Le circuit de Spa-Francorchamps est présent depuis les origines en 1950. Pour perdurer ainsi, il a dû connaître une deuxième vie à partir de 1983 sur le tracé que nous connaissons aujourd'hui. Avec une aussi longue existence, le Toboggan des Ardennes a vu passer de nombreux pilotes qui se sont appropriés ces terres. Quatre d'entre eux sont sortis du lot.

Pour ce qui est du tracé originel de 14 kilomètres, un nom se dégage immédiatement : Jim Clark. Si Juan-Manuel Fangio a imposé sa maestria à trois reprises (1950, 1954, 1955), l'écossais fit mieux avec quatre succès, consécutivement qui plus est ! C'est d'ailleurs ici qu'il remporta sa toute première victoire en 1962. On commençait, doucement mais sûrement, à comprendre que ce petit britannique allait marquer la discipline d'une manière ou d'une autre.

Spa-Francorchamps et ses Maîtres

Il fut bien aidé par son meilleur allié, Colin Chapman, qui faisait également son nid. La première étape étant la première F1 "monocoque", la Lotus 25, où, comme souvent, le génial ingénieur partit d'une idée simple pour l'exploiter à la perfection.
Résultat, après des essais avortés suite à un moteur Climax trop fragile, Clark remonta huit voitures en un tour (la longueur du tracé aidant certes) jusqu'à prendre la tête et ne plus la lâcher. La légende était en marche.

Pourtant, Clark n'aimait pas Spa. Une telle opinion serait un pur sacrilège aujourd'hui mais il n'est pas difficile de comprendre pourquoi en se replongeant dans le contexte. Le pilote n'a jamais été un trompe-la-mort et déjà pour l'époque, la sécurité du circuit posait problème. En 1958, le jeune Archie Scott-Brown, pilote de grand talent malgré son atrophie, décéda durant une course de prototypes.
Deux ans plus tard, Stirling Moss et Mike Taylor se blessèrent en essais et Alan Stacey et Chris Bristow perdirent la vie en course, faisant de ce weekend de course l'un des plus meurtriers de l'Histoire de la Formule 1. Ça en était trop pour Clark, homme posé qui avait pleinement conscience des risques de son métier, avant d'en payer le prix à son tour...

Il n'en était pas là dans les années 60. Si son succès en 1964 reste inattendu et cocasse, ses démonstrations en 1963 et 1965 (les années de ses titres mondiaux) contribuèrent à nourrir sa légende et celle du tracé, avec le concours de la drache locale.
Cela peut sembler paradoxal, au vu du caractère de Clark, que ses plus belles performances eurent lieu lorsque le danger était plus important qu'ailleurs. Or, son style de pilotage, fluide, élégant et efficace, s'adaptait parfaitement aux pires conditions climatiques. En 1963, seules six monoplaces survécurent au carnage et Clark prit un tour à presque tous les pilotes, Bruce McLaren se dédoublant de justesse. Pour rappel, le circuit faisait 14 kilomètres...

Deux ans plus tard, il ne fut pas moins brillant, là encore avec une boucle d'avance sur tous, excepté un certain Jackie Stewart qui n'allait pas tarder à se faire connaître. Les statistiques sont cette fois plus parlantes : victoire à 190 km/h de moyenne sous la pluie avec un moteur 1,5 litre, et un meilleur tour en course quatre secondes et demi plus vite que les autres ! Que rajouter ? La mécanique l'empêcha de faire mieux en 1966 et en 1967 pour sa dernière apparition en ces lieux...

De la drache à la chuva

Deux décennies passèrent avant que Spa ne se trouve un nouveau maître et recordman de victoires. Entre temps, le tracé avait pris sa forme actuelle. Ayrton Senna se permit d'aligner quatre victoires de rang pour cinq en tout en Belgique. Aucune surprise quand on connaît les qualités de pilotage du brésilien et son habileté à repousser les limites un peu plus loin que tous les autres.
Du coup, il n'est en rien étonnant que sa première victoire sur le circuit se soit produite sous la pluie. Cela se produisit en 1985, lors une course qui fut reportée à cause d'un asphalte prévu pour les ondées locales mais qui fondit sous la chaleur du mois de juin ! Histoire belge...

