss et Mike Taylor en essais, qui furent grièvement blessés, on compta la disparition de Chris Bristow et Alan Stacey dans la même course ? Le second nommé fut d'ailleurs heurté à pleine vitesse par un oiseau... C'est depuis ce jour que Jim Clark prit en grippe Spa-Francorchamps... où il triompha quatre fois d'affilée. En 1977 à Kyalami, ce ne fut pas moins tragique, que du contraire. Lorsque Renzo Zorzi se gara sur le bas-côté, deux commissaires traversèrent la piste sans prendre de précautions. Le pire arriva puisque Tom Pryce, l'équipier de Zorzi, percuta l'un d'entre eux et fut décapité par son extincteur. Jacques Laffite ne put que constater l'horreur de la scène après que la Shadow l'ait heurté au premier virage, Pryce n'étant plus en mesure de contrôler son bolide...

Morts de leur passion

@ F1-history.deviantart

Ces événements démontrent que si les instances dirigeantes cherchent à empêcher tout désastre, il y aura toujours des moments où nous nous retrouverons impuissants. La même impuissance qui toucha des millions de gens au moment où on apprit la disparition d'Ayrton Senna. Elle s'invite à l'improviste, y compris de nos jours, que ce soit en monoplace (Dan Wheldon en 2011), en moto (Marco Simoncelli la même année), ou en Endurance (Allan Simonsen aux 24 Heures du Mans 2013). La Formule 1 ne pouvait pas être éternellement épargnée, même avec un tel niveau de sécurité. Ce que nous a hélas rappelé la disparition de Jules Bianchi.

Avec la sur-médiatisation du sport et la raréfaction de ce type d'incidents aujourd'hui, la disparition d'un pilote ne peut plus passer inaperçue. Elle fera forcément date. Même si nous sommes une très grande majorité à les connaître depuis notre écran ou nos tribunes. Nous nous attachons grandement à ces gladiateurs des temps modernes. Johnny Rives écrivit en 1996 "qu'en acceptant de sacrifier leur vie à leur passion, les pilotes de courses apportent une appréciable part de rêve à un large public. Ce n'est pas la moindre de leurs mérites. Il vaut bien un hommage".

Cet article, le plus humblement du monde, en est un. Nous ne le mesurons pas vraiment sur le moment, surtout dans une période où la F1 traverse une passe difficile. Mais les pilotes de course restent des héros. Nos héros.

© auto-moto.com / Hommage à Jules Bianchi