Interview avec Eric Vigouroux, le fondateur de la Croisière Verte, une aventure 100% électrique hors du commun
Le 28 octobre 2024, Eric Vigouroux, ancien pilote de rallye raid, s'est élancé avec son équipe pour un périple hors du commun, une traversée de l'Afrique du Maroc à l'Afrique du Sud au volant de quatre Citroën Ami électriques modifiées pour les pistes éprouvantes du vaste continent africain. Hommage à la "Croisière Noire" de Citroën 100 ans plus tôt mais aussi défi technologique et expédition pionnière pour l'automobile électrique, la "Croisière Verte", aventure aux multiples facettes aura atteint son objectif avec succès au terme de 4 mois (123 jours pour être exact) de traversée de l'Afrique avec des voitures 100% électriques et des rechargements effectuées à 96% via les panneaux solaires embarqués sur les vaillantes petites Citroën Ami. Au volant de voitures normalement pensées pour un usage uniquement urbain, Eric Vigouroux et son équipe ont réimaginé la Croisière Noire de Citroën dans une aventure taillée pour et par les enjeux actuels et futurs de l'automobile. Ce mois de mars, nous avons pu nous entretenir avec Eric, l'instigateur de cette fabuleuse expédition qui lui aura laissé bien des souvenirs et qui ouvre de nombreuses portes pour l'automobile de demain. De la mise en place du projet 3 ans auparavant à l'arrivée au Cap fin janvier 2025, Eric Vigouroux nous raconte la Croisière Verte.
Eric Vigouroux raconte la "Croisière Verte"
Eric pour commencer, merci d'avoir accepté cette interview et félicitations pour avoir mené à bien cette expédition en ralliant Le Cap en Afrique du Sud. Avant de rentrer dans le vif du sujet, je vous laisse vous présenter, car je pense que certains de nos lecteurs ne vous connaissent pas forcément.
Je m'appelle Eric Vigouroux, je suis natif du Puy-en-Velay dans le Massif Central, dans une région que l'on appelle le "Midi de l'Auvergne". Je suis fils de concessionnaire automobile, mon grand-père était mécanicien automobile et mes parents concessionnaires automobile toute leur vie, donc j'ai grandi dans ce milieu-là.
J'avais 12-13 ans quand j'ai vu mon premier Paris-Dakar à la télé et pour moi, ça a été un déclic. Quand j'ai vu ces aventuriers partir à l'assaut du désert avec des machines incroyables, ça m'a vraiment fait tilter.
J'ai gardé cette idée en tête qu'un jour, je participerais, dans la mesure du possible, à des épreuves de rallye raid. Cette idée ne m'a pas lâché jusqu'au moment de quitter ma ville natale pour Paris à l'âge de 20 ans afin de démarrer ma vie professionnelle. Quelques années plus tard, après avoir assuré l'essentiel au niveau de ma vie professionnelle, j'ai réussi à réunir les conditions pour participer à mon premier rallye de Tunisie sur un quad en 1995. À partir de là, je me suis attelé à terminer tous les grands rallyes en quad, car à cette époque ça n'avait jamais été fait, donc de 1995 à 2000 puisque mon dernier Dakar en quad était en 2000. Mon premier Dakar en catégorie auto, je l'ai fait dans l'équipe de Bruno Saby qui m'avait confié l'un des pro-trucks Ford de son équipe à l'époque. Nous étions trois pilotes, Bruno Saby, Phillipe Wambergue et moi-même. À partir de là, j'ai enchaîné une carrière qui aura donc duré 20 ans avec 15 années en catégorie auto. J'ai participé à une quinzaine de Paris-Dakar et, sur les dix dernières années, j'ai eu la chance d'être sponsorisé par Chevrolet États-Unis essentiellement. J'ai complètement assouvi ma passion pendant ces 20 ans et au bout de 20 ans je dois admettre que cette passion s'est un petit peu émoussée et aussi dut au fait que le Dakar qui était à l'origine en Afrique et ayant fait la majorité de mes Dakars en Afrique, lorsque l'on est parti en Amérique du Sud, certes, c'était un nouveau terrain, très excitant et j'ai adoré découvrir cette partie du monde aussi, mais je n'ai jamais réussi à retrouver les mêmes sensations que j'ai eues en Afrique. Je fais un petit peu partie de ces nostalgiques du Dakar africain et cela fait désormais plus d'une dizaine d'années que je m'en suis détourné. Au milieu de tout ça, après avoir passé cinq ans en tant que salarié du groupe Perrier, j'ai monté ma première société, donc j'ai aussi ce profil d'entrepreneur à côté de celui de pilote et plus récemment d'aventurier.
