Il existe deux cas de figure lorsqu'un pilote prend une année sabbatique. Soit la décision vient du pilote lui-même en dépit de possibilités annexes, soit elle est imposée par les circonstances. Or, s'il n'est pas si surprenant de voir Jenson Button écarté pour 2017, on ne pouvait pas en dire autant pour un certain Professeur il y a presque 15 ans... 

En 1991, Alain Prost vivait une saison noire, comparable en terme de résultats à celle de Sebastian Vettel aujourd'hui. Non seulement Ferrari avait régressé par rapport à la saison précédente mais en plus, il allait finir sa saison sans la moindre victoire. Une première depuis sa saison inaugurale en 1980 ! Pire encore, le climat au sein de la Scuderia était détestable. Des luttes d'influence ont provoqué le départ du directeur sportif Cesaro Fiorio et la fameuse presse italienne, toujours prête à brûler ce qu'elle a aimé, enfonçait le clou. Prost ne se démonta pas pour autant et pensait même combiner sa fonction de pilote avec celle de team manager pour 1992. Avec son intelligence et son sens de l'analyse, cela aurait pu être bénéfique.

Son équipe entama des négociations en ce sens mais les dirigeants semblaient tout aussi pressés de se débarrasser d'un élément encombrant. Prost appartenait déjà au passé selon eux. C'est alors qu'intervint le Grand Prix du Japon et la fameuse tirade du "camion" quand Prost compara la direction de sa monoplace à celle d'un poids-lourd. Une déclaration certes peu flatteuse mais qui fut surtout montée en épingle par la presse. Le président de Ferrari, Piero Fusaro, en prit bonne note, ou plutôt mauvaise. Alors que Prost continuait à négocier avec l'avocat de la Scuderia pour son futur statut de manager, on l'informa d'un seul coup de son licenciement ! Le recordman de victoires et le meilleur pilote du moment avec Ayrton Senna était viré par son équipe avant la dernière course de la saison...

Histoire d'accentuer le côté tragi-comique de la situation, ce même président de Ferrari fut renvoyé peu après par Fiat, qui remit en place Luca di Montezemolo, acteur majeur de l'équipe dans les années 70 avec Niki Lauda. Sa première décision ? Rappeler Prost pour lui demander de revenir dans l'équipe deux semaines seulement après son renvoi !

Reconversion en vue ?

Image : F1-history.deviantart

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Pas idiot, Prost refusa car il était trop tard pour redresser une équipe qui semblait vouloir s'enfoncer dans la médiocrité. De toute façon, avec un tel statut, il ne pouvait qu'être contacté par une grande équipe à un moment donné. Ron Dennis aurait bien voulu le ramener dans la maison McLaren mais c'était impossible tant que Senna restait en place. Williams était également intéressé. L'imprévisibilité de Nigel Mansell commençait à peser et l'Anglais s'était en plus blessé au pied sous l'averse d'Adélaïde. Sans parler de la présence de Renault, désireux de réparer l'erreur de 1983. Le Professeur signa une option pour assurer ses arrières mais rien de concret car il avait une autre idée derrière la tête : posséder sa propre équipe.

Rien de nouveau là-dedans. Le projet le tentait déjà en 1989 une fois qu'il officialisa son départ de McLaren. Il souhaitait monter une équipe avec John Barnard comme directeur technique et Renault comme motoriste. L'affaire capota faute de garanties financières. De plus, Williams souhaitait garder l'exclusivité du moteur Renault, d'autant que le Losange n'était pas encore certain de concrétiser avec son V10. Trois ans après, ce bloc était l'arme absolue et n'allait pas tarder à marquer la décennie de son emprunte. Et Prost était de nouveau disponible. Cela tombait bien, Ligier était à vendre et venait de signer avec... Renault.

