Le 15 septembre est sorti Schumacher, le dernier documentaire Netflix consacré à un des plus grands noms de la Formule 1. L'attente des fans était légitime, avec son lot d'inquiétudes à différents niveaux. Qu'en est-il au final ?

L'association entre la Formule 1 et Netflix amène autant de commentaires élogieux que de rires moqueurs parmi les puristes. Ceux-ci ne sont pas tous pantois devant le succès de Drive to Survive, série qui peut être aussi immersive qu'artificielle selon l'angle choisi. C'est oublier que le produit est avant tout destiné à séduire un nouveau public, peu familier avec l'univers très fermé de la Formule 1. Une audience qui trouvera donc davantage matière à s'enthousiasmer que les habitués du dimanche après-midi, déjà abreuvés d'informations de toutes sources.

L'homme derrière la légende

Le documentaire Schumacher rejoint peu à prou cette même problématique. Le nom est connu de tous au point même d'être synonyme de Formule 1 pour le passant lambda. Mais dans le même temps, une bonne portion de la génération actuelle connaît plus la légende, ce qu'on retient et répète de lui, que le pilote. Un pilote dont la carrière s'est achevée avant que Lewis Hamilton n'entame sa domination – sportive comme médiatique – sur le sport. D'un autre côté, avec son fils Mick débutant au plus haut niveau, la machine nostalgique s'est d'autant plus relancée chez les fans de la première heure.

Grand Prix du Canada 1995

Ainsi, cette exposition sur le leader des plateformes de streaming paraît légitime aussi bien pour les novices que les passionnés. Mais l'intérêt était surtout de mieux connaître l'être humain, l'homme derrière le casque. Schumacher a en effet toujours été d'une extrême pudeur, édifiant un mur entre la personnalité publique en combinaison et l'individu souhaitant mener une vie ordinaire en dehors de son activité principale. Avec un documentaire réalisé en collaboration avec la famille, il nous allait être autorisé de voir Michael sous un nouveau jour.

Restait enfin la question de l'objectivité. Qui dit « implication de la famille » sous-entend évidemment un document lui rendant hommage, dépeignant Schumacher comme une personne grandement vertueuse. Une telle démarche pouvait participer à fausser la réalité, tel le documentaire Senna qui s'avéra au mieux maladroit, au pire malhonnête dans sa couverture de la rivalité Senna/Prost, ceci au détriment du Professeur. Or Schumacher était connu... et conspué pour de nombreuses casseroles en piste. Il s'agissait donc de ne pas laisser ces écarts de conduite de côté, d'autant qu'ils participaient à la complexité du personnage, homme bien sous tous rapports en privé mais compétitif jusqu'à l'absurde dans un cockpit.

Verdict ?

Grand Prix du Brésil 1995

Un homme aux deux facettes

Le documentaire n'adopte pas d'angle particulier, ce qui est à la fois une qualité et un défaut : il ne force pas la main au spectateur quant à la position à adopter mais il se prive aussi de fil conducteur. Cela peut aboutir à un rythme quelque peu décousu où différentes thématiques surgissent ici et là selon la période abordée, mais pas toujours développées comme on le souhaiterait.

Hormis les expériences de Michael en karting, le déroulé se fait dans l'ordre chronologique, avec pour point d'orgue le titre de Suzuka 2000. Là encore, les fans pourraient grogner à différents niveaux puisqu'on se passe aussi bien de sa plus grosse période de gloire que de ses moments plus compliqués – le retour chez Mercedes est très vite expédié. Mais comme pour tout documentaire ou film consacré à une personnalité, il convenait de faire des choix afin d'aboutir à une durée exploitable pour le plus grand nombre. Avec une carrière aussi riche que celle de Schumacher, les coupures étaient nécessaires et inévitables.

Mais l'important est là : on a droit à la facette privée de Schumacher sans qu'on fasse silence sur ses débordements.