Parlons donc de cette Croisière Verte, de ce que vous nous dites il y a toujours eu cet attrait pour l'aventure en voiture, à la fois sur le plan sportif mais aussi sur la plan aventurier pur. Cette Croisière Verte c'était donc un projet en construction depuis plusieurs années ?
En fait, lorsque j'ai décidé d'arrêter le rallye raid il y a un peu plus de dix ans c'est parce que j'avais le sentiment d'avoir fait un peu le tour de la discipline et je pensais qu'il était peut-être temps pour moi de passer à autre chose et j'avais très envie de retourner en Afrique car j'ai toujours été attiré par ce continent. Donc, pendant ces dix dernières années, j'ai cherché une bonne histoire ou un prétexte pour retourner en Afrique mais je souhaitais faire ça d'une manière différente, peut-être d'une façon plus vertueuse et plus en accord avec la période actuelle et c'est comme ça qu'il y a à peu près cinq ans j'ai conçu le premier buggy solaire électrique avec des étudiants de l'université de Bochum en Allemagne. Avec ce buggy on s'est attaqué à établir un record en Australie mais je n'avais pas le sentiment que au fond de moi, c'était l'histoire que je recherchais pour retourner en Afrique et puis je voulais aussi y retourner avec mon meilleur ami qui a aussi été mon copilote pendant 20 ans, Alexandre Winocq (ndlr. le copilote actuel de Guerlain Chicherit). Jusqu'au jour où à l'été 2022, je tombe complètement par hasard en fouillant dans la bibliothèque de mes beaux-parents en Bretagne, je tombe sur un vieux livre en très mauvais état intitulé "La Croisière Noire" et bizarrement la Croisière Noire ça ne me parlait pas vraiment. Je connaissait beaucoup la Croisière Jaune, mon père m'en a beaucoup parlé, j'ai lu et vu beaucoup de sujets dessus mais la Croisière Noire je connaissais très mal. En découvrant cet ouvrage, je me suis rendu compte que ça a été la première grande expédition automobile qui avait été organisée par André Citroën en 1924 et à l'époque se furent les premiers à traverser l'intégralité du continent Africain du Nord au Sud avec des automobiles qu'ils avaient complètement transformée pour cette expédition. En terminant ce livre qui m'a absolument fasciné, je me suis rendu compte que le centenaire arrivait deux ans plus tard. À ce moment là j'ai réalisé qu'il s'agissait là d'une opportunité extraordinaire de retourner en Afrique, de célébrer une histoire incroyable qui a eu lieu il y a 100 ans tout en me permettant d'aller en Afrique avec les technologies du moment et du futur tout en poussant ces dernières à leur limite, ce qui était, comme je le disais plus tôt, une bonne raison de retourner en Afrique mais d'une manière plus vertueuse.
La première personne à qui j'en ai parlé c'est justement mon ancien copilote Alexandre Winocq et très vite il a adhérer. La deuxième étape c'était de trouver des préparateurs qui étaient disposés à me construire des voitures d'expédition, et c'est assez naturellement que je suis allé voir Vaison Sport que j'ai connu pendant mes années Dakar et avec qui j'étais très ami. Je leur ai dit "voilà les gars, pour une fois on va pas faire une voiture de course, on va faire la voiture d'expédition la plus légère du monde, électrique et qui serait éventuellement capable de recharger ses batteries avec des panneaux solaires". J'avoue qu'il y a eu un moment d'hésitation de leur part, il a fallu que j'y retourne deux ou trois fois mais au final ils ont adhérer car ils ont vu que le projet avait quand même des fondations solides. À ce moment là, il ne manquait qu'un seul élément important à mes yeux, c'était la légitimité de m'inscrire dans l'Histoire des Croisières Citroën je ne suis pas de la famille Citroën, je ne suis pas lié au groupe Citroën et je ne voyais pas m'accaparer une Histoire qui n'était pas du tout la mienne. Rapidement j'ai cherché à identifier les membres de la famille Citroën et c'est c'est comme ça que j'ai découvert sur LinkedIn, Henri Jacques Citroën qui l'un des petits fils d'André Citroën et c'est lui qui s'est donné la mission d'entretenir et de commémorer la mémoire de son grand-père.
J'ai eu l'opportunité de lui envoyer trois mots pour lui expliquer le projet et visiblement ça lui a plus puisqu'il m'a accordé une visio-conférence et cette visio-conférence dont je pensais qu'elle allait duré quelques minutes a en fait durée des heures, et à la fin il me dit "Eric, je trouve votre idée très intéressante, d'autant que le groupe Stellantis - Citroën n'a rien prévu".
