La déception des fans en 2026 envers Aston Martin et Honda fut aussi massive que leurs attentes étaient démesurées.

Au moins, contrairement à son précédent baptême cataclysmique de 2015, les reproches ne se sont pas majoritairement concentrés sur le constructeur japonais cette fois-ci. Un retour qui nourrissait tout autant de fous (et faux) espoirs, à croire que Honda souhaitait rendre hommage à sa toute première expérience en Formule 1.

Retour sur leur première saison

De la dernière ligne aux premiers rangs

Il fallait passer à la vitesse supérieure en 1965, et sur les recommandations de Bucknum, Honda recruta un autre américain avec Richie Ginther, troisième du championnat 1963 et efficace second couteau de Graham Hill chez BRM. De quoi mieux guider le développement de la RA272, dont le changement le plus notable se situait au niveau pneumatique. On y trouvait en effet un nouveau manufacturier qui allait bientôt ne faire qu'un avec son sport pour trois décennies : Goodyear.

Néanmoins Honda ne pouvait guère blâmer les pneus pour son début de saison catastrophique. Après avoir fait l'impasse sur un Grand Prix d'Afrique du Sud des plus précoces (dès le 1er janvier !), le constructeur débuta officiellement sa saison à Monaco, pour le pire. Bucknum et Ginther rencontrèrent des problèmes constants d'injection qui les empêchèrent de défendre leurs chances. Les deux Honda se retrouvèrent ainsi en fond de classement, mais qualifiées d'office selon les prérogatives des organisateurs. Par conséquent, Jochen Rindt se retrouva privé de course bien qu'il ait réalisé un meilleur chrono que Ginther ! Autres temps...

Pour en rajouter dans le ridicule, Bucknum ne parvint pas à partir en même temps que les autres au départ, et Ginther renonça avant même de finir son premier tour ! Indice de l'inexpérience de l'équipe, les mécaniciens commencèrent déjà à bricoler sur la RA272 de Bucknum alors qu'il n'avait besoin que d'être poussé pour relancer son moteur. « L'équipe Honda a encore énormément à apprendre avant de remporter beaucoup de courses» fut le diagnostic de Denis Jenkinson. Clairement, personne n'aurait pu prédire l'issue de cette saison.

Or dès le Grand Prix suivant en Belgique, deux semaines plus tard, les progrès furent flagrants. Ginther signa un fort encourageant quatrième chrono et Bucknhum se plaça honorable onzième. Le lendemain, sous une pluie battante qui fit la légende de Spa-Francorchamps et de son vainqueur Jim Clark, les Goodyear moins performants sur le mouillé handicapèrent davantage Ginther, mais il parvint à assurer la sixième place, offrant à Honda son premier point en championnat.
A partir de là et jusqu'au dernier Grand Prix, Honda placera toujours une de ses monoplaces dans les sept premiers en qualification. Le potentiel ne pouvait plus être nié.

Belles promesses, mais occasions manquées

En revanche, la fiabilité continuait de jouer des tours et les tensions commencèrent à gagner le stand nippon. Un double abandon en France poussa Honda à n'engager qu'une seule monoplace pour les deux courses suivantes. Une dynamique voulue par Ginther lui-même, qui alla jusqu'à refuser l'accès de la voiture de réserve à Bucknum durant le week-end français. « A partir d'aujourd'hui, il y a ma voiture de course et ma voiture de réserve. Ne t'avise plus d'en prendre le volant » furent ses mots. Un individualisme que n'aurait pas renié un futur pilote Honda...

Les résultats semblèrent lui donner raison, du moins le samedi, car avec un troisième temps en qualification, il se qualifiait en première ligne. Les grilles en 3-2-3, voire en 4-3-4 comme ici à Silverstone étaient alors plus fréquentes que les rangs de deux qu'on connaît de nos jours. Ce qui permit Ginther de prendre la tête au premier virage, même si Clark reprit son bien avant même la fin du premier tour. Ginther finit par chuter au classement et renoncer sur soucis d'allumage.

La destination suivante était Zandvoort, théoriquement la meilleure chance du constructeur puisqu'il s'agissait de sa piste d'essais européenne. Au final, Ginther y répéta bon nombre d'éléments de sa course précédente :troisième le samedi, départ idéal qui l'amena provisoirement en tête – pour deux tours entiers cette fois – puis une lente descente dans la hiérarchie. Les différences intervinrent avec deux tête-à-queue de sa part et une sixième place finale plus rassurante quant à la solidité de son ensemble.

