La popularité d'Alain Prost en tant que pilote n'a jamais été proportionnelle à son palmarès. Et il faut remonter aux premières années de sa carrière pour trouver la source de ce désamour.

S'il y a bien un paramètre que les pilotes ne peuvent calculer à l'avance, c'est la réaction des fans de Formule 1. Chaque situation, chaque polémique, chaque commentaire provoquera son lot de réactions, positives comme négatives, selon les circonstances ou la personnalité du pilote. Or si on cite la franchise et l'honnêteté comme qualités primordiales chez notre prochain, beaucoup de supporters tirent à boulets rouges sur les têtes brûlées à la langue bien pendue. Il suffit de voir les commentaires des réseaux sociaux face aux débordements de Jacques Villeneuve au micro de Canal +, entre autres pilotes au franc parler acide. Et si Twitter et Facebook existaient à l'époque, Alain Prost n'aurait pas été épargné. Que du contraire...

Personne ne peut remettre en question les accomplissements du Professeur sur la piste mais même le plus respectueux des observateurs envers le quadruple Champion du Monde ne peut fermer les yeux sur sa tendance à râler pour tout et n'importe quoi dès que le vent ne tournait pas dans la direction qu'il souhaitait. De l'autre côté, il ne cherchait pas à cacher son opinion et ce qu'il considérait être la vérité, ce qui, dans la majorité des cas, est apprécié par les fans. De plus, ses complaintes témoignaient souvent de son sens aigu de l'analyse, si bien qu'il sut prévoir à l'avance la défaite de Renault en 1983 en dépit de l'avis général. Pourtant le constructeur au Losange avait déjà fait preuve d'ingérence l'année précédente, l'année où Prost se mit à dos une bonne partie du public français malgré lui...

Premières leçons

Image : F1-history.deviantart

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Après une année d'apprentissage très encourageante chez McLaren où il disposa de l'expérimenté John Watson, Prost claqua la porte de la future équipe de Ron Dennis, désabusé par la gestion dépassée de Teddy Mayer et les casses de suspension lui occasionnant ses deux seuls pépins physiques en carrière. Renault le débarrassa de son contrat de deux ans et l'aligna aux côtés de René Arnoux qui avait pris l'avantage psychologique sur le pilote maison Jean-Pierre Jabouille. Arnoux était l'antithèse de Prost en tant que pilote : René était instinctif et agressif en piste mais peu concerné par la mise au point et plus "français" en comparaison d'Alain qui se sentait plus proche de la culture britannique. Il avoua par la suite s'être davantage plu chez McLaren que chez Renault...

Avec son bagage technique déjà affûté, Prost joua un rôle clé dans la progression du constructeur. Si la monoplace manquait encore de fiabilité en 1981, il décrocha ses trois premières victoires avec la manière, entre un pari stratégique concluant en France, une belle lutte face à Alan Jones aux Pays-Bas et une domination sans partage en Italie. Le titre ne lui échappa qu'à partir de l'avant-dernière course au Canada mais il finit deuxième à Las Vegas, prouvant que même les circuits urbains pouvaient convenir aux turbos désormais. A côté, Arnoux fit pâle figure. Certes, il n'avait pas perdu sa pointe de vitesse en qualifications avec quatre poles mais sans aucun succès le dimanche. Et encore, d'après Prost, Renault ne joua pas franc jeu : en Angleterre, après que Prost ait réalisé le meilleur temps, le directeur Gérard Larrousse fit repartir Arnoux avec une pression de suralimentation plus forte. Indice sur l'ingérence future du Losange. Autre anecdote prémonitoire : Johnny Rives nota que René ne célébra même pas le succès de son équipe et son équipier à Monza.

Du coup de la panne...

