A l'inverse d'une équipe Williams qui privilégie une relation patron-employé assez peu gratifiante, McLaren a généralement permis à ses pilotes de se sentir comme chez eux. Ron Dennis s'est ainsi rapproché de certains d'entre eux mais n'a pas toujours su éviter les tensions. Loin de là...

On l'a dit, Ron Dennis est un homme timide et réservé. Cependant, il savait s'ouvrir avec les personnes à qui il faisait confiance. D'un autre côté, il pouvait être un individu des plus sympathiques en public et revêtir un masque en privé. Ou bien promouvoir une stricte également de traitement dans son équipe tout en éprouvant une plus grande affection pour un pilote. Une dualité qui froissa quelques pilotes.

De la confiance à la méfiance

Image : F1-history.deviantart

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Cette dualité s'est constatée dès ses premières années. La victime initiale ? Le regretté Andrea De Cesaris. L'Italien avait piloté pour Project 4 en F2 et ses liens privilégiés avec Marlboro l'avaient permis de faire équipe avec John Watson pour la première année de Ron aux commandes. Hélas, encore inexpérimenté et particulièrement nerveux, De Cesaris multiplia les erreurs et devint "De Crasheris". Il rectifia tellement de châssis que l'équipe a fini par lui refuser la voiture de réserve aux Pays-Bas. La légende veut que cette collaboration ait tellement marqué Ron Dennis qu'il a fini par ne plus faire confiance aux pilotes italiens ! Il est vrai qu'on ne revit plus aucun pilote transalpin aux côtés du manager...

Pour remplacer De Cesaris, il décida de tenter un coup de poker en faisant revenir Niki Lauda. L'Autrichien avait encore la niaque, ce qu'il prouva très rapidement avec une victoire dès la troisième épreuve en 1982. Puis il fit encore mieux avec le titre mondial deux ans après. Le problème, c'est que Lauda n'a jamais cherché à arrondir les angles. Ferrari s'en souvient encore et Dennis en fit l'expérience. Ce dernier signifia à Lauda qu'il pouvait être plus agréable à son égard au vu du salaire reversé : 3 millions de dollars, soit le plus élevé de l'époque. Niki lui répliqua sèchement que "cela n'était pas spécifié dans le contrat".

Dennis lui en tint rigueur en 1985 lorsque Lauda annonça sa retraite. Lors de la conférence de presse destinée à officialiser sa décision, Dennis ignora sciemment son futur ex-pilote au moment d'évoquer l'avenir ainsi que ses succès passés. Prost dira que son patron a pour mauvaise habitude de n'accorder que peu de crédit aux choses qu'il n'a pas imaginé ou accompli lui-même.

Pour le meilleur et pour le pire

Image : F1-history.deviantart

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Si les deux années suivantes furent plus tranquilles, les ennuis revinrent dans la maison McLaren en 1988. En même temps, en opposant Ayrton Senna et Alain Prost, deux pilotes aussi talentueux qu'exigeants (pour ne pas dire des emmerdeurs...), l'entente ne pouvait rester cordiale. Surtout si on ajoute Honda au centre, qui ne cachera même plus son accointance avec le Brésilien.

A ce petit jeu, Ron Dennis ne pouvait rien faire pour éteindre l'incendie. La consigne non respectée par Ayrton à Imola avait mis le feu aux poudres. Ron eut beau tenter de relier les deux bouts sur le circuit d'essais de Pembrey, rien n'y fit. Senna s'excusa sur ordre de son patron mais avec des larmes aux yeux, trahissant son désaccord. Les deux pilotes finirent par s'épancher dans la presse et il était impossible de revenir en arrière.

Dennis promit une égalité de traitement en dépit du départ programmé de Prost mais la fin de saison 1989 semblait indiquer le contraire. Déjà, le moteur Honda était clairement réglé pour Senna avec Prost largué en ligne droite à Monza. Ensuite, Prost rapporta que lors d'un week-end, il ne comptait que trois ou quatre ingénieurs travaillant sur sa voiture contre... une trentaine sur celle de Senna ! Enfin, Dennis choisit délibérément de faire appel de la disqualification de Senna à Suzuka après le fameux accrochage. "J'ai fait mon travail" dira t-il pour sa défense.