Il avait raison, c'était le cas et c'est vrai qu'imaginer arriver au centenaire de la Croisière Noire sans rien faire c'est juste inconcevable. Donc non seulement il souhaitait célébrer ce centenaire mais en plus mon projet lui paraissait très pertinent du fait qu'il s'appuie sur l'Histoire passée pour parler du présent et de la mobilité du futur, j'avais donc son soutien. Il y a ensuite eu son frère qui s'est joint ainsi que d'autres membres de la famille Citroën. J'avais à la fois l'idée, l'équipe pour préparer les voitures et la légitimité de la part de la famille Citroën.
Après, l'étape suivante était de me présenter auprès du groupe Stellantis et en particulier de la marque Citroën. J'ai assez vite obtenu une visio-conférence avec le patron du marketing et de la communication de la marque. Il a tout de suite été emballé par l'idée, il en a parlé en interne et là ce sont enchaînées une série de visio-conférences et de réunions pendant à peu près 6 mois, d'Avril à Août 2023. Lors de la dernière visio en Août il me dit "on se reparle à la rentrée". À la rentrée pas de nouvelles, je décide donc de l'appeler début Octobre et là il me dit "Écoutez Eric je suis désolé, j'ai attendu le plus longtemps possible pour voir si ça allait évoluer ou pas, mais malheureusement on a un nouveau patron qui a été nommé et il a été nommé avec des instructions très strictes niveau sponsoring, et il y a donc 0 sponsoring possible jusqu'à nouvel ordre, donc malheureusement on ne pourra pas être votre partenaire". Ce fût un très gros coup dur qui a fait que j'ai momentanément pensé à abandonner le projet car nous étions à moins d'un an du départ et ne pas avoir Citroën qui était pour moi le partenaire sur mesure pour financer et monter cette opération, j'ai considéré que c'était fini. J'ai laissé passer un peu de temps et je me suis finalement dit que ce n'était pas possible de laisser tomber juste parce que ce n'était pas possible d'avoir le soutien de Citroën. J'ai pris mon bâton de pèlerin, je suis allé taper à de nombreuses portes pour essayer de monter le budget jusqu'au moment où je suis arrivé à réunir les conditions minimums suffisantes pour le faire, et pour être tout à fait honnête j'ai du compléter sur mes économies personnelles. D'un autre côté c'était aussi un moyen de montrer à tout le monde que moi même j'y croyais puisque j'étais capable d'investir mes propres économies dans le projet et aujourd'hui au moment où je vous parle, 4 mois plus tard après que l'expédition ait atteint tous ses objectifs et même dépassés certains d'entre eux, je n'ai strictement aucun regret de l'avoir fait bien au contraire.
Comme je le dis souvent, ce n'était finalement pas plus mal de ne pas avoir eu un groupe de la taille de Stellantis - Citroën qui m'aurait forcément imposé plein de limites ou en tout cas m'aurait obligé à faire un certain de nombre de choses sur des choix techniques, manière de mener l'expédition, etc. Le fait qu'ils ne soient pas venus m'a permis de mener cette expédition exactement comme je le voulais. Voilà comment s'est montée l'histoire depuis la découverte de ce livre sur la Croisière Noire, en passant par toutes les étapes clés et le moment où j'ai finalement décidé d'y aller en ayant réussi à trouver les fonds minimums.
Donc, au final, c'est cette redécouverte de la Croisière Noire qui a été le déclic pour mettre en forme et faire prendre vie à votre volonté de retourner rouler en Afrique d'une manière ou d'une autre ?
C'est ça. Quand j'ai lu ce livre, ça a été une vraie révélation parce que je me suis rendu compte que ce que ces gens ont vécu il y a 100 ans était complètement dingue et méconnu ou en tout cas plus aussi présent dans la mémoire collective, et j'invite tout le monde à relire les différents livres sur la Croisière Noire, il y a plusieurs ouvrages à ce sujet. C'est hallucinant ce que ces gens ont vécu et le courage qu'ils ont eu à l'époque de s'enfoncer en Afrique avec aucune route, aucune piste, aucun pont et tout l'inconnu qu'il y avait. Ils partaient avec aucune idée du temps que ça allait leur prendre pour traverser le continent.
Franchement, à côté, le plus difficile des Paris-Dakar paraît être une promenade de santé.
Finalement, il y a donc eu un soutien "moral" de la part de Citroën, mais pas de soutien financier. Ceci dit, il y a tout de même eu un soutien des différentes branches régionales de Citroën au fur et à mesure de l'aventure.
