Stewart-Cevert : le maître et l'élève

Par |2018-11-03T13:39:57+02:00vendredi 2 novembre 2018|Formule 1|

Les observateurs d'époque sont unanimes : si le destin n'avait pas frappé aussi cruellement voici 45 ans, François Cevert serait devenu le premier Champion du Monde français de son sport. Et Jackie Stewart, en tant qu'équipier, ami et mentor, était l'un de ses plus fervents partisans.

Si de nos jours il est facile de critiquer les pilotes, y compris les plus grands, certains noms paraissent intouchables encore aujourd'hui. François Cevert est de ceux-là. Pas un seul reproche ne fut adressé, que ce soit d'un point de vue humain ou sur le plan du pilotage. Le Français était universellement respecté et apprécié, dans le milieu et par le public. Ne rendant sa disparition le 6 octobre 1973 que plus cruelle encore. Même 45 ans après, la blessure est encore vive. Le syndrome James Dean dirons certains : mourir jeune en pleine gloire, avec tout le charisme du monde.

Son équipier Jackie Stewart en sait quelque chose. Le triple champion du Monde a toujours été son supporter N°1 et pour cause : il était son mentor, ce dès ses débuts. La disparition de François l'a d'ailleurs conforté dans sa décision de prendre sa retraite. Jamais à court d'histoires, le triple Champion du Monde s'est régulièrement confié à son sujet pour mieux faire comprendre à qui le souhaitait qui était vraiment François Cevert et pourquoi près d'un demi-siècle plus tard, il reste un nom illustre de son sport.

"François sera mon chef d'oeuvre"

Tyrrell

Outre le charme naturel du français (« Il était le type d’homme que les hommes ne devraient pas aimer mais qu’ils aiment pourtant !» disait Stewart en 2003) et ses divers talents annexes incluant le piano, Jackie avait bien entendu compris son potentiel. Ayant eu vent de Cevert depuis ses premiers pas en école de pilotage en 1967, il prit bonne note de son talent lorsqu'il se confronta à lui, non pas en Formule 1, mais en Formule 2 ! Époque où il était courant pour certains de descendre d'un cran pour le fun et le pourboire, Stewart se fit battre à la régulière par Cevert à Reims en 1969.

Un an après et de nouvelles observations plus tard, Tyrrell finit par l'engager en tant que deuxième pilote. A ce moment, Tyrrell devait encore se contenter de March construites à la va-vite avant de lancer ses propres châssis. Or Stewart lui-même avait le plus grand mal à dompter la 701, la qualifiant de "taureau sauvage" ... Devant l'ampleur de la tâche et l'inexpérience de Cevert, Tyrrell insista pour que le champion montre la voie à son nouveau compagnon de garage. Ce qu'il fit. « Je lui ai confié tout ce que je savais » à en croire l'écossais « J’avais décidé de faire de François mon chef-d’œuvre, le parfait produit de l’entreprise Tyrrell-Stewart » .

Chaque réglage, chaque trajectoire du leader était destinée au rookie, qui de son côté n'a jamais cherché à se départir de ce rôle. François dira plus tard qu'à l'origine, il était ce débutant typique qui allait à fond sans vraiment réfléchir et qu'il changea du tout au tout au contact de Jackie. « Il a fait toute mon éducation » reconnut-il. Renforçant cette idée de lien professeur-élève.

Un membre de la famille Stewart

François Cevert

La Formule 1 connut d'autres relations de ce type, de Fangio-Moss à Scheckter-Villeneuve. Mais aucune n'a atteint cette alchimie. Même pour une époque où les enjeux financiers, médiatiques et politiques étaient bien moins importants, le rapport Stewart-Cevert (d)étonnait. Pourtant, il était parfaitement naturel. Déjà, l'équipe comptait Ken Tyrrell, un patron dont le pragmatisme était le maître-mot. Jackie Stewart représentait lui l'archétype du pilote de course moderne aussi intelligent que rapide. Enfin François Cevert démontra rapidement qu'il possédait une éducation sans faille. Partant de là, une bonne partie des tensions n'avaient pas lieu d'être

Aussi, Stewart était déjà Champion du Monde à ce moment, pas encore au sommet mais bien engagé. A côté, Cevert ne pouvait guère rivaliser avec lui pour le moment. Les enjeux sportifs et l'ego ne pouvaient donc nuire à leur relation. « François n’a pas débarqué soudainement dans l’équipe pour me battre, alors notre amitié a eu le temps de se cimenter », dira Jackie au journaliste-pilote José Rosinski, une décennie après l'accident. « Le talent, il le possédait. Mais il a eu aussi la volonté de se plier à notre méthode et c’était l’essentiel ».

Cevert est même devenu un ami, non seulement de Jackie, mais de la famille Stewart entière. « Il était un membre de la famille, un frère, un fils pour moi et Helen [sa femme] et un père et compagnon de jeu pour les enfants ».

"Il aurait pu réussir dans n'importe quoi"

François Cevert

Si Tyrrell confia cette tâche de coach à Stewart, c'est parce qu'à l'origine, il n'était pas convaincu à 100% du potentiel de Cevert. Aujourd'hui reconnu à raison comme un découvreur de talent, il faut rappeler que son sponsor principal, le pétrolier Elf, fit souvent pression pour engager l'un ou l'autre débutant, français bien entendu. D'où une certaine méfiance, finalement infondée. "Je me demandais s’il accepterait de se plier à la discipline d’un vrai professionnel. Au début j’ai cru qu’il voulait seulement courir pour le plaisir, et alors ça n’aurait pas suffit. Et en fait, je me suis trompé". dira t-il plus tard.