Curieusement, les victoires de Senna ne figurent pas parmi ses plus beaux exploits. Sa course de 1985 fut très belle mais en rien comparable au triomphe d'Estoril la même année, au moins aussi convaincant que les envolées de Clark dans ces conditions. Sa victoire de 1988 face à Alain Prost était totalement méritée avant que sa remontée de Suzuka ne fasse date.
La pluie eut beau s'inviter à nouveau en 1989 afin qu'il domine à nouveau son monde, on retient davantage Donington 1993. Enfin, l'édition 1990 fut assez anecdotique tandis qu'en 1991, ce sont les pilotes Jordan qui se firent davantage remarquer.

Néanmoins, sa maîtrise était évidente et seule sa dernière victoire en ces lieux peut être attribuée à la chance. Les abandons de Nigel Mansell et Jean Alesi lui ont facilité la tâche. Le reste du temps, ce fut un cavalier seul. Ce qui ne lui empêcha pas de recevoir un crochet du droit de Mansell en 1987 après un accrochage ayant éliminé les deux belligérants dès le premier tour de course !

Invasion allemande

Pendant que Senna achevait son épopée victorieuse en Belgique, le futur maître de Spa-Francorchamps faisait ses débuts. En effet, il suffit d'une septième place en qualifications et d'un départ canon pour que l'on comprenne que Michael Schumacher représentait l'avenir, celui qui allait marquer la F1 post-Senna/Prost. Cependant, on ne pouvait imaginer à quel point, et la légende de Spa-Francorchamps a autant servi celle de Schumacher qu'inversement.

Un an après ses débuts remarqués, Michael s'imposait pour la première fois. Ce n'était pas un mince exploit au vu de la domination implacable de la Williams-Renault de Nigel Mansell. Heureusement pour lui, il pleuvait, et lors de l'assèchement de la trajectoire, Schumacher manqua de peu la collision contre un rail.
Comprenant que ses pneus étaient en fin de vie à cause de l'asphalte réchauffé, il passa aux secs avant tous les autres. Ce qui lui permit de prendre la tête et de ne plus la quitter. Après coup, Brundle avoua qu'il pensait s'arrêter avant lui, mais fut refroidi par la sortie de son équipier, ce qui était une erreur. Il comprit ce jour-là ce qui faisait la différence entre le très bon pilote qu'il était et le pilote à part qu'était Schumacher.

Formula one Championship 1992 -GP F1 Belgium Michael Schumacher (ger) Benetton Ford

Pourtant, il fit encore mieux en 1995. Alors qu'un départ manqué l'exclut de la lutte pour la victoire en 1993 et que l'usure excessive du patin en bois de sa Benetton l'exclut tout court en 1994, son come-back l'année suivante résuma parfaitement pourquoi Schumacher était autant adulé que contesté. Parti seizième suite à un accident en qualifications, il remonta cet handicap en seize tours et se permit de rester en secs au moment où une averse rendit visite au circuit.
Ceci non sans une résistance à la limite de la légalité face à son vieux rival Damon Hill en pneus pluie. S'il reçut un blâme pour sa conduite, la météo lui donna raison puisque ce n'était qu'une ondée passagère. La vraie drache n'arriva que quelques tours plus tard, laissant la voie libre à Schumacher.

Comme si cela ne suffisait pas, il aligna trois victoires de rang. La deuxième fois en 1996 a été sur une Ferrari pourtant moyenne. La troisième date de 1997, là encore grâce à un choix stratégique judicieux. Il fut le seul à partir en intermédiaires, convaincu de l'assèchement rapide de la trajectoire. La présence du Safety Car neutralisant les premiers tours lui rendit service. Précaution fréquente aujourd'hui mais inédite à ce moment.
Nul doute que cette décision aurait été utile pour 1998 au vu du célèbre carambolage du premier tour ! On se souvient également de cette course pour l'accrochage impliquant Schumacher, encore seul au monde, et David Coulthard qui lui concédait un tour. Écœuré par l'incident, l'Allemand manqua d'imiter Nigel Mansell en se dirigeant vers le garage McLaren, avant que son équipe ne le retienne...