Oui. Comme je l'ai dit plus tôt, je n'ai pas été suivi au niveau de Stellantis et Citroën Global. Je pense qu'ils ont eu un petit peu peur en se demandant si on était capable d'y arriver, est-ce que ça va tenir techniquement, est-ce qu'il ne va pas nous arriver des problèmes, etc. Je respecte totalement ça et il n'y a aucune amertume vis-à-vis de ça, même si cela a forcément été une grosse déception. Par contre, quelques mois avant le départ, j'ai reçu un contact de Citroën Afrique qui avait forcément vu passer le projet ou en avait entendu parler et qui m'a expliqué que ce n'était juste pas possible que l'on fasse cette expédition en Citroën Ami sans qu'ils soient impliqués, d'autant plus que la Citroën Ami est fabriquée en Afrique, au Maroc pour être précis. Ils voulaient nous faire rencontrer le personnel de l'usine, nous faire passer par les différentes concessions Citroën sur notre trajet et là effectivement, ça m'a vraiment fait plaisir d'avoir ce rattachement à la marque Citroën via la branche Middle-East / Afrique. Ils m'ont versé un petit budget et ils ont aussi et surtout apporté une aide logistique très appréciable du fait que l'on a pu faire des révisions régulièrement dans différentes concessions de certaines capitales africaines. Ils nous ont aussi préparé une très belle cérémonie de départ et d'arrivée. Au final, et c'est là où l'histoire est belle, le groupe Stellantis dans son ensemble a communiqué sur le résultat de la Croisière Verte. C'est une belle surprise et d'une certaine manière, une revanche sur les évènements.
Ces Citroën Ami justement, elles sont un petit peu le personnage principal de cette aventure, on imagine que dans la gamme Citroën, le choix s'est vite porté sur l'Ami, tant le véhicule représente cet aspect mobilité innovante que vous recherchiez pour cette expédition, mais aussi, car c'est probablement le dernier véhicule que l'on s'attend à voir dans un tel environnement renforçant donc cet aspect aventure très important dans l'hommage à la Croisière Noire…
C'est exactement ça. Dès que j'ai eu l'idée de monter cette Croisière Verte qui était une réédition moderne de la Croisière Noire, j'ai tout de suite était allé voir dans la gamme Citroën pour voir lesquelles étaient électriques, je les ai toutes passée en revue, et j'ai vu passer la Citroën Ami sans m'arrêter une seconde dessus et sauf qu'à ce moment-là je n'étais pas vraiment emballé par ce que je regardais. Le Jumpy, le Berlingo ce sont des voitures électriques traditionnelles, assez lourdes, compliquées à charger, etc. Mais j'étais quand même resté sur ces modèles-là. Un jour, je reçois un emailing de Citroën et je vois une version buggy de l'Ami. Je me suis, tient, c'est bizarre, ils ont pensé à faire une version de l'Ami au look tout-terrain. En fait, lorsque l'on regarde de près, ce sont juste des accessoires qui donnent un look tout-terrain, la voiture reste la même. Ceci dit, d'un point de vue marketing, ils avaient quand même imaginé une version au look tout-terrain.
Pour moi, ça a été un flash. Je me suis dit pourquoi pas récupérer cette idée pour transformer l'Ami en vraie voiture capable de traverser l'Afrique en allant sur tous les terrains.
C'est avec ce cahier des charges que je suis allé voir mes amis de chez Vaison Sport, je leur ai expliqué mes premières idées, on a ensemble passé en revue tout ce qu'il fallait faire sur cette voiture, et on s'est vite rendu compte que c'était une voiture assez facile à modifier, puisque c'est un châssis tubulaire sur lequel on peut couper, retailler et transformer très facilement. Pour toute la partie suspension, Vaison Sport a décidé de refaire des triangles, des bras de suspension, de monter des amortisseurs plus conséquents et des roues plus grosses afin d'augmenter la garde au sol.
Et qu'en est-il de la propulsion et des technologies embarquées pour permettre à ces voitures de faire des distances aussi longues sans lieux adaptés pour les recharger ?
En fait, j'ai eu ni plus ni moins la même approche qu'André Citroën il y a 100 ans, et ça, c'est très important pour moi d'avoir fait les choses dans le même esprit que celui d'André Citroën.
Il fallait que ce soit une expédition difficile, audacieuse, innovante, en étant capable de préparer des voitures adaptées pour l'expédition qui les attendait.
C'est avec cette idée-là que l'on a commencé. On a pris cette voiture d'origine comme base et on l'a transformée sans la dénaturer, puisque les éléments essentiels étaient toujours d'origine. On a supprimé le moteur à l'avant pour le mettre sur les roues arrière, car sur ces terrains difficiles, une propulsion est plus adaptée. Au niveau autonomie, le pack batterie d'origine qui fait six kilowatts a été remplacé par un pack batterie de trente kilowatts d'une technologie différente qui est beaucoup plus résistante aux variations de températures, et dieu sait que l'on en a eu entre la traversée de l'Atlas à 5 degrés et la Mauritanie à 45 degrés quelques semaines plus tard. Je pense que l'on a fait les bons choix à tous les niveaux, car nous n'avons rencontré aucun gros problème technique, si ce n'est des bras de suspensions arrière qui se sont cassés les uns après les autres dans les pistes défoncées en Guinée. On a réussi à les ressouder jusqu'à se faire livrer par Vaison Sport une nouvelle version qui est arrivée à Cotonou au Bénin. Ils ont relevé un défi incroyable : en 15 jours, ils ont réussi à fabriquer et à expédier des nouveaux bras de suspensions.