Le cercle de Cevert n'allait pas le contredire. De Jean-Luc Lagardère (Matra) qui avoua n'avoir été impressionné que par Stewart et Cevert à François Guiter (Elf) qui dit que François « aurait pu réussir dans n'importe quoi et ce fut la course automobile », il fit l'unanimité. Sa victoire de Watkins Glen 1971 fut saluée par toute la Formule 1 et plus personne à ce moment n'osait prétendre qu'il ne devait sa place qu'à l'influence politique ou financière du pétrolier.

D'élève à Maestro

François Cevert

Cette relation sans nuages resta de mise jusqu'à la fin tragique que l'on sait. Pourtant, courant 1973, Cevert semblait arrivé à maturation, au niveau de celui qu'il appelait « Maestro ». Au point que Tyrrell entendit Stewart lui retourner cette appellation. Un signe non anodin, indiquant que Jackie n'était pas dupe. Il avait senti que Cevert avait non seulement atteint son niveau, mais pouvait désormais le dépasser à tout moment. Cette impression devint un fait lors de la vingt-septième et dernière victoire de Stewart, sur la Nordschleife. Durant toute la course, l'autre Tyrrell resta dans sa roue sans jamais chercher à le dépasser. En clair, il pouvait clairement gagner mais Cevert respectait trop son mentor pour s'affranchir de son statut. Tel Fangio niant avoir laissé Moss gagner en 1955, François feint l'innocence.

Il est facile de réécrire l'histoire mais avant que sa Tyrrell ne quitte la piste à Watkins Glen, beaucoup lui prédisaient le titre mondial. Parvenu au même niveau que son leader Jackie Stewart, si ce n'est mieux, cela semblait évident. D'autant qu'on ne voyait pas Tyrrell perdre pied aussi vite. Et de fait, en 1974, au cours d'un championnat très ouvert, Jody Scheckter finit à 10 points d'Emerson Fittipaldi. Or il s'agissait de la première saison complète du sud-africain. A chacun d'imaginer ce que Cevert aurait accompli à sa place. Pour Stewart en tout cas, cela ne fait aucun doute : François serait devenu Champion du Monde. Un jour ou l'autre.

Regrets éternels...

François Cevert

L'accident de François Cevert reste un des plus terribles de l'histoire de la Formule 1. Il marqua les esprits au point même d'être inclus dans le long-métrage Rush, pourtant consacré à la rivalité Lauda-Hunt et scénarisé par un néophyte dans le sport ! Si le nom Cevert ne fut (étonnamment) pas mentionné, les fans avaient directement fait le rapprochement. Mais la violence du choc fut aseptisée à l'écran car en vrai « cela dépassa tout ce qui avait pu se produire en Formule 1 jusqu'alors » selon Stewart. Jody Scheckter, qui devait être son futur équipier, fut l'un des premiers à assister au désastre. Profondément marqué par cette vision d'horreur, il avoua par la suite que ce qu'il a vu « a été effacé de sa mémoire », tel un trou noir.

La cause de l'accident reste encore un mystère, bien que l'on peut légitimement remettre en cause le caractère particulièrement nerveux de la Tyrrell 006. Stewart avoua être passé proche d'un crash au même virage et choisit de passer un rapport supérieur en réaction. Ce que ne fit pas son équipier. A contrario, la 007 de 1974 fut conçue de façon à être bien plus facile à appréhender. Aidant les quasi-débutants Scheckter et Patrick Depailler à mieux faire leurs gammes.

Stewart avoua l'un ou l'autre regret après coup. Il évoqua le fait de ne pas être resté plus longtemps sur la piste lors de son accident, pour l'accompagner une dernière fois. Certes à cet instant, François n'était déjà plus de ce monde mais au fond, Jackie fait partie des gens qui pensent que « on ne meurt pas immédiatement. L'esprit reste sur place un certain temps ». Au final, trop bouleversé par la scène et conscient qu'il n'y avait plus d'espoir, il préféra rentrer aux stands.

Aussi, il remit en cause sa décision de ne pas avoir partagé avec François son souhait de se retirer en fin de saison. Il fit le choix de garder ceci secret avec Ken Tyrrell, le cachant même à sa propre femme. Il ne voulait pas qu'une telle décision joue d'une façon ou d'une autre sur le championnat ou sur la vision de ses proches. Mais avec le recul, le mettre dans la confidence lui aurait fait comprendre toute la confiance que Stewart plaçait en lui. Cevert allait devenir à son tour le n°1 de l'équipe. Ce qu'il ignorait, bien que le bruit de la retraite du triple Champion du Monde se faisait de plus en plus entendre. Aurait-il conduit différemment avec cette information et éventuellement évité de subir les limites de sa monoplace ? Là encore, que de suppositions qui n'auront jamais de réponses.

Diamant brut

Dans tous les cas, selon Stewart, Cevert était unique en son genre. Pas un ne parvint à lui ressembler, avant ou après. Et après tout, quoi de plus logique qu'être un diamant brut pour un fils de joaillier ? Un bijou comme seule la Formule 1 sait nous offrir, pour mieux nous l'enlever bien avant l'heure.

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