Un "rêve bleu" prémonitoire

Image : Tumblr

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Après qu'une rumeur infondée ait annoncé la signature de Prost par Benetton, les choses sérieuses débutèrent. A Magny-Cours, théâtre du Grand Prix de France et base de Ligier, on inaugurait la nouvelle Ligier JS37. Thierry Boutsen s'en chargea, accompagné par Erik Comas. Ou du moins suppose t-on que c'est lui puisque l'on distinguait son casque. En vérité, c'était Prost qui testait la monoplace incognito ! Evidemment, l'information filtra et Alain renfila son propre casque pour d'autres tours de roue sur ce circuit puis à Estoril. Le flou demeurait : Prost serait finalement au départ en 1992 ? Ou testait-il la monoplace juste pour s'assurer de son potentiel en tant que futur patron ? Au final, Prost choisit d'être pilote... et propriétaire ! Au grand dam d'Erik Comas mais surtout de Guy Ligier qui devait céder ses parts majoritaires...

Le problème, c'est que l'affaire concernait tout un pays. Non seulement on parlait d'un ensemble châssis-moteur-pilote tricolore mais en plus, l'équipe était soutenue par le gouvernement depuis quelques années. Guy Ligier était un proche du président François Mitterrand, d'où le soutien constant de sponsors comme Gitanes ou Loto et le déménagement en Nièvre. C'était un cadeau empoisonné car si cette amitié permettait la survie de l'équipe, il n'était jamais idéal de voir la politique se mêler au sport. Un phénomène apparemment bien français d'après le journaliste britannique Simon Arron. Celui-ci expliqua à Auto Hebdo en 2001 que les histoires politiques qui ont touché l'équipe n'ont en rien changé l'image de Ligier en Angleterre. "Ce genre de problèmes était très rare au sein des teams britanniques et cela n'intéressait pas grand monde", disait-il.

Autant dire que Prost s'aventurait en terrain miné. Les négociations semblaient en voie d'aboutir mais il n'était pas totalement satisfait quant aux conditions de vente et aux garanties futures. Autrement dit, s'il voulait vraiment racheter Ligier dès 1992, il le pouvait mais avec une marge de manœuvre extrêmement réduite pour la suite. Sans parler d'un gouvernement peut-être moins disposé à aider une équipe n'étant plus dirigée par un proche du président. Prost préféra en rester là, sans savoir qu'il allait parvenir à ses fins cinq ans après... et le regretter après coup. Pour peu à prou les mêmes raisons qui le dissuadèrent de sauter le pas par le passé...

Retour aux sources

Image : F1-history.deviantart

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Toujours aussi calculateur, Prost avait un plan de secours. Son option avec Williams se transforma en contrat pour 1993, un accord conclu avant même le premier Grand Prix de la saison 1992. Cette absence lui permit de toucher les douze millions de dollars que Ferrari lui devait après son licenciement ! Pour ne pas rester inactif et continuer à baigner dans l'ambiance des courses, Prost rejoignit l'équipe de TF1 pour commenter les Grands Prix. Il était donc aux premières loges pour observer les chevauchées solitaires de Mansell au volant d'une Williams FW14B imbattable. Tout allait bien dans le meilleur des mondes ? Pas encore !

Déjà, Williams fit du chantage avec Mansell en lui proposant un salaire réduit de moitié pour 1993. L'idée était claire : lui adresser une offre inacceptable pour le convaincre de partir. Triste façon de récompenser un champion du Monde dominateur mais en vérité, Nigel était de trop. Williams souhaitait réussi là où McLaren a échoué : faire cohabiter Prost et Senna ! Honda allait quitter la Formule 1 et le Brésilien ne savait que trop bien quelle monoplace et quel moteur il lui fallait pour vaincre.

Problème : Prost avait clairement stipulé dans son contrat qu'une association avec Ayrton était hors de question. Non pas par peur de s'opposer à son rival mais par crainte de subir une ambiance aussi désastreuse qu'en 1989. Senna, lui, ne voyait que l'opportunité de se battre d'égal à égal avec le seul pilote capable de lui répondre coup par coup. Peine perdue, Prost campa sur ses positions, en dépit d'heures d'argumentations de la part de son nemesis par téléphone. On ne comprit que plus tard à quel point l'un dépendait de l'autre...

Au Portugal, le secret de polichinelle s'officialisa : Prost devint pilote Williams pour 1993. Douze mois après, sur le même circuit, il annonça sa retraite et conquit son quatrième titre mondial. La boucle était bouclée.