- L’équipe de la Croisière Verte à l’arrivée au Maroc pour le départ de l’expédition | © La Croisière Verte / Claudio Von Planta
- Le convoi dans les pistes du Maroc | © La Croisière Verte / Claudio Von Planta
- Les pistes cassantes de la Guinée, un challenge difficile pour les petites Citroën Ami | © La Croisière Verte / Claudio Von Planta
Vous avez déjà mentionné vos précédents projets de buggys innovants, mais vous êtes aussi un ancien pilote qui avait pour habitude d'avoir des montres thermiques entre les mains, quelle était donc votre opinion sur l'automobile électrique que ce soit dans un usage sportif, civil ou même dans ce contexte plus aventurier ? Aviez-vous des a priori ou étiez-vous déjà un enthousiaste de ces nouvelles technologies ?
Je disais que j'avais arrêté le rallye raid il y a dix ans car j'avais le sentiment d'avoir fait le tour et que l'Afrique me manquait, et c'est vrai. Mais, la motivation la plus profonde c'est que je n'étais plus en phase avec cette discipline à continuer à brûler du pétrole en allant dans des déserts immaculés comme si tout allait bien, comme si rien ne se passait au tour de nous et comme si je n'avais pas des enfants qui des fois me regardaient un peu de travers en me demandant si mon sport était si cool que ça. À force d'accumuler tout ça, entre la passion qui s'était émoussée et tout ce qui se passait autour de nous, je n'étais plus vraiment en phase avec moi-même. Je ne suis pas un donneur de leçons et je ne dis pas que ce que font les autres n'est pas bien, mais en tout cas, moi, j'ai ressenti ça, et ça a été assez fort pour que je décide d'arrêter. À partir de là, je me suis demandé ce que j'allais faire. Est-ce que je devais tout arrêter sur le plan sportif ou est-ce que je continue à assouvir une partie de cette passion qui est de retourner dans les grands espaces, de retourner en Afrique, le tout avec des automobiles, cette fois-ci pas pour faire des chronos, mais pour promouvoir une nouvelle façon de se mouvoir. C'est ça qui m'a attiré et mon premier réflexe dès que je me suis arrêté, c'est de me dire comment on peut engager une voiture électrique sur le Dakar.
Je ne suis pas certain que la mobilité électrique telle qu'elle est aujourd'hui soit la solution ultime pour les décennies à venir, mais une chose dont je suis personnellement convaincu, c'est que l'on ne peut pas continuer à brûler du pétrole comme on le fait depuis 100 ans. On se rend tous compte que cela devient irrespirable et on se rend tous compte que l'on ne peut pas continuer comme ça en se disant ça va bien se passer.
Par rapport à ça, j'ai décidé de changer à mon petit niveau et c'est comme ça que j'ai commencé à regarder s'il y avait moyen de faire une voiture électrique de course. Très vite, je me suis rendu compte que tout ce qui existait était beaucoup trop lourd et pas adapté. Je n'ai pas été convaincu et je me suis dit que c'était peut-être le moment d'arrêter la compétition et d'aborder les choses sous un angle différent.
Venant des rallyes raids et ayant l'habitude de rouler à bloc pour faire des chronos sur un truck sponsorisé par Chevrolet USA avec un V8 Corvette de 400 chevaux, soit un véhicule diamétralement opposé à la Citroën Ami, tout mon entourage et ensuite moi-même ont réussi à me faire douter en me demandant si j'étais sûr de vouloir traverser le continent Africain à 45 km/h/h de moyenne. Maintenant que c'est fait, je peux vous dire que je n'en ai absolument pas souffert. C'est simplement un état d'esprit différent.
Je suis rentré dans cette expédition en me disant que c'était une aventure, une découverte, une expérience dans laquelle il va falloir prendre le temps. Prendre le temps de découvrir les paysages, de rencontrer les gens. C'est exactement ce qu'il s'est passé et c'est ce que l'on a adoré.
Cela ne m'empêche pas de garder un excellent souvenir de mes années rallyes raids, rien ne remplacera l'adrénaline que j'ai pu ressentir, mais en même temps j'ai trouvé d'autres plaisirs tout aussi fort en testant, explorant et en poussant à leurs limites des technologies qui sont encore très récentes et pas complètement abouties.
La magie de ce que l'on vient de vivre, et je dois dire que j'en suis peut-être devenu addict, c'est le fait de pouvoir recharger une voiture au milieu de nulle part, en plein désert. J'ai adoré cette idée d'être autonome, de ne dépendre de rien ni de personne, juste sortir les panneaux solaires pendant 5-6 heures et repartir rouler durant deux jours.