Fiorano 1996 - lancement Scuderia Ferrari - Eddie Irvine (gauche), Nicola Larini, Luca Di Montezemolo et Michael Schumacher (droite)

D'un côté, Michael est bien entendu magnifié entre les images d'archives de son couple avec Corinna, son amour pour sa famille, ses attentions pour son équipe jusqu'à connaître tous les noms de ses mécaniciens... Les qualités du pilote sont aussi mises en avant, de son implication sans faille – le dernier pilote à quitter le circuit – à son talent naturel pour le pilotage en passant par sa capacité à motiver les gens autour de lui. On fait comprendre que Schumacher fut un moteur pour l'écurie, une source de motivation qui participa au succès de la Scuderia. Derrière les visages crispés d'un homme fuyant les mondanités et la pression médiatique, Benetton et Ferrari eurent droit à un pilote des plus consciencieux et bienveillant.

De l'autre, le film n'hésite pas à dévoiler ses failles et ses doutes, que ce soient ceux formulés par lui-même ou qu'ils laissaient apparaître malgré lui. On a droit à un témoignage édifiant de Schumacher évoquant certains virages auparavant ordinaires devenus dangereux à ses yeux suite à la mort de Senna, un discours qui fait écho aux débats récents sur le Raidillon ravivés après le drame de Spa 2019 en Formule 2.

On montre un pilote perfectionniste, qui dans sa quête de l'absolu, du 100% en toutes circonstances, en vient à oublier qu'il peut commettre des erreurs, jusqu'à nier l'évidence, plus ou moins consciemment.

Grand Prix d'Europe 1997 - Jerez

Si le coup de volant de Jerez 97 n'avait échappé à personne, Schumacher s'était lui auto-persuadé que Villeneuve l'avait percuté avant de devoir admettre la vérité après avoir revu les images. Cette différence de perception – ou ce déni de la réalité selon la sensibilité de chacun – s'illustra parfaitement dans son échange avec David Coulthard. Suivant l'accrochage de Spa 1998, DC chercha à lui faire comprendre qu'il pouvait aussi être en tort. Après un temps de réflexion, Schumacher lâcha « Pas que je m'en souvienne ».

En vérité, Schumacher doutait en permanence mais ne voulait le montrer à personne, y compris dans son équipe. Il n'était donc pas du genre à admettre ses fautes dans un contexte de compétition, où il était hors de question de lâcher prise. « Le mieux est l'ennemi du bien » dit-on...

Il est aussi question d'un homme de défis. Celui qui choisit Ferrari en 1996 car il fallait repartir de zéro et hisser une équipe alors en difficulté. Celui qui chercha de nouvelles façons de nourrir son adrénaline une fois retraité – une première fois – de la Formule 1... quitte à y regoûter et redécouvrir le plaisir de piloter sans cette quête de titres. Un homme méticuleux avec un planning réglé à la minute près. Un homme méfiant qui met du temps à accorder sa confiance...

Driven to perfection

Et aujourd'hui un homme qui, bien qu'encore parmi nous, nous a en quelque sorte quitté avec cet accident de ski du 29 décembre 2013. Un homme qui manque aussi bien à ses admirateurs tels que Sébastian Vettel qu'à sa famille, dont Mick, qui arbore à l'occasion son casque d'origine. D'où un documentaire terminant sur une note poignante d'une femme déterminée à retrouver son mari et d'un fils prêt à tout abandonner pour partager des instants avec son père.

Celui qui a tant fait pour protéger les siens est aujourd'hui protégé en retour.

Ainsi le documentaire remplit sa mission dans le sens qu'il satisfait la fibre nostalgique de ses fans tout en apportant plus de lumière sur une personnalité plus complexe qu'elle voulait le laisser paraître. Il n'apprend certes rien de bien nouveau au connaisseur de longue date mais propose une ouverture captivante pour les novices sur un des plus grands pilotes de son sport.

Un pilote qui n'atteignit guère la perfection derrière laquelle il courrait sans cesse. Mais ce sont aussi ces imperfections qui ont participé à sa légende.

Grand Prix d'Europe 2001