Il y a quarante ans, au soir du 14 janvier 1986, quelque part dans les étendues désertiques proches de Gourma Rharous, au Mali, le bivouac du Dakar était en deuil. Un crash d'hélicoptère cause la perte du créateur de l'évènement, Thierry Sabine, de l'idole des Français, Daniel Balavoine, et trois autres passagers.
À bord de l’appareil piloté par François‑Xavier Bagnoud se trouvaient Thierry Sabine, le chanteur Daniel Balavoine, la journaliste Nathalie Odent et le technicien radio Jean‑Paul Le Fur.
Dakar 1986 : un drame encore palpable, 40 ans plus tard
Le drame plongea le bivouac dans une stupeur glaciale, comme si le vent du désert lui-même s’était arrêté. Malgré un moral brisé et une douleur palpable, le rallye parvint, au prix d’un effort presque surhumain, à rejoindre Dakar. Depuis, l’épreuve continue de faire vivre la devise de son fondateur, devenue un étendard traversant les continents : « Un défi pour ceux qui partent, un rêve pour ceux qui restent. »
Parmi les figures qui ont marqué l’histoire du Dakar, Daniel Balavoine fut sans doute celui avec qui Sabine tissa le lien le plus fort. Le chanteur s’était lancé dans l’aventure en 1983, puis à nouveau en 1985, terminant cette édition à la 30ᵉ place comme copilote du journaliste Jean‑Luc Roy. Leur amitié se renforça encore grâce à l’opération « Paris‑Dakar, Paris du cœur », un projet humanitaire visant à installer des pompes à eau dans des villages africains privés d’accès à l’eau potable. Roger Kalmanovitz se souvient de cette complicité :
« Juste après le Paris‑Dakar 1985, Balavoine m’a invité pour son anniversaire. J’appréhendais un peu, je m’attendais à une soirée mondaine pleine de stars. En arrivant, nous n’étions que cinq autour de la table : Thierry et sa compagne Suzanne, Daniel et sa femme Coco, et moi. Rien de clinquant, juste une soirée simple et chaleureuse. »
En 1986, accaparé par la promotion de son titre L’Aziza, Balavoine ne pouvait pas participer au rallye en tant que concurrent. Mais il tenait absolument à rejoindre l’équipe quelques jours pour suivre l’installation des pompes et en assurer la médiatisation. Ce choix allait ouvrir la voie à l’une des pages les plus tragiques de l’histoire du Paris‑Dakar.
Une 8e édition du Dakar plongée dans le deuil
Le 1ᵉʳ janvier 1986, Versailles vibrait encore des moteurs rugissants. 486 fous du désert s'élançaient vers l'aventure, le cœur gonflé d'adrénaline. Trois semaines plus tard, le lac Rose accueillerait les survivants d'une épopée qui tournerait au cauchemar. Cette huitième édition affichait des ambitions démesurées : 131 motos, 282 voitures, 73 camions. Un plateau titanesque, second seulement à celui de 1985 qui avait vu défiler 550 gladiateurs des sables. Devant eux : 15 000 kilomètres d'un ruban mortel serpentant de la France au Sénégal, traversant l'Algérie, le Niger, le Mali, le Burkina Faso et la Mauritanie. Une litanie de noms mythiques scandait l'itinéraire : Paris-Cergy, Versailles, Sète, Alger, El Goléa, In Salah, Tamanrasset, Agadez, Dirkou...
Le désert, impitoyable juge, rendit son verdict le 22 janvier : à peine 100 véhicules franchissent l'arrivée. Un massacre mécanique. René Metge et Dominique Lemoyne domptèrent leur Porsche 959 jusqu'à la victoire. Cyril Neveu offrit à la France le sacre en moto, tandis que les Italiens Vismara et Minelli triomphèrent au volant de leur Unimog Mercedes. Mais la gloire avait un goût de cendres.
Des tragédies en cascade
Le Dakar 1986 s'est transformé en hécatombe. Les motos fauchèrent deux vies : le Japonais Yasuko Keneko et l'Italien Giampaolo Marinoni s'enfoncèrent pour toujours dans les dunes. Les blessés graves s'accumulèrent, un pilote tchécoslovaque, paralysé temporairement. Quant à Jean-Michel Baron, le rallye le plongea dans un coma végétatif qui dura vingt-quatre ans, jusqu'à son extinction en septembre 2010. Pourtant, c'est un autre drame qui marqua au fer rouge la mémoire collective.