Tout cela me donne envie de poursuivre cette expérience en améliorant tout le matériel utilisé. Tout s'est globalement bien passé pour une première, mais la liste des choses à améliorer est immense. Sans trop faire d'efforts, la prochaine version de nos voitures électriques solaires sera 10 fois meilleure. C'est ça qui est super excitant et c'est en ça aussi que j'ai envie d'associer des plus jeunes et de les encourager à se lancer dans ce type d'aventures, car à partir de là, on peut inventer des épreuves d'un nouveau genre. Nous avons ouvert une nouvelle voie qui me paraît être très excitante et pleine d'opportunités pour les jeunes qui voudraient s'intéresser à ce genre d'aventures et à ce genre de technologies.
Même si elles ont été modifiées, cela reste des voitures qui à l'origine ne sont pas du tout pensées pour aller dans ces environnements, on imagine qu'il y a une certaine vigilance à avoir tout au long du parcours avec un respect du terrain, ce dernier étant hostile pour ce genre de véhicule, en plus de devoir se montrer très endurant au vu de la longueur du parcours, toute cette aventure n'a donc pas dû être de tout repos ?
Complètement. Je sens tout juste la pression qui commence à partir de mes épaules, car honnêtement, pendant quatre mois, je me suis fait beaucoup de soucis. Quand on fait de telles distances avec des petites voitures comme celles-ci, entre la nature des pistes et le risque d'accident sur la route, il fallait être en permanence concentré, puisque même si ces voitures ont été préparées, lorsque vous roulez des centaines de kilomètres sur des pistes avec des trous qui font la taille des roues, une seule erreur pouvait suffire à arracher un train avant, même à basse vitesse. Au terme des quatre mois d'aventure, j'étais épuisé, par rapport à l'épreuve en elle-même, mais aussi par rapport aux responsabilités qu'il y avait sur mes épaules. Arriver avec les quatre voitures en un seul morceau, c'était franchement incroyable, car je m'étais préparé à en perdre au moins une. Je m'étais dit que sur les quatre voitures, il allait forcément nous arriver quelque chose sur l'une d'entre elles, et ça a failli être le cas puisque l'on a failli en perdre une dans les flammes parce que l'on a évité de justesse un incendie sur l'une des quatre voitures.
Vous avez évoqué cet émerveillement lié au fait de recharger les batteries au beau milieu de nulle part et de passer probablement quelques nuits à la belle étoile, mais vous avez aussi évoqué cette concentration constante requise pendant l'expédition, est-ce que vous avez quand même réussi à aussi profiter des paysages en roulant ?
Honnêtement, à 45 km/h, cela laisse tout de même le temps d'admirer ce qu'il y a autour de nous. Certains passages demandaient effectivement une concentration accrue, mais ce n'était pas tout le temps le cas. Certaines pistes étaient aussi très belles et à ce moment-là, on peut totalement se permettre de profiter du paysage autour de nous. On a évité de rouler de nuit, cela nous est arrivé, mais très peu. Il a fallu de la concentration, mais pas au point où l'on ne pouvait plus admirer ce qu'il y avait autour de nous. Ce qui est complètement différent de lorsque je roulais au Dakar à pleine vitesse avec le Trophy Truck. Justement, à 45 km/h, un des plaisirs que l'on a eus, c'est qu'à chaque fois que l'on voyait quelque chose de beau ou sur lequel on voulait jeter un coup d'œil plus précis, on pouvait se permettre de s'arrêter précisément à l'endroit où on voulait, puisque nous n'allions pas vite. On a vraiment eu le temps d'apprécier.
Et tout ça dans un silence absolu ou quasi absolu grâce à l'électrique…
Oui, complètement ! C'est-à-dire que parfois, on était vraiment en mode balade, les vitres ouvertes, parfois dans une forêt, parfois dans un désert et c'était beau à un point auquel ça en devient indescriptible. Parfois cela durait des heures, sur des centaines de kilomètres, on en prenait plein les mirettes, chaque virage était une nouvelle découverte. Tout était nouveau, tout ce que l'on voyait était nouveau, que ce soit les gens, les maisons et les paysages. C'était une expérience absolument extraordinaire.
Vous avez traversé plus d'une dizaine de pays au cours de cette aventure en restant majoritairement sur la partie ouest du continent. Comment le parcours a-t-il été préparé ?