M. Schumacher - Ferrari / J. Alesi - Benetton

Absent en 1999 suite à son accident de Silverstone et battu en 2000 par un Mika Hakkinen en état de grâce, il écrivit l'Histoire en 2001. Il s'agissait de son cinquante-deuxième succès, soit un de plus que le recordman de l'époque qui était Alain Prost.
Là encore, le Baron Rouge ne fit pas dans la dentelle en menant de bout en bout ce Grand Prix. Ce dernier a été marqué par l'effroyable accident de Luciano Burti à Blanchimont. Note amusante, le brésilien pilotait pour Prost avant de rejoindre Ferrari en tant que pilote d'essais... Après un sixième et dernier succès en 2002 où Schumacher écrasa comme rarement la concurrence, nouvelle pirouette du destin en 2004 : septième et ultime titre mondial en finissant deuxième derrière... Kimi Räikkönen. Un passage de témoin tout en discrétion...

Si le retour de Schumacher de 2010 à 2012 ne fut pas couronné de succès, il mit un point d'honneur à marquer de gros points à chaque édition sur son circuit fétiche. Mention spéciale à sa très belle remontée de dernier à cinquième en 2011 pour ses vingt ans de carrière.

 

Et un vent d'est souffla en Belgique...

En attendant, Kimi Räikkönen avait égalé Jim Clark avec quatre succès dans la forêt des Ardennes. Il avait déjà impressionné son monde en se qualifiant en première ligne en 2002 sur une McLaren perfectible. Une performance réalisée en dépit du nuage de fumée de la BAR-Honda d'Olivier Panis aveuglant le Finlandais dans la ligne droite de Kemmel ! Sa bravoure fut davantage mise en valeur en 2004, lors d'une course folle.
Échappant aux multiples contacts du premier tour, il se débarrassa vite fait de son équipier Coulthard et de Schumacher. ce dernier était aux prises avec des Bridgestone ne montant pas en température. Les soucis des Renault firent le reste, laissant la voie libre à Kimi qui signait sa deuxième victoire en carrière et encore l'une de ses plus belles à ce jour.

Celle de 2005 est moins remarquable étant donné que Juan-Pablo Montoya mena la majeure partie de la course mais sans dominer son équipier pour autant. Au jeu des arrêts aux stands, Räikkönen récupéra le fauteuil de leader. C'est le même qu'il ne quitta que rarement pour l'édition 2007, sur Ferrari cette fois.
Une victoire d'autant plus importante puisqu'elle lui permit de remporter le titre mondial en fin de saison. Son de cloche différent en 2008 : nouvelle domination.. jusqu'à l'arrivée de la pluie où lui et Lewis Hamilton manquèrent à plusieurs reprises de s'éliminer, avant que le Finlandais ne tape le mur dans l'avant-dernier tour.

Il prit sa revanche en 2009, malgré une Ferrari bien moins à son avantage mais avec un superbe départ. Non sans s'aider de l'échappatoire à une époque où ceci était encore toléré ! Pas de Brawn ou de Red Bull à contrôler mais l'improbable Force India de Giancarlo Fisichella qui ne lâcha pas Kimi de toute la course. Cela resta la dernière victoire de Räikkönen à Spa-Francorchamps avant que sa seconde carrière chez Ferrari ne lui offre une nouvelle victoire au Texas en 2018 !

Certes, il finit troisième en 2012 avec Lotus à la suite d'un magnifique dépassement sur Schumacher dans le Raidillon. Mais il abandonna en 2013 à cause d'un souci de freins. Ceci mit fin à sa série record de vingt-sept arrivées consécutives dans les points.
En 2014, il signa sa meilleure performance de l'année avec une quatrième place. Cela illustre à quel point le pilote n'était pas à son aise dans cette Ferrari. Il ne fit pas mieux voici douze mois avec une septième place. Il a été handicapé il est vrai par une seizième place en qualifications, conséquence d'une chute de pression d'huile.

Lotus - K. Räikkönen / Mercedes - M. Schumacher