Silverstone ne s'est pas contenté de baptiser le championnat du Monde de Formule 1 en 1950. Il a également servi de cadre pour la première victoire de deux des équipes les plus illustres de son sport.

"J'ai tué ma mère"

Contrairement à une croyance populaire bien répandue, Ferrari n'a pas participé à toutes les courses de l'Histoire et a même manqué la toute première course, préférant une épreuve plus lucrative financièrement. Cependant, la Scuderia était bien présente l'année suivante en ces lieux et bien décidée à briser l'hégémonie d'Alfa Romeo, intouchable depuis l'entrée en matière voici un an (si on exclut les 500 Miles d'Indianapolis intégrées au calendrier). Ironie de l'histoire, Enzo Ferrari était l'ancien manager de la marque au serpent avant de fonder sa propre équipe.

Les pilotes se sentaient également concernés. Alberto Ascari et Jose-Froilan Gonzalez étaient relativement jeune en comparaison des meilleurs éléments d'Alfa et faisaient office de relève : 33 et 28 ans pour les uns contre 44 ans pour le champion Giuseppe Farina et 40 ans pour son meilleur rival Juan-Manuel Fangio, argentin comme Gonzalez. Les deux se connaissaient très bien en dépit de leurs 11 ans d'écart.

"En 1951, Juan Fangio et moi étions déjà amis depuis cinq ans. Il était de 11 ans plus vieux que moi et avait couru en Argentine contre mon oncle, qui mourra dans un accident de course [...]" s'est rappelé Gonzalez en 2001. "Plus tard en tant qu’Argentins courant en Europe, et bien que nous appartenions à des écuries rivales, nous passions beaucoup de temps ensemble".

C’est d’ailleurs Fangio lui-même qui véhicula Gonzalez à Silverstone, après le précédent Grand Prix déroulé en France, à Reims. Cette course était justement la première course de Gonzalez pour la Scuderia, durant laquelle il avait constaté un détail qui allait jouer un rôle majeur dans le déroulement du Grand Prix de Grande Bretagne.

"Avec son 8 [cylindres] en ligne gourmand, les jours de l’Alfetta étaient comptés, sa consommation l’obligeant à ravitailler une fois de plus que notre nouveau moteur type 375. Si Alfa était encore compétitif, c’était uniquement parce que les organisateurs du circuit avaient rallongé la distance de la course à 600 kilomètres" [contre 305 environ aujourd’hui, Monaco excepté]

Or Silverstone était un terrain propice aux Ferrari : outre le fait que la distance totale n’excédait pas 400 kilomètres, le circuit à l’époque était constitué de virages à angle droit plus favorables à Ferrari qu’à Alfa, si bien que Fangio lança à son ami à la fin du tour de reconnaissance "Pepe, je crois que tu vas gagner celle-là". Gonzalez fit la pole position, mais lui comme Fangio loupèrent leur départ, échaudés par le directeur de course qui avait prévenu que quiconque anticiperait le départ se verrait infliger une pénalité de cinq minutes ! Les deux reprirent très vite le commandement de la course, puis Fangio profita d’une voiture plus allégée en carburant pour doubler Gonzalez et prendre la tête. Mais son Alfa était plus légère car plus gourmande, comme Gonzalez le présentait.

"Comme sa voiture s’allégeait, Juan commença à me rattraper à nouveau. Il avait alors la possibilité de me reprendre la tête [...]. Son avantage s’est envolé au premier ravitaillement quand ses mécaniciens ont mis trop d’essence, rendant la voiture trop lourde. A partir de cet instant, j’avais une marge suffisante pour gagner"

Gonzalez n’eut alors plus à s’inquiéter de l’Alfa Romeo, et put contrôler sa course. Ceci jusqu’à ce qu’il distingue lors de son arrêt ravitaillement son équipier et supposé leader Alberto Ascari dans les stands. Alors qu’il s’attendait à devoir lui céder sa place (ce qu’il avait dû faire en France), Ascari lui fit signe de rester à sa place, afin qu’il aille au bout de son effort. Ce qu’il fit. Et Ferrari remporta sa première victoire en Formule 1.

En suivi cette célèbre déclaration d'Enzo Ferrari, encore attaché à son ancien employeur : "J’ai pleuré de joie, mais mes larmes d’enthousiasme étaient mêlées avec d’autres de chagrin car je pensais qu’en ce jour, j’avais tué ma mère".

La patience est une vertu

Image : F1-history.deviantart

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28 ans plus tard, il était déjà moins question de sentiments, la Formule 1 entamant petit à petit sa mutation d'un sport d'initiés à un spectacle mondial. Ferrari était toujours en tête de file mais avec de nouveau rivaux tels que Ligier, Lotus ou encore Williams. Après des années de galère, que ce soit avec des châssis rachetés ou sous son propre nom, Frank Williams reprit tout à zéro en 1977. Avec l'engagement de Patrick Head, le soutien de financiers saoudiens et la contribution d'un pilote brut de fonderie comme Alan Jones, l'Anglais fit quelques vagues en 1978 avec notamment une belle deuxième place de son Australien bourru à Watkins Glen. De belles promesses permettant l'engagement d'une seconde voiture pour le vétéran Clay Regazzoni.

Mais pour vaincre, il fallait une voiture à effet de sol capable de pousser le concept plus loin encore que la Lotus 79, qui avait dominé la saison 1978. Ainsi sortit des ateliers la FW07, une des plus belles réussites de l'équipe. Si elle ne débarqua qu'à partir de la cinquième épreuve et si il fallait un petit temps pour la mettre au point, elle devint rapidement la monoplace la plus rapide du lot. La victoire était donc imminente, Regazzoni l'ayant déjà frôlée à Monaco. Que cela se produise à Silverstone, donc à domicile, ne pouvait que réjouir Frank Williams et son équipe.

Pour faire bonne mesure, Jones signa sa première pole position ainsi que celle de l'équipe. Le futur champion 1980 domina la course et tout semblait indiquer qu'il serait le pilote associé au premier bouquet de Williams. Or un souci de pompe à eau força l'Australien à renoncer après 40 tours. Jones l'avoua plus tard : s'il était heureux pour son équipe, cela reste la plus grande déception de sa carrière. Heureusement pour l'équipe, Regazzoni prit sa suite après les abandons de Nelson Piquet et Jean-Pierre Jabouille, récent vainqueur du Grand Prix de France avec un turbo Renault dans le dos.

Cette fois, aucun souci technique ne frappa la Williams, Regazzoni remporta la course devant René Arnoux sur l'autre Renault et la surprenante Tyrrell de Jean-Pierre Jarier. Note amusante, pour ne pas froisser Saudia Airlines, le sponsor titre de l'équipe, le Suisse trinqua sur le podium avec du jus d'ananas, même si l'équipe ne se privait pas de se rattraper dès la cérémonie achevée, dixit Jones !  S'il s'agissait de la dernière victoire du vétéran napolitain, pour Williams, ce n'était que le début d'une belle série. Lorsque Frank Williams revient sur les plus beaux moments de son équipe, il n'en démord pas : celui-ci restera le plus spécial.

113 autres victoires ont suivi depuis, Silverstone ayant justement servi de cadre pour la centième en 1997 avec Jacques Villeneuve, le dernier à avoir fait triompher Williams au championnat.