Les années 80 n'ont pas été les meilleures pour la Scuderia Ferrari et Enzo Ferrari va mettre en œuvre un plan pour faire plier la FISA pour les obliger à autoriser le moteur V12. Le Projet 637 de Ferrari était la construction d'une Indycar pour disputer le championnat CART et abandonner la F1...

Ferrari est présent en F1 depuis 1950, historiquement l'équipe la plus ancienne et qui a contribué à la renommée de la F1. L'une ne va pas sans l'autre aujourd'hui, mais quelques désamours ont émaillé l'histoire, mais à Maranello, "Il Commendatore" Enzo Ferrari est un redoutable homme d'affaires.

Ferrari dans la tourmente

Les menaces de quitter la F1 quand le règlement ne convient pas au Cheval Cabré, c'est un refrain qui revient fréquemment. On ne compte plus les invectives de Maranello envers les instances dirigeantes. Mais en 1986, Enzo Ferrari obtient ce qu'il voulut de la FISA, l'autorisation de construire leur V12 plutôt qu'un V8 alors qu'ils firent pression avec un projet d'Indycar prévu pour le championnat CART américain.

En 1985, Ferrari commençait à remonter un peu la pente post-époque Wing Cars à effet de sol mais l'ère du Turbo (initiée par Renault dès 1977 et généralisée dès le début des années 80) n'a jamais permis au Cheval Cabré de briller au sommet de la discipline.

La FISA imposait toujours plus de restrictions pour l'ère du Turbo afin de calmer cette frénésie de puissance (plus de 1 500 ch lors des qualifications) comme la taille des réservoirs toujours plus petits, le poids minimum des monoplaces rehaussé, les brides d'admission pour limiter la pression du turbo et une plus grande cylindrée demandée. Enzo Ferrari était très mécontent de l'évolution que prenait le règlement d'autant que l'on s'approchait de la fin de l'ère du turbo (1989).

Ces restrictions bloquaient la progression de Ferrari selon Enzo Ferrari qui piaffait d'impatience de retrouver le chemin de la victoire et des sacres mondiaux. Conscient que Ferrari dépendait beaucoup des ventes de ses voitures de sport, dont elle était de plus en plus dépendante du marché nord-américain, Enzo Ferrari avait toujours à l'idée qu'une de ses voitures devait remporter la prestigieuse course des 500 Miles d'Indianapolis, il venait de trouver là son levier de négociations.

Le projet Ferrari 637

Le championnat américain CART gagnait en popularité, quitte à menacer peut-être la F1. Enzo Ferrari savait pertinemment qu'il ferait mouche en menaçant de quitter la F1 pour s'engager aux États-Unis. Et pour se faire une meilleure idée, Enzo Ferrari envoya aux USA, le directeur de Ferrari Motor Sport (qui était aussi à la tête de l'écurie Scuderia Ferrari) Marco Piccinini, pour débuter les discussions avec les officiels du CART.

Avec un fournisseur de pneus commun, Goodyear, Ferrari put approcher l'écurie TrueSports pour comprendre les rouages du championnat CART. Initialement, TrueSports devait aider Ferrari dans la conception de sa voiture en lui fournissant un exemplaire de son châssis, le March 85C. Un jeune ingénieur britannique qui travaillait chez TrueSports fut même contacté pour intégrer ce nouveau projet italien, un certain Adrian Newey. Ce dernier déclina l'offre car il était déjà focalisé sur d'autres projets chez March Engineering, la 86C pour le championnat CART.

Bobby Rahal - 1985 TrueSports March 85C

La March 85C à moteur V8 Cosworth de l'écurie TrueSports fut envoyée à Maranello avec Bobby Rahal en démonstration. C'est le pilote Ferrari, Michele Alborato, qui s'y essaya ensuite avant que les ingénieurs n'aient entrepris de la démonter pièce par pièce, et qu'un ingénieur autrichien ne fut embauché pour diriger les opérations : Gustav Brunner. Il n'était pas un inconnu en CART pour avoir participé à plusieurs tests et courses où il avait acquis toute son expérience. Il s'est rendu en 1986 aux 500 Miles d'Indianapolis avec le président de Ferrari, ce qui fit le bonheur de la presse locale.

March 85C Cosworth

Gustav Brunner a conçu un châssis composé d'un mélange de composites d'aluminium et de fibres de carbone, une carrosserie élégante et affinée qui tranchait visuellement avec la March 85C. Un aileron arrière disproportionné qui sera par la suite modifié pour être en adéquation avec la réglementation en vigueur.

Le plus grand défi auquel Ferrari a été confronté était de construire un moteur adapté. La réglementation CART stipulait l'utilisation d'un V8 de 2,65l qui ne pouvait utiliser qu'un seul gros turbocompresseur. Les ingénieurs de Ferrari ont utilisé une partie de leur expérience acquise dans le développement du moteur V8 biturbo de 2,6l de la Lancia LC2 du groupe C et ont livré le "Tipo 34" alimenté au méthanol, le carburant obligatoire en CART.

