Outre pour son palmarès exemplaire et sa lutte légendaire avec Ayrton Senna, Alain Prost est connu pour son surnom, le "Professeur". Un sobriquet obtenu grâce à sa grande intelligence, son discernement et sa prise de risque parfaitement calculée. Son style était aussi efficace qu'anti-spectaculaire, si bien que quand il est question de dépassements historiques, on ne penserait pas à inclure le français en premier lieu. Et pourtant...

En cette année 1988, McLaren dominait la Formule 1 comme rarement, la concluant avec 15 victoires en 16 courses. Le moteur Honda était alors l'arme absolue, le châssis MP4/4 parfaitement au point et son duo de pilotes reste à ce jour le plus complémentaire et le plus efficace de l'Histoire. D'un côté, Alain Prost, déjà recordman de victoires, la référence du plateau, calculateur et pragmatique. De l'autre, Ayrton Senna, l'étoile montante, le talent à l'état brut, explosif et passionné.

Jeux psychologiques

Dans un premier temps, l'entente fut parfaitement cordiale. Le brésilien, qui avait ciblé le français dès ses débuts, n'ignorait pas qu'il avait tout à gagner à apprendre de son équipier afin de s'approcher de la perfection qu'il guettait sans cesse. A côté, Alain Prost avait encouragé l'engagement du brésilien car il se doutait qu'un tel talent ne pouvait qu'être bénéfique pour l'équipe, de par ses compétences et l'émulation qui naîtra entre les pilotes. Et c'est peu dire qu'il eut raison.

L'expertise de ces deux bourreaux de travail, perfectionnistes jusqu'au bout des ongles, ainsi que leur esprit de compétition étaient parfaitement illustrés dans leurs briefings techniques. Ceux-ci dépassaient fréquemment les quatre heures car chacun voulait s'assurer de ne pas oublier le moindre détail susceptible de faire pencher la balance de leur côté.
Cet acharnement devint un jeu psychologique, à savoir "lequel des deux allait quitter le motorhome en premier ?", quitte à laisser échapper un petit réglage. Bien entendu, ni Alain ni Ayrton ne souhaitait céder. Ainsi, ils sortaient ensemble la plupart du temps, au grand dam des journalistes qui devaient prendre leur mal en patience pour leurs interviews !

On était donc loin des chamailleries et autres paroles venimeuses provenant du stand Williams en 1986 et 1987. Mais en arrivant à Estoril, tout n'était pas si rose du côté français.

Un challenger dos au mur

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Prost n'était pas un spécialiste du tour rapide et c'était d'autant plus vrai une fois Senna à ses côtés, lui qui avait déjà enchaîné les pole positions avec Lotus. Comprenant que son voisin de garage était prêt à prendre tous les risques pour signer le meilleur temps, Alain préféra se concentrer sur la course en conséquence.
Après tout, les points se distribuaient le dimanche. Reste qu'il lui arrivait de prendre une seconde d'écart à voiture égale sur certaines séances. Même avec une philosophie différente, le français ne pouvait que s'inquiéter de la profondeur de ce fossé.

Or à Estoril, le français surprit son monde en signant la pole position après moult échanges de positions avec Senna. Il est vrai que ce tracé, regroupant toutes les difficultés possibles d'un circuit de Formule 1, ne pouvait que plaire au maniaque de la mise au point qu'il était. C'était en ces lieux qu'il avait remporté douze mois plus tôt sa vingt-huitième victoire, dépassant enfin Jackie Stewart.

La pole était importante d'un point de vue psychologique mais aussi stratégique. Prost n'avait guère le droit à l'échec : il devait absolument remporter la course pour rester en lice pour le titre. En effet, il ne comptait que quatre victoires contre sept pour son équipier et certaines de ses secondes places allaient devenir caduques par la grâce du règlement des "meilleurs résultats". Ou comment sanctionner une trop grande régularité dans une année de domination. Notons que la F1 choisit l'option inverse 15 ans plus tard lors de la grande révolution de 2003.

Enfin, Prost commençait à noter un comportement moins transparent du côté de Honda. Il se plaignit notamment que les ingénieurs ne prenaient pas en considération toutes ses remarques, une situation qui perdura sur quelques courses. Sa pole position portugaise semblait indiquer que tout était rentré dans l'ordre. Pour le moment... En attendant Prost, qui d'ordinaire intériorisait pas mal sa détermination, l'affichait clairement durant ce weekend à en croire les observateurs.

Faux départs et vraies intentions

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En clair, la tension était importante au Portugal. Elle prit le temps de monter d'un cran après que le vrai départ se fit attendre avec un calage d'Andrea De Cesaris, puis un mini-carambolage impliquant quelques pilotes dont... De Cesaris.
Quand l'envol définitif put se produire, Prost prit un moins bon départ sur la partie sale de la piste et fit preuve - une première fois - d'une agressivité peu commune chez lui en poussant Senna vers la bordure extérieure. Bien entendu, Senna ne céda pas le moindre du monde et s'empara de la tête de course au premier virage. Tout était à refaire dans le camp tricolore.