Au départ, lorsque j'ai eu fini de lire le livre de la Croisière Noire, mon idée première était de reprendre le même itinéraire pour retrouver les endroits qui sont si bien décrits dans le livre et voir comment ils ont évolué 100 ans plus tard. Malheureusement, lorsque j'ai commencé à sortir les cartes et à tracer l'itinéraire, je me suis vite rendu compte en allant sur le site du Ministère des Affaires Étrangères que ce n'était plus vraiment possible de traverser l'Afrique par le cœur du continent comme la Croisière Noire il y a 100 ans au vu de la situation géopolitique dans certains pays, il était impossible de traverser l'Afrique par le côté est. Donc il ne restait plus que le côté ouest. Ceci dit, nous sommes quand même allés dans les terres et nous n'avons pas vraiment longé la côte, même si, au vu de la taille du continent, cela ne se voit pas forcément lorsque que l'on prend la carte dans son ensemble.
Question difficile au vu de la longueur de l'expédition et de l'aspect unique de chaque étape de cette aventure, mais y avait-il un schéma d'étape type lors de la traversée d'un pays ?
Pour parler de l'ensemble des 16 pays que l'on a traversés, il n'y a pas eu deux fois la même expérience, car chaque pays est différent. Parfois les capitales étaient sur notre itinéraire, parfois elles ne l'étaient pas. Dans certains cas, nous avons traversé des pays dans leur ensemble, comme le Gabon, mais il y a certains pays pour lesquels nous n'avons traversé qu'une petite partie, comme la RDC pour laquelle nous n'avons traversé qu'une toute petite partie. Je dirais que d'une manière générale, nous avons essayé d'aller à chaque fois dans la capitale, car nous devions rencontrer certaines personnes notamment les ambassades Françaises qui nous recevaient pratiquement à chaque fois, mais de temps en temps comme avec le Gabon nous n'avons pas été à Libreville parce que c'était trop excentré. Le but de la traversée était surtout de prendre des routes secondaires et des pistes. Tous les deux jours, on devait sortir les panneaux solaires pour recharger les batteries pour ensuite repartir rouler. De temps en temps et essentiellement dans la première partie de l'expédition, on a aussi pu nous connecter à des centrales d'énergie renouvelable. On en avait identifié beaucoup avant de partir et on a eu un franc succès avec ça, car nous étions attendus partout, on avait obtenu les autorisations avant de partir et on a pu recharger les batteries sur des centrales solaires monumentales, des centrales hydro-électriques et aussi grâce aux éoliennes en Mauritanie. Ça a vraiment été une expérience très intéressante aussi de ce point de vue-là parce qu'on a dû se recharger avec ces deux grands moyens qui étaient les centrales d'énergies renouvelables et nos propres panneaux solaires.
Rechargement au beau milieu de nulle part avec les panneaux solaires embarqués, ici en Angola | © La Croisière Verte / Claudio Von Planta
Forcément, avec plus de deux mois et demi d'aventure et autant de pays traversés, il doit y avoir un bon nombre d'anecdotes, de souvenirs et de moments mémorables. S'il y a un pays qui vous retiendrait le plus, ce serait lequel ?
C'est une question difficile, car j'ai tendance à avoir oublié un peu les frontières, parce que pour moi, c'est un très grand continent, avec des nuances d'un pays à l'autre au fur et à mesure que l'on progresse, que ce soit par rapport au climat, à la géologie, au relief ou à la végétation. Sur le plan culturel, j'ai adoré l'Angola, car il y a une influence portugaise qui m'a beaucoup plu. J'ai adoré la Guinée et le Gabon pour les espaces naturels à perte de vue et d'une beauté indescriptible. On sent que tout ça est menacé, puisque je ne suis pas certain que si les équipes d'André Citroën qui ont fait la Croisière Noire il y a 100 ans revenaient aujourd'hui, ils se rendraient compte que l'être humain a énormément pris d'espace sur la nature. Il y a une anecdote qui me frappe et que j'ai fait réaliser à mes coéquipiers lorsque l'on était au milieu de l'Afrique. C'est que l'on a vu de très belles choses, mais aussi des choses terribles, en termes de gestion des déchets en particulier. Nous avons vu des montagnes d'ordures, surtout à l'approche des grandes villes, et ce n'est malheureusement pas qu'un problème africain, c'est un problème mondial. Le problème de la gestion des déchets est vraiment très préoccupant et en Afrique, cela se voit, car c'est à ciel ouvert. Il y a du moment où l'on approchait des grandes capitales comme Lagos au Nigeria, il a fallu passer par 5 ou 6 kilomètres par des tas d'immondices à des endroits où des gens vivent. Ce sont des choses indescriptibles qui font mal, qui font peur et qui inquiètent beaucoup pour le futur. Je parle de ça, car en ayant traversé ces endroits, je faisais réaliser à mes collègues qu'il y a 100 ans, ce qui n'est rien à l'échelle de la planète, les membres de la Croisière Noire n'ont pas croisé un seul plastique puisque cela n'existait pas, et 100 ans plus tard nous en avons vu des montagnes. Ce qui fait peur, c'est que des gens naissent et vivent dans ce décor.