Heureusement pour Dennis, Gerhard Berger n'était pas du même niveau mais était suffisamment bon camarade pour détendre l'atmosphère. Parfois au détriment du patron, lui-même victime des facéties de l'Autrichien, puisqu'il eut l'occasion de retrouver sa chambre d'hôtel recouverte de photos pornographiques !

Guerre froide

Image : F1-history.deviantart

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Ce genre d'idées n'aurait (peut-être) pas effleuré l'esprit de Mika Hakkinen. Troisième pilote en 1993, il eut l'occasion de finir la saison aux côtés de Senna et de beaucoup apprendre de cette (brève) collaboration. Au fil de son association avec McLaren, Mika finit par devenir un meilleur pilote et fut le principal rival de Michael Schumacher à la fin de la décennie. Selon lui, une partie du mérite en revient à Ron Dennis. "Sans lui, je n'aurais jamais été champion du Monde" a t-il dit. Un discours qu'il tint fin 2000 et qu'il répéta peu après l'exclusion de son ex-patron.

A ce moment, il semblait évident que le double champion du Monde avait développé une relation un peu plus profonde avec le Finlandais qu'avec son voisin de garage, David Coulthard. Une chose que Ron Dennis mit des années à reconnaître. Si les deux pilotes ont toujours entretenu une relation cordiale, il existait parfois deux camps opposés au sein de l'équipe. A la base de cette discorde, les consignes de Jerez 97 et Melbourne 98, toutes deux en défaveur de DC. En obtempérant, il devint N°2 malgré lui, tout en pensant s'être attiré les faveurs de l'équipe. Au contraire.

L’Écossais rapporta qu'au Grand Prix suivant Melbourne, Ron ignora sciemment son deuxième pilote pour s'entretenir avec Mika et son ingénieur. Celui-ci vint à demander à ses deux interlocuteurs ce qui se tramait entre Coulthard et son propre ingénieur ! Une scène analogue se produisit à Spa en 1999 lorsque DC l'emporta devant Hakkinen à la régulière. Si Mika resta silencieux, son ingénieur prit à parti celui de Coulthard en prétendant que "si on perd le titre, ce sera de votre faute !". Sous-entendu : David aurait dû s'écarter de lui-même, une fois de plus. Il se priva de répondre de manière fleurie mais il regrettait grandement l'égoïsme d'une partie de son équipe.

D'ailleurs, si Hakkinen loua régulièrement le travail de Coulthard, il ne lui rendit l'ascenseur que lors de sa dernière course au Japon en 2001... pour une troisième place.

Docteur Ron et Mister Dennis ?

Image : DR

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Et là encore, Ron n'a rien fait pour calmer le jeu. Coulthard souligna le fait qu'il était presque impossible de parler avec lui sur le paddock, alors qu'il pouvait être absolument charmant en dehors. "Ron est génial en lune de miel mais pas autant dans le mariage" dira t-il dans son autobiographie.

Un constat que Juan-Pablo Montoya confirma mot pour mot des années après. Cela étant, le Colombien avait débuté du mauvais pied en se blessant à l'épaule en début d'année 2005. Après cela, son manque de régularité et une motivation en baisse précipitèrent le divorce un an et demi plus tard. C'est là que la communication de Dennis fit une fois de plus défaut : en début d'année, il disait n'avoir jamais vu un pilote travailler comme Juan-Pablo. Une déclaration qui devient involontairement ironique au vu de la tournure de la situation...

Le point de non-retour fut atteint en 2007 après une saison épouvantable humainement parlant. D'où ce constat cruel mais lucide de la part de Coulthard : "Je respecte l'homme sur le plan personnel mais pas le manager, qui a échoué dans sa gestion des relations entre équipiers : entre Prost et Senna, Mika et Moi, Raikkonen et Montoya ou Alonso et Hamilton".