Cependant, alors que Senna espérait un nouveau cavalier seul, telles ses chevauchées de Silverstone et Spa-Francorchamps, il remarqua assez vite que sa McLaren ne tournait pas rond. Il allait devenir une proie facile pour son équipier et rival. Il s'agissait alors de retarder l'échéance au plus tard possible. Sauf que Prost, pourtant spécialiste de la course d'attente, allait s'avérer particulièrement pressé dans la minute qui suit.

A la fin de la dernière courbe - qui porte le nom du pilote brésilien aujourd'hui - Prost s'élança pour ce qui devait être un dépassement facile avec la MP4/4 affaiblie de Senna. Au pire, il devait rester propre, à l'image de leurs chassés croisés de Montréal, Le Castellet et Budapest.
Mais Senna, sans doute vexé par l'intimidation initiale de Prost, prit un tournant des plus tendancieux puisqu'il se déporta sur la droite en même temps que Prost, quitte à le rapprocher jusqu'à quelques centimètres du muret des stands, prenant de court les panneauteurs ! Le journaliste Johnny Rives rapporta par la suite que certains ingénieurs en sont même tombés de leur siège de surprise !

Ce qui coupa le souffle de l'assistance quelques secondes plus tard, c'est que le prudent Prost devint aussi téméraire qu'un Mansell puisqu'il resta pied au plancher, conserva son élan et déborda Senna au premier virage ! "On vous parlait des nouvelles dispositions d'esprit d'Alain Prost et on ne se trompait pas [...]. Terriblement déterminé, concentré, revanchard même et il vient de le prouver !" commenta le regretté Thierry Gilardi au micro de Canal + (déjà).

"Tu as aimé le mur ?"

@ Deviantart.com/f1-history

Après la course, brillamment remportée par Prost (Senna sixième après ses soucis), chacun y alla de son petit commentaire. Ivan Capelli, étonnant deuxième sur sa modeste March-Judd atmosphérique et premier poursuivant des McLaren à l'instant T, était aux premières loges. "J'ai vraiment cru l'accrochage inévitable. Je me suis tassé au fond du cockpit en rentrant la tête dans les épaules et j'ai attendu !". Gerhard Berger, futur équipier et ami de Senna, demanda à Prost avec malice s'il avait aimé le mur...

La réponse de l'intéressée ne pouvait pas être positive. Alain ne passa pas sous silence le côté risqué voire superflu de la défense de Senna, même s'il essaya de tempérer ses commentaires, conscient que sa franchise devant la presse lui avait coûté par le passé. "Je n'aime pas du tout, je trouve que c'est très dangereux, et en plus avec son équipier, c'est complètement inutile. Bon ça a été réglé, on en a discuté, c'est fini mais c'était vraiment hyper juste [...]. Je veux bien être gentil mais il y a quand même une limite".

Prost pilotait ce jour-là une voiture comme il les aime, d'où ce regain de motivation et cette détermination dans son dépassement. Lui qui pensait avoir perdu sa chance de troisième sacre en Belgique après les quatre victoires de suite de Senna retrouvait de l'espoir.

Attaques non bridées

@ Deviantart.com/f1-history

Mais ses petites remarques ici et là sur Honda n'avaient échappé à personne. Et encore moins au président de la FI(S)A, Jean-Marie Balestre, qui se fendit d'une lettre envers le président de la marque japonaise pour préciser qu'il était très important que les deux pilotes bénéficient du même matériel. Un échange qui intervint juste avant Suzuka, le circuit de Honda. Rien d'innocent dans cette démarche.

Bien entendu, le constructeur jura de sa bonne foi en toutes circonstances. Mais cette provocation de Balestre faisait écho à des commentaires répandus parmi les observateurs d'alors, surpris de certains écarts qualificatifs en défaveur d'un pilote considéré comme une référence. En vérité, le style de pilotage de Senna s'adaptait mieux à la configuration du moteur Honda que celui de Prost, notamment en qualification.
Ces performances et le charisme naturel du brésilien attirèrent les ingénieurs vers lui, les poussant à davantage configurer les blocs nippons selon ses désirs, renforçant le sentiment de favoritisme et d'un matériel différent de son équipier. Ça et le comportement énigmatique de Senna en piste comme en dehors, qui amenèrent au clash que l'on sait en 1989.

"Il y aura toujours un pilote dans une équipe qui sera, sans parler de favoritisme, mis dans une meilleure position psychologique que l'autre. Et la psychologie pour un pilote de Formule 1, se sentir bien dans sa peau, c'est 80% du succès" disait le Professeur en 1994. A méditer...