Image : F1-history.deviantart

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Au vu des promesses de Renault et les exploits de Gilles Villeneuve sur Ferrari, c'était écrit : 1982 aurait dû revenir à un moteur turbo. Or les drames touchant la Scuderia ont réduit les espoirs des tifosi à néant. Renault aurait dû selon toute logique en profiter. C'était sans compter un système d'injection électronique maison aussi fragile qu'un pneu de qualification de l'époque, qui torpilla les chances de ses deux pilotes, notamment Prost qui avait remporté les deux premières courses de la saison, brillamment à Kyalami après une crevaison. Après coup, les pannes se sont enchaînées, si bien qu'au Grand Prix de France, après dix courses, Alain ne comptait que dix-neuf points, dont dix-huit grâce aux victoires initiales... contre quatre pour Arnoux !

A domicile, il fallait absolument corriger le tir. Larrousse briefa donc Arnoux : il devait pousser les Brabham-BMW à tirer sur la mécanique jusqu'à l'abandon (le moulin allemand était encore en plein rodage). Ceci fait, les deux pilotes économiseraient la mécanique et Arnoux devait laisser passer Prost, mieux placé au championnat. René acquiesça mais un doute envahissait le Professeur. Il savait très bien que ce genre de stratégie allait à l'encontre de l'instinct primaire d'un pilote qui est de gagner et l'avoua plus tard dans son autobiographie : il aurait refusé cet accord à la place de René. De plus, Arnoux n'avait pas remporté de courses depuis plus de deux ans et le leader, Didier Pironi, ne comptait que 35 points pour 54 disponibles. Autrement dit, "Néné" pouvait encore viser le titre, même mathématiquement. Avec onze vainqueurs différents en seize courses au final, il est vrai qu'aucun pilote n'a su sortir du lot, hormis peut-être Pironi avant son accident d'Hockenheim.

Les doutes de Prost se vérifièrent : les Brabham renoncèrent comme prévu et Arnoux conserva la tête jusqu'au bout, ce malgré l'agitation d'un panneau "1, Alain. 2, René" on ne peut plus clair. Comme Renault fêtait là un doublé devant les siens, le constructeur ne ressentait pas le besoin de blâmer son pilote pour son manque de discipline : "Je suis tellement content de notre doublé que je ne lui ferai aucune réflexion" lança Larrousse, pourtant à l'origine de la consigne ! Comprenant au fond l'attitude de son équipier mais se sentant légitimement floué, Alain s'en ouvrit aux médias.

...au coup de pompe !

Image : F1-history.deviantart

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Mauvaise pioche : le public s'était pris d'affection pour le pilotage incisif, la bonhomie et la simplicité d'Arnoux. A côté, le caractère froid et calculateur de Prost, combiné à un style de conduite anti-spectaculaire, ne faisait pas chavirer les foules. Avec son coup de colère, il s'attira leur hostilité, d'où le gag légendaire du pompiste le confondant avec Arnoux avec cette phrase "Vous avez eu raison Monsieur Arnoux, ce Prost c'est un vrai petit con !". Pire encore, il commença à recevoir des menaces téléphoniques hebdomadaires et on brûla deux de ses voitures devant son parking ! "La pire situation de ma carrière", confia Prost...

Arnoux n'était pas dupe, il pensait déjà à quitter l'équipe à ce moment, si bien que cet acte de rébellion n'avait pas beaucoup d'importance. De plus, Prost finit par être exclu de la course au titre à son tour grâce à cette "pièce Darty". Que René signe avec Ferrari pour 1983 n'était donc guère surprenant. Les tifosi applaudirent même sa victoire au Grand Prix d'Italie devant les monoplaces rouges de Patrick Tambay et Mario Andretti puisqu'il s'agissait de leur futur pilote ! Détail cocasse : Prost qui était conspué par ce même public chez Renault se fit acclamer de la même façon en 1989 pour sa victoire, puisqu'il allait à son tour rejoindre la Scuderia ! Imprévisible ces fans...

Cela étant, lorsque Prost revient sur sa relation avec Arnoux, il ne cite que l'épisode du Paul Ricard 1982 comme source de tensions puisque les deux pilotes allaient davantage s'entendre une fois leur rivalité en piste conclue. De là à prévoir le même destin pour Lewis Hamilton et Nico Rosberg...