Ferrari 637 - Typo 34 V8 Turbo

Le moteur présentait une disposition inhabituelle, les collecteurs d'échappement étaient situés à l'intérieur du V du moteur et alimentés par un énorme turbocompresseur positionné contre la transmission. À 1,6 bar (29 psi) de suralimentation, il pouvait produire entre 690 et 710 ch à environ 12 000 trs/min.

Ferrari met son plan à exécution

Pendant ce temps, le plan d'Enzo Ferrari qui était de bouleverser les patrons de la F1 se déroulait parfaitement. Des rumeurs sur l'entrée de Ferrari dans le championnat CART et un éventuel départ de la discipline reine alertaient constamment le paddock. À l'été 1986, Maranello décide finalement de faire une déclaration publique officielle concernant les rumeurs incessantes.

Communiqué d'Enzo Ferrari

"La nouvelle concernant la possibilité que Ferrari abandonne la Formule 1 pour courir aux États-Unis a une base bien réelle. Depuis un certain temps chez Ferrari, il y a eu une étude d'un programme de participation pour les 500 Miles d'Indianapolis ainsi qu'au championnat CART. Dans le cas où en F1 les règles sportives et techniques des Accords Concorde ne sont pas suffisamment garanties pendant trois ans, l'équipe Ferrari (en accord avec ses fournisseurs et l'appui de sa présence aux États-Unis) mettra en œuvre ce programme."

Le monde du sport automobile a été choqué de l'annonce du probable retrait de Ferrari de la F1. En novembre 1986, Enzo Ferrari remet de l'huile sur le feu en présentant le travail fourni pour le CART avec le moteur V8 "Tipo 34" qui était terminé. Le petit monde de la F1 a compris la menace réelle de perdre Ferrari.
Peu après les relations vont se détériorer entre Ferrari et la direction de la F1 qui décida que pour l'année 1989, première année interdisant le turbo, l'idée d'opter pour des moteurs atmosphériques limités à 3,5l mais également... à 8 cylindres maximum ! Horrifié par la nouvelle, Ferrari devait abandonner l'idée de son V12, la FISA venait de glacer les relations avec Enzo Ferrari.

Ferrari 637 - Maranello

Se rendant compte qu'ils étaient peut-être allés un peu trop loin et avec le danger d'un départ total de Ferrari encore frais dans leur esprit, les représentants de la FISA se sont rendus à Maranello fin 1986. Leur objectif était d'apaiser "Il Commendatore" et de le convaincre de rester en F1.

La stratégie de la démonstration...

Au cours de l'entretien, Ferrari a concédé qu'ils étaient prêts à abandonner le V12, mais ne pouvaient garantir que l'entreprise ne poursuivrait pas d'autres intérêts de course. Alors qu'Enzo Ferrari faisait cette déclaration, les représentants de la FISA entendirent dans les allées de Maranello le bruit d'un moteur.
Le son qui tremblait, provenait d'un petit V8 Turbo, Enzo Ferrari désigna avec désinvolture l'atelier où ce dernier était en test. Il s'agissait du "Tipo 34" pleinement fonctionnel et prêt pour son baptême. Les officiels de la FISA ont réalisé à quel point le projet CART de Ferrari était réellement bien avancé.

A l'issue de cette visite, qui était tout sauf anodine pour Ferrari, les représentants de la FISA ont conclu un nouvel accord avec la firme de Maranello pour que ces derniers puissent utiliser leur moteur V12. Les nouveaux Accords Concorde ont été officiellement signés à Maranello en mars 1987, le Président de la FISA, Jean-Marie Balestre d'y aller de sa petite phrase en appelant Enzo Ferrari, "le Pape de la Formule 1".

Ferrari 637 - Indianapolis

Le Projet 637 sera mis en veilleuse, Enzo Ferrari ne réalisera jamais son rêve de voir ses voitures remporter les 500 Miles d'Indianapolis. Même si Ferrari a usé de son projet comme monnaie d'échange, il n'était pas totalement un coup de poker. La firme de Maranello a suffisamment investi en Recherche & Développement pour que la voiture soit prête à disputer le championnat 1987.
John Barnard fraîchement arrivé chez Ferrari en provenance de McLaren déconseilla au Cheval Cabré de mener de front les deux programmes et de se concentrer uniquement sur la F1 alors que la saison 1986 fut l'une des pires de l'histoire de la Scuderia avec zéro victoire au compteur. Le projet CART pour Ferrari était définitivement enterré !

Mais le châssis du Projet 637 a servi ensuite à Alfa Romeo pour des essais sur le circuit de Fiorano alors que la marque au trèfle allait fournir des moteurs en Indycar à partir de 1989. Produisant son propre V8 2,65l, conformément au règlement, le bloc Alfa Romeo a été ensuite associé à des châssis March et mis à disposition du Patrick Racing à partir de 1990. La boucle était boulée...