J'ai pris des grosses claques, et je ne peux pas m'empêcher qu'il y a à peine 100 ans, il n'y avait que de la nature. Quand on voit aujourd'hui les dégâts de l'urbanisation autour de ces grandes villes, cela crée des situations terribles.
D'un autre côté, l'Afrique est tellement grande qu'il y a encore beaucoup d'espaces naturels préservés, mais pour combien de temps encore ? Si cela continue au même rythme que les 100 dernières années, dans cinquante ans, il n'y a plus rien. Il faut le voir pour le croire et ça fait peur.
Et justement, en parlant de ces sujets, quel est l'héritage que cette Croisière Verte peut laisser, à la fois sur la mobilité dans son ensemble, mais aussi sur le continent africain ?
Déjà, sur le plan de la mobilité, je pense qu'on a démontré qu'il était possible de faire de grandes choses et d'aller très loin, même avec des petites voitures légères. La technologie est là, on n'a rien inventé en tant que tel, on a juste utilisé des technologies qui étaient existantes et on les embarque dans notre aventure en les poussant à leurs limites et ça a marché.
Pour la première fois, on est capable d'envoyer des voitures au milieu de nulle part en totale autonomie sans avoir fait des reconnaissances avant et sans assistance lourde derrière. C'était la première fois, ça n'a jamais été fait auparavant. C'est la grande fierté et le grand plaisir dans cette Croisière Verte, c'est que l'on était complètement autonome en eau, en nourriture, en pièces détachées, en outils et surtout, en énergie !
Au niveau social, on a interpellé beaucoup de monde avec nos voitures, puisqu'elles ont manifesté une très grande curiosité et un très grand intérêt chez beaucoup de personnes en réalisant que l'on était venu jusqu'ici sans dépenser un seul centime de carburant. Pour beaucoup, c'est l'aspect économique qui a frappé, ainsi que l'aspect environnemental. Beaucoup voulaient même nous les acheter ! Cela a permis à beaucoup de réaliser ce que l'on pouvait faire avec l'énergie solaire. On a fait énormément de rencontres dans différents domaines puisque nous sommes aussi allés dans des universités, des écoles. Enfin, au niveau de l'histoire que l'on a racontée, je pense qu'on a démontré que même en 2025, on pouvait faire rêver les gens et les faire voyager, comme André Citroën il y a 100 ans.
Comme je le dis depuis qu'on est arrivé, j'ai tendance à penser que les grandes croisières automobiles n'appartiennent plus au passé. On peut encore explorer, tester, innover et faire rêver les gens et rêver avec eux. Il y a une voie pour aller vers quelque chose de plus vertueux, de plus durable, en harmonie avec la nature.
En entendant et en lisant tout ça, on imagine que vous avez grandement envie de revivre une aventure comme celle-ci et peut-être sur un terrain différent ?
Là tout de suite, j'ai surtout envie de me reposer. Ma vie a tourné autour de ça depuis les trois dernières années, avec le point d'orgue qui était l'expédition en elle-même qui s'est terminée il y a tout juste une semaine. Je sens la pression qui retombe et je retrouve le sommeil, ce qui ne m'était pas arrivé depuis un petit moment. Ceci dit, me connaissant, il ne va pas s'écouler beaucoup de temps avant que je me remette en mouvement. J'ai plein de choses qui me viennent en tête, il y a de très nombreux projets qui peuvent naître de cette aventure. J'ai déjà quelques idées en tête et si je devais en citer une ou deux, la première serait de me remettre sur la planche à dessin avec des gens très compétents comme Vaison Sport pour dessiner la version 2 de nos voitures électriques et solaires, qui ne seront pas forcément des Citroën Ami. Là, ce qui était intéressant, c'était de commémorer la Croisière Noire de Citroën et cette histoire qui était très intéressante à raconter. Maintenant, il y a énormément d'initiatives et de gens qui construisent des petits véhicules électriques légers. Je pense qu'il y a vraiment la place pour une mobilité électrique légère et vertueuse. J'ai déjà entamé des discussions avec des gens qui construisent déjà des voitures électriques légères et mon rêve, c'est d'arriver à construire une voiture solaire taillée pour l'aventure, largement inspirée de ce que l'on vient de faire, mais en beaucoup mieux.
Interview enregistrée une semaine après l'arrivée de la Croisière Verte au Cap en Afrique du Sud.
Quelques chiffres clés sur la Croisière Verte
- 16 300 kilomètres parcourus
- 16 pays traversés
- 123 jours d'expédition
- Environ 4200 KW d'électricité verte produite et consommée
- 100% d'énergie renouvelable dont 95% générée avec les panneaux solaires embarqués
Crédits photo de couverture: Claudio / La Croisière Verte.