14 janvier 1986, le ciel se déchire
L'Écureuil blanc baptisé Sierra volait vers les ténèbres. À son bord, six âmes que le destin avait réunies : Thierry Sabine, le visionnaire fondateur du rallye ; Daniel Balavoine, la rock star au cœur d'or ; Nathalie Odent, journaliste intrépide ; Jean-Paul Le Fur, technicien radio ; François-Xavier Bagnoud, pilote d'élite. À 19h30, une dune située à huit kilomètres de Gourma-Rharous, près de Tombouctou, devint leur tombeau. Une tempête de sable, surgissant telle une furie biblique dans l'obscurité, engloutit l'appareil. Les débris se dispersèrent sur 400 mètres. Un champ de mort. Le mystère plane encore : qui tenait les commandes ? Bagnoud, maître du vol aux instruments, ou Sabine lui-même ? La nuit du Sahara a emporté la réponse.
Les dernières heures, chronique d'une mort annoncée : à 17h15, décollage depuis Gao avec Bagnoud comme pilote, Le Fur et Balavoine (embarqué à la dernière minute, Jean-Luc Roy aurait dû être à bord de l'appareil) l'accompagnent. A 18h10 : escale à Gossi. Sabine échange avec les concurrents pendant que le vent charge le sable, l'hélicoptère, non équipé pour le vol nocturne, doit repartir d'urgence. Nathalie Odent, habituée des aventures improvisées, s'invite à bord (comme elle le faisait chaque jour, sautant d'un véhicule à l'autre pour suivre la course au plus près). Elle prend la cinquième et dernière place. Quelques minutes plus tard, le destin frappe.
Renato Savoldelli et Alberto Alberti, pilotes italiens, seront les derniers témoins. Ils aperçoivent Sabine dans l'obscurité, combinaison blanche illuminée par une lampe, silhouette spectrale au bord d'une piste fantôme. L'hélicoptère s'est posé en urgence. Sabine leur demande combien de kilomètres restent avant l'étape. Puis il redécolle, utilisant les phares de leur Land Rover comme fil d'Ariane. Mais le désert, telle une mer sans horizon, avale l'appareil. Vingt minutes plus tard, le motard Marc Joineau découvre les débris encore fumants. Pierre Fourticq, pilote d'Air France, évoquera plus tard un entretien insuffisant de l'hélicoptère et l'impossibilité du vol nocturne au-dessus de cette étendue traîtresse, uniforme et mensongère.
Balavoine, l'humanitaire déguisé en rock star
Certains crurent à un caprice de célébrité. Erreur. Balavoine et Sabine partageaient une obsession : les villages oubliés du Sahara, où les pompes à eau, vétustes squelettes rouillés, moquaient la soif des habitants. Ensemble, ils acheminaient des pompes modernes au Mali : un combat silencieux, loin des projecteurs. Après sa disparition, l'Association Daniel-Balavoine prit le relais et aujourd'hui, près de trente pompes motorisées apportent l'eau dans les villages maliens. Plus de 2 500 membres perpétuent son héritage.
À 33 ans, Daniel Balavoine était une comète. Plus de 20 millions de disques vendus. En 1981, il incarne Johnny Rockfort dans Starmania, l'opéra-rock futuriste de Michel Berger et Luc Plamondon qui embrase le monde francophone. Juillet 1985 : il monte sur la scène mythique du Live Aid à Wembley, aux côtés de Bob Geldof, pour combattre la famine éthiopienne. Peu après, il cofonde Action Écoles avec Michel Berger, bras armé de l'humanitaire en Afrique.
Mais Balavoine était aussi un baroudeur. En 1983 : premier Dakar comme copilote de Thierry Deschamps dans un Nissan Patrol n°201. Abandon mécanique, mais découverte de l'Afrique de l'Ouest et source d'inspiration pour son album Loin des yeux de l'Occident. Dès 1985 : retour au volant d'un Toyota FJ60 n°220 aux côtés de Jean-Luc Roy avec une 30ᵉ place à l'arrivée. Une performance honorable pour le chanteur qui rêvait de dunes autant que de scènes.