Honda choisit malgré tout de faire l'impasse sur le Nurburgring, pourtant sa piste d'introduction douze mois plus tôt. L'équipe ramena son matériel au Japon afin d'étudier tout ce qui pouvait l'être et revenir avec de nouveaux enseignements. Le constructeur fit sa rentrée au Grand Prix suivant à Monza, juge de paix pour les grosses cylindrées dont Honda était dotées.

@ Hideya / Wikimedia Commons
@ Hideya / Wikimedia Commons

Bucknum revint également aux affaires et fit un pied de nez à son équipier, ainsi qu'aux rumeurs infondées évoquant son remplacement par Phil Hill. Il se qualifia sixième, sa meilleure performance en carrière en essais. Ce fut hélas le seul point positif de ce week-end car les soucis de fiabilité côté moteur s'accumulèrent en essais comme en course, illustrés par la dix-septième place de Ginther le samedi, et un nouveau double abandon le dimanche.

Watkins Glen réédita le scénario « belles promesses non concrétisées » avec une troisième place de grille de Ginther, suivie d'une septième place suite à une touchette avec Jackie Stewart. Ginther partit en tête-à-queue et passa sa course avec une monoplace déréglée. Bucknum lui enchaîna les problèmes, entre un moteur ne tournant jamais rond, des soucis électriques et une batterie déchargée. Tout ceci sous les yeux du fondateur, pour sa première visite sur les circuits...

Double or nothing

Un retrait anticipé fut ainsi évoqué, d'autant qu'une nouvelle Formule 1 à moteur 3 litres devait débuter en 1966, nécessitant de nouveaux investissements coûteux. Nakamura fit le pied de grue auprès de sa hiérarchie afin que celle-ci poursuive son engagement. Il alla même jusqu'à exiger les pleins pouvoirs sur l'équipe pour la dernière course au Mexique, histoire de définitivement convaincre les cadres nippons.

C'était le meilleur timing possible. En ce dernier Grand Prix de la formule 1.5 litre, et avec les titres mondiaux déjà attribués à Jim Clark et Lotus, les équipes n'allaient pas pousser dans leurs retranchements. A l'inverse, Honda choisit de se retrousser les manches jusqu'aux épaules. L'équipe débarqua à Mexico plusieurs jours avant les essais officiels, et alla jusqu'à louer le circuit chaque matin pour des tests supplémentaires. L'objectif principal était de configurer au mieux leur carburation, élément non négligeable sur une piste située à plus de 2000 mètres d'altitude.

Ginther se qualifia à nouveau troisième et Bucknum dixième, après une séance où les deux pilotes échangèrent régulièrement de monoplace, une pratique courante dans l'équipe cette saison. Constatant que celle de Bucknum disposait de bien plus de puissance moteur, Ginther marchanda pour la récupérer le dimanche. Il prétexta une fausse maladie qui l'empêcherait d'aller au bout de la course, et qu'il valait mieux permuter les monoplaces. Lui récupéra la voiture de Bucknum au kilométrage plus élévé lorsque Ronnie bénéficierait d'un châssis au moteur peu éprouvé. Qui a dit que la Formule 1 d'antan était dépourvue de calcul de ce genre ?

Tous ces détails comptèrent au final, car Ginther bondit de sa troisième place pour prendre la tête au premier virage, qu'il ne quitta plus de toute la course. Il prit le large avec une telle facilité par rapport aux courses passées qu'il eut ce commentaire goguenard après la course « J'ai regardé dans mon rétroviseur à la fin du premier tour, il n'y avait personne. Alors j'ai pensé que j'avais dû balancer un litre d'huile sur la piste et qu'ils avaient tous fait des tête-à-queue derrière moi ! ». Même la charge tardive de Dan Gurney fut de la poudre aux yeux car Ginther en avait encore sous la pédale, ayant économisé jusqu'à 1000 tours/minute sur son moteur. Et ainsi, après tant de difficultés, vint un triomphe facile.

C'était une première victoire pour Ginther, Honda et Goodyear, le tout complété par les deux points de Bucknum, cinquième, les seuls de sa carrière. Les efforts de Nakamura avaient payé, et Honda concluait une ère majeure de la F